- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 23 août 2015

Bon, Julian Assange, on le sanctifie, ou on le sanctionne?






On condamne à mort le meurtrier timide qui tue le passant d'un coup de surin, au détour des rues nocturnes, et l'on jette son tronc décapité aux sépultures infâmes. Mais le conquérant qui a brûlé les villes, décimé les peuples, toute la folie, toute la lâcheté humaines se coalisent pour le hisser sur des pavois monstrueux en son honneur on dresse des arcs de triomphe, des colonnes vertigineuses de bronze, et, dans les cathédrales, les foules s'agenouillent pieusement autour de son tombeau de marbre bénit que gardent les saints et les anges, sous l'œil de Dieu charmé ! ...

Le calvaire (1886)


Octave Mirbeau













Bonjour à toutes et tous!

Il y a presque deux ans, le dimanche 27 octobre 2013, nous avions découvert que derrière le mot anglais pour "saint": holy, se cachait la racine proto-indo-européenne *kailo- (“tout”).

Ce qui nous permettrait de comprendre la sainteté, vue par *kailo-, comme un état de complétude, de perfection.
Olga, seule avec un soldat, à Halloween? Pas très catholique tout ça...
Ce qui, personnellement, me convient assez bien.


Mais qu’en est-il du mot français saint?

On le connaît depuis au moins 1050, et il descend de sanz, sancz, issus du latin sānctus: “rendu sacré et inviolable”.

Sānctus étant le participe passé de sanciō ‎(“vouer à une divinité, consacrer”).

Et d’où qu’i’ vient, le sanciō, hein, je vous d’mande un peu?

Ben oui, forcément, d’une racine proto-indo-européenne …

*sak-

rendre sacré”, donc “consacrer, sacraliser… ”.


Pour être un peu plus précis, c’est une forme nasalisée de notre *sak- qui a donné le latin sanciō, sancīre: *sa-n-k‑.

*** 
Soit dit en passant, je me suis toujours demandé si la prononciation liégeoise n’était pas en fait le résultat de racines nasalisées?  
“C’est la forbe “*saaaa-n-k‑”, dauuk (donc)” pourrait dire un Liégeois. 
Non, je ne m’en moque pas! - je les aime vraiment bien, les Liégeois
- j'ai (ou j'avais, jusqu'à ce moment précis) plein d'amis liégeois -,
d’autant que je suis persuadé que c’est EUX, les Liégeois, qui se moquent du monde.  
Car il est humainement impossible de parler avec cet accent sans le faire exprès, sans un exercice constant et rigoureux de la volonté, sans une longue et intense préparation.  
On touche là à l’extrême limite des capacités humaines.
Quelques trucs pour arriver (à peine) à prononcer le liégeois: bouchez-vous le nez, rallongez les voyelles, insistez sur les "t" et les "v", et mangez tout groupe de consonnes de fin de mot (tigre => tiiik) ("bouchez-vous l’néééééé, rallaugez les voyèèlles...") … 
(Oui, car les “on” disparaissent, pour être remplacés systématiquement par des “au”: ici, on est même au-delà de la nasalisation). 

J’ai trouvé ici un beau choix d’expressions - et de leur prononciation - pour vous entraîner:
http://catinus.blogspot.be/2011/01/laccent-liegeois.html
Gare de Liège-Guillemins.
Les trains i arreff d'un côtéé, daaaauk, et i partt de l'aautt.
C'est gand bême débent hein.
(un jour j'essayerai de vous parler de MON accent! Je serai peut-être moins fier)
*** 


Du latin sānctus, nous avons hérité de saint, sainteté, sanctifier. 

Citons encore ...
  • sanctuaire "lieu sacré"
  • Saint-Esprit, 
  • le familier saint-frusquin, pour "bien, capital, patrimoine, ensemble des affaires que quelqu'un possède",
  • sainte nitouche, basé sur Saincte Nytouche, création plaisante du XVIème siècle, « Sainte n’y touche », c’est-à-dire « une sainte qui n’y touche pas », 
  • toussaint ("tous les saints", on ne va p'têt pas l'expliquer) ou 
  • santon! dont le wiktionary nous dit qu’il date de 1896, et provient de l’occitan santonpetit saint », « statuette représentant les personnages de la Nativité et destinée à une crèche ») dérivé de sant (« saint »).

la pluie
santons


(santons sous la pluie)


Je sais.


Mais savez-vous que sanction / sanctionner nous en vient également?

Car à Rome, le verbe sancire, au supin sanctum, dont dérive notre français sanction, s’employait tant en langue religieuse que politique, et signifiait rendre sacré ou inviolable, puis établir solennellement par une loi, d’où ratifier, sanctionner.

En ce sens, la sanction marquait plutôt l’approbation.

Au XVIIIème, la sanction, en droit, sera l’approbation d’une peine ou d’une récompense prévue pour assurer l’exécution d’une loi, d’où la valeur de peine, mais aussi de récompense!

Nous avons à présent oublié ce sens de récompense que revêtait le mot, qui pour nous n’évoque souvent plus que la punition

Sanction du roi. Ou pas


- Ben, et saint-glinglin?
- Ah bonjour! Vous êtes de retour, vous étiez aussi en vacances?

Bon, je dois bien vous le dire: saint-glinglin n’aurait strictement AUCUN rapport avec saint.

AUCUN.

Il semblerait que cette locution “à la saint-glinglin” soit composée de seing (du latin signum: signal, puis sonnerie de cloche, et même, par métonymie, la cloche en tant que telle), et d’un dérivé du verbe dialectal glinguer (“sonner”, à mettre en relation avec l’allemand klingen).

Et donc, il faudrait entendre l’expression comme “quand les cloches sonneront”.

- Oui, mais -
- J'y arrive, patience...

Comme seing s’écrivait aussi saint, on l’a simplement confondu avec le saint issu de sānctus.



C'est pas fini!
De notre racine *sak- nous est arrivé aussi le latin sacer...

Mais ça, eh bien, ce sera pour dimanche prochain!




Bon dimanche à toutes et tous, portez-vous bien, et ... à dimanche prochain!


Frédéric


Et pour vous faire patienter, un cours extrait (la séquence de début) de Ordinary People, superbe film de Robert Redford (1980) - son premier en tant que réalisateur -, qui reprend le Canon en Ré majeur de Pachelbel, mais ... chanté! 



Alors NON, il n'est pas question de saint, de sanctify ou de sanctus dans les paroles.
Mais voilà,  j'avais envie de terminer là-dessus. Sur une note plus intérieure, plus recueillie.
C'est ça aussi, le sanctus...

(et puis zut, j'fais encore c'que j'veux dans mon blog)

Ah, quelle belle entrée en matière pour ce si beau film: l'Illinois aux couleurs de l'automne ; on ressent de la tristesse, le manque, on perçoit la fin de quelque chose ; et en même temps la vie est là, obstinée, précisément comme la basse du canon, qui inlassablement recommence, et recommence, et recommence... (on appelle ça une basse obstinée, c'est le piano qui vous la fait entendre au début du morceau).

En ce sens, ce canon, chanté par une simple chorale d'étudiants, indique le passage, le changement... Douloureux, mais vers le haut.
La fin du morceau, le dernier Alleluia dans la bouche de Timothy Hutton est un peu une affirmation, non?
(Mais je ne vous en dirai pas plus, pour ne pas vous gâcher la vision du film...)

PS. Et toujours pour les amateurs de séries TV british, petit bonus: avez-vous remarqué cette petite brunette au regard si clair, si doux, là à l'avant-dernier rang, pratiquement devant Timothy Hutton, qui lui n'est visiblement pas en bon état?
Allez! Avec le pull vert-de-gris...

Oui! C'est Elizabeth McGovern, que vous connaissez de Downtown Abbey.



"In the silence of our souls, oh Lord we contemplate thy peace.
 Free from all the world's desires,
 Free of fear and all anxiety.
Ooooh. Ooooh Ooooh. Ooooh
Alleluia Alleluia Sing Alleluia!"


article suivant: le sacrum, ça sert d'os?

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