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dimanche 13 décembre 2015

la fin du cauchemar





Une blonde va chez le psychanalyste et lui raconte:

"Voilà docteur, toute les nuits je fais ce même rêve:
Je suis devant une grande porte et je la pousse, je la pousse, de toutes mes forces, encore et encore, et elle ne s'ouvre jamais."

“Tiens… Et cette porte, vous rappelle-t-elle quelque chose?”

“Non, c’est simplement une grande porte, très haute, massive, en bois… ”

“Et il n’y rien de particulier à cette porte? Un détail, une inscription… ?”

“Ah si, il y a une inscription: Tirez”



Bonjour à toutes et tous!


Suite et fin de notre étude de cauchemar.

le Jardin des délices, de Jérôme Bosch, avec surtout son panneau de droite,
représentant l'Enfer et ses tourments...
Si ça, c'est pas une vision de cauchemar...


Nous avions découvert, dimanche dernier, que cauchemar était un mot composé d’origine picarde, constitué de cauche, et de mare.

Chauchier/cauquier provient du latin classique calcō, calcāre, “fouler, piétiner, presser“, dérivé probable de la racine proto-indo-européenne: *(s)kel-3,courber”.


Alors, mare!

Il s’agit toujours de picard.



ah c'est malin


D’ancien picard, pour être précis (attesté fin du XIIIème), arrivé en nos contrées par contact avec le moyen néerlandais mare, ou maer.

- Bon, et alors, quoi?? C’était QUOI un mare, enfin?
- Oh bonjour, vous allez bien? On y arrive…

Le moyen néerlandais mare désignait une sorte de … fantôme.
Spécialisé dans la provocation de mauvais rêves! De cauchemars.



Le mot provenait du germanique *marōn-, qui désignait, à l'origine, un gobelin.

Oui, ce lutin, ce génie malfaisant, créature issue du folklore médiéval européen et de la mythologie germanique.



(source)


Avant d’aller plus loin, dites-moi: savez-vous ce qu’est un incube, ou un succube?

L’incube (du latin incubus, « couché sur ») est un démon mâle censé prendre corps pour abuser sexuellement d'une femme endormie.
(Quoique parfois, il peut aussi s’en prendre aussi aux hommes. Frédéric: TOUJOURS dormir sur le dos)
Sa particularité est de peser fortement sur la poitrine de sa victime endormie, jusqu’à même parfois l'étouffer.

Sale bête.

incube


Dans la Rome antique, il n’y avait pas de mot particulier pour cauchemar, alors on utilisait incubus, pour désigner aussi bien le démon mâle en question, que le cauchemar.

Le mot passe au français sous la forme incube dans le courant du XIVème siècle, et sera spécialement utilisé par le monde ecclésiastique.

Ben ouais, 'faut les comprendre, ça devait les rendre dingues, d’imaginer des femmes abusées pendant leur sommeil. Mon dieu mon dieu mon dieu.

Oui, un chef-d'oeuvre du 7ème art


Progressivement, le mot est passé dans le domaine médical, pour donc désigner le cauchemar.


cauchemar d'enfant recréé par un photographe (source)


En français, bien avant de prendre le sens que nous lui donnons de rêve effrayant, angoissant, cauchemar sera utilisé comme doublet (sémantique) d’“incube” dans le sens de suffocation, oppression nocturne.

Oui, car à l’époque, ce malaise était imputé à l’action des sorcières.
Par métonymie, il en désignera une, de sorcière: on parlait des cauquemaires, ou quauquemaires, du côté de 1440.

Serafina Pekkala, (gentille) sorcière, dans Northern Lights de Philip Pullman,
ici incarnée par Eva Green, dans The Golden Compass, 2007


Ce n’est qu’à partir du XIXème, figurez-vous, que le terme incube/incubus sera définitivement remplacé par cauchemar dans les dictionnaires de médecine.


Si l’incube était un démon mâle s’attaquant plutôt aux femmes, le succube prenait lui la forme d'une femme pour séduire un homme durant son sommeil et ses rêves.
Ce qui, ma foi...

Succube provient du latin succuba, la concubine.

Il dérive de succubare: sub-cubare, “être couché sous”. Je ne vais pas vous faire un dessin.

succube, mais ici au-dessus



Martín Antonio Delrío (Anvers, 1551 - Louvain 1608), prêtre jésuite de son état, était un homme doux, ouvert, charmant et délicieux.

Il est surtout connu pour ses Disquisitiones magicae (en six volumes), où il demande par exemple de se montrer sans pitié envers ceux qui sont accusés de sorcellerie (même les enfants), et met en garde les juges eux-mêmes, car toute clémence de leur part serait péché mortel.

Disquisitiones magicae, tome trois

On perçoit chez Martín Antonio un sens aigu de l’humanité, de l’amour de l’autre, si caractéristique du catholicisme de l’époque.

On le sent envahi de ce doute si bénéfique, qui permet de se remettre en question, de mieux comprendre la réalité de l’autre, qui permet tout simplement d’avancer.

Eh bien, ce divin Martín Antonio Delrío, en parlant des incubes, succubes et autres démons, se montrait particulièrement rassurant: 
« l'oppression toutefois, et quasi-suffocation ne provient pas toujours de la part de ces démons, aussi bien souvent d'une espèce de maladie mélancolique que les Flamands appellent Mare, les Français Coquemare et les Grecs Ephialtes, lorsque le malade a opinion d'un pesant fardeau sur la poitrine, ou d'un Démon qui veut faire force à sa pudicité. » 
Je ne l'avais pas encore faite, celle-là: "ça te dirait, que je fasse force à ta pudicité?"


Mais dites-moi, nous avons bien avancé!
Nous savons maintenant que cauche-mar, étymologiquement, c’est le fantôme nocturne (mare) qui vous oppresse (cauchier: fouler, presser).


Pour rappel, mare provient du moyen néerlandais mare/maer “fantôme nocturne”, qui provient lui du germanique *marōn-, goblin.

Et ce germanique, à votre avis, il venait d’où??

Eh!

D’une racine proto-indo-européenne:

*mer-2


Quant à son champ sémantique original, il devait couvrir les notions de “exercer une friction”, “frotter”, “faire disparaître”, ou simplement “faire mal”.

Oui, je sais, on comprend bien le rapport entre “faire mal” et mare, ce fantôme nocturne, mais quid de “friction, faire disparaître”? 

J’avance une idée, qui vaut ce qu’elle vaut: rappelez-vous qu’en germanique, son dérivé *marōn- désignait le gobelin.
Cet horrible petit être était réputé pour sa cupidité, son âpreté au gain. 

On peut donc retrouver dans le portrait de cette créature cette notion de “faire disparaître” (les biens qui vous appartiennent, surtout l’or et les bijoux), “frotter” pouvant s’interpréter comme “gratter, fouiller, grapiller.




Mais! Le grec va peut-être nous aider…

Car de la proto-indo-européenne *mer-2, le grec ancien a fait...
(du moins selon Pokorny et Watkins, car Beekes, finalement, n’a pas l’air de se prononcer…)
... μαραίνω, maraínôfaner, disparaitre »)

C’est en tout cas sur μαραίνω, maraínô que s’est créé le grec ancien μαρασμός, marasmós.

Littéralement le dessèchement.

Et oui, nous en avons fait marasme: affaiblissement des forces morales ou physiques, et, par analogie, “arrêt d’activité, malaise plus ou moins durable dans les affaires”.

une certaine vision du marasme économique


Allez, toujours basé sur μαραίνω, maraínôfaner, disparaitre », on suit), un autre dérivé, pour désigner une fleur qui ne fanait pas, qui ne disparaissait pas, et donc, qui était immortelle

Un petit alpha privatif bien senti, et hop, le tour était joué: ἀ-μάραντος, amárantos,qui ne fane pas”.

D’où le latin amarantus, dont nous avons tiré, évidemment, amarante.

amarante (source)


Il y a la couleur amarante, aussi, dont le nom provient de la fleur, un pourpre plus clair que le bordeaux.

béret amarante


Il y a peut-être encore plein d’autres dérivés à notre *mer-2, mais franchement, je n’y crois guère: pour Watkins ils sont de l’ordre du possible… sans plus.

Sachez quand même que certains linguistes font le rapprochement entre les racines *mer-2 et *mer-, la mort.

Ouais, peut-être, faut voir, pas sûr, ‘sais pas trop, ouais p’tet bien, mais bof.

Je crois plutôt que si je dois traiter de *mer-, je le ferai dans un autre article, qui lui sera entièrement consacré…


Et donc, nightmare? 

Mais oui! L’anglais ”mare" provient, par le moyen anglais mare, du vieil anglais mære, mare ou mere. (Tous des noms féminins.)

Et c’est toujours la racine proto-germanique *marōn- qui en est la base…

Skrik (le cri, en norvégien), Edvard Munch


Et nous retrouvons toujours *marōn- derrière ...

  • le néerlandais (nacht)merrie ou 
  • l’allemand (Nacht)mahr
  • le vieux norois (aaah) mara, dont découleront encore 
  • les suédois et islandais mara
  • le féroïen marra
  • le danois mare, ou
  • le norvégien mare/mara.


Le vieil irlandais Morrígain, désignant “la reine fantôme” de la mythologie irlandaise, pourrait encore bien être un dérivé de *mer-2 - du moins pour sa première partie-,

tout comme l’albanais tmerr ‎(“horreur”), ou
le sanskrit मृणाति, mRNAti: écraser, presser, accabler

 Morrígain (source)



Et voilà donc!
Vous savez à présent TOUT sur cauchemar.


Chères lectrices, chers lecteurs, passez un très agréable dimanche, une très belle semaine, et surtout … faites de beaux rêves!

Avec présence d’incubes ou de succubes (c'est selon), pourquoi pas! Je ne suis pas là pour juger.



À dimanche prochain?

Mmmh, je ne suis pas encore fixé sur le sujet à aborder ; on verra!




Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche...




Frédéric



Pas question ici de cauchemar, mais de rêve:
Arthur Rubinstein jouant le troisième morceau des Liebesträume
(rêves d’amour) de Liszt (1850), très intelligemment
et sainement appelé Liebestraum No. 3



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