- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 2 mars 2014

lors d'un atelier basé sur le "faire" (une initiative citoyenne), j'ai trouvé sur Paris un bouquin traitant du rapport à l'autre dans les ceilidh





Etant Autre, 
à cause de Son omniprésence, 
Shiva n’est pas différent du monde. 
Il en est le Créateur, 
qui crée selon les actions des créatures. 
Il crée une Création parfaite, 
par le pouvoir de l’Ordre qui Lui est inhérent.

Extrait de l’Eveil à la Connaissance de Shiva, dont l’original est en sanskrit.





Bonjour à toutes et tous !


En ce dimanche, une racine proto-indo-européenne qui, d’une certaine façon, pourrait résumer une vie…

Et qui en tout cas va vous permettre de relier entre eux des mots que vous n’auriez JAMAIS supposé être apparentés…



Cette racine, la voici :

*kei-1


Et son champ sémantique ?
Mmmh… Disons que, tel qu’on peut le reconstituer, il couvrait des notions telles que “être couché”, “couches, berceau”, ou encore “cher, aimé”…

Oui… On voit bien ici la difficulté à non pas retrouver la racine proto-indo-européenne derrière toute une série de mots qui en descendent
- ce qu’on appelle des cognats -,
mais bien le sens qu’elle devait véhiculer à l'origine…

Eh oui, il devait - on peut le supposer - y avoir un sens relativement précis à cette racine, mais les mots évoluent, la société change, les conditions de vie se transforment, et les mots, lentement, glissent de sens…


Un mot français qui pourrait me semble-t-il correspondre à toutes ces notions présentes dans  *kei-1, ce serait “berceau”.


Le berceau, Berthe Morisot, 1872


Oui, car il met bien en rapport les notions de mettre à coucher, et d’être aimé !

Bon, berceau ne vient pas, hélas, de cette racine… Mais vous voyez ce que je veux dire.


Alors, allons-y !
La racine proto-indo-européenne *kei-1, sous une forme suffixée *kei-wo-, nous a donné l’anglais hind.

Le mot anglais hind peut désigner la biche, ou s’apparenter à l’anglais behind : derrière.

Mais hind peut encore vouloir dire “paysan”. De même, en Ecosse, ou dans le nord de l’Angleterre, il désigne encore un travailleur à la ferme…
C'est précisément cette acception qui nous intéresse ici.

Travailleur à la ferme


Le lien avec les sens de *kei-1 ??

Ah, vous rappelez-vous notre article sur “famille” : histoire de famille ?

Nous y avions vu qu’en fait, la famille, originellement, correspondait plus à la maisonnée : à l’ensemble des personnes vivant sous le même toit.
Autrement dit, aux personnes qui dormaient, qui se couchaient sous le même toit.
Ceci comprenait les membres de la famille (dans notre sens moderne), soit, mais aussi les domestiques, les serviteurs…

L’anglais hind nous raconte ainsi une très très (très) vieille histoire, d’un temps lointain où la notion de famille n'existait pas dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui.

Hind provient du vieil anglais hīwan, désignant “les membres d’une famille/maisonnée, domestiques” arrivé du proto-indo-européen par le germanique *hīwa-, de même sens.


Restons en anglais, avec le mot “hide”.

Oui bien sûr, vous le connaissez comme “cacher”.

Mais ici, il s’agit du mot désignant “une mesure de terre”, issu du vieil anglais hīd,hīġid, de même sens.

Encore une fois - me direz-vous - mais quel est le rapport ?

Eh bien, le vieil anglais hīd,hīġid est lui-même construit sur une forme précédente *hīwid qui désignait
- et c'est ici que tout prend son sens -
“la portion de terre permettant à une famille de vivre”.

Cette forme *hīwid est dérivée du proto-germanique *hīwaz, *hīwō (“parent, vivant sous le même toit, famille”), construit, évidemment, sur notre racine *kei-1.

Au Moyen-Age, cette “mesure de terre” correspondait généralement à 40 hectares !
Notez que pour constituer une baronnie, il fallait quarante des ces “hides”…


Les Très riches heures du duc de Berry: Mars


Une autre forme suffixée de *kei-1 : *kei-wi-, est à l’origine de toute une autre… famille… de mots… que nous connaissons fort bien...

Dérivée dans le proto-italique *keiwis, elle nous a donné le latin … cīvis.

OUI, cīvis le citoyen !
Originellement, cīvis est un nom collectif : « ensemble des personnes qui dorment sous le même toit ».


Trop fort.

Cīvis a donné civitas : la cité (« état de citoyen, droit de cité, ensemble des citoyens d’une ville, cité, nation, État »), sur lequel nous avons construit citoyen.

Ou naturellement: cité.
Ou l’anglais city, ou l’espagnol ciudad…

City of London

Citoyen, concitoyen, citoyenneté …
Cité, citadin, … 
Civisme, civique …
Société, sociable, social, sociétal …
Civil, civilité, civilisation …



Ah oui, *kei-1 c’est du lourd. 


Il y a des expressions si politiquement correctes, qui sous-entendent tellement de bons sentiments, ou tellement branchées qu’elles me râpent le fond de l'oreille…  
“L’initiative citoyenne” en est une…  
Ne parlons pas du “rapport à l’autre”, ou du malheureusement incontournable, “je cherche [un dentiste, un studio, un coiffeur …] sur Paris”, horrible pustule sur la langue française, bubon suintant que l’on entend désormais par ici : “sur Bruxelles", "sur Mons”!!
Cette semaine, dans le même ordre d’idée, je viens hélas de subir un atelier axé sur le “faire”…  
Des baffes oui.


Et quand on me dit “Oh, mais tu as vu ce chaton, il est trop mignon”, j’ai toujours envie de répondre (ma bonne éducation m’en empêche souvent) “Il est trop mignon ? Oh mais pas de problème, ça peut très bien s’arranger…”


Bref.


C’est encore une forme de notre racine *kei-1, mais suffixée en *-liyo- cette fois pour devenir ainsi *kei-liyo-, qui se cache derrière -non pas Kylie Minogue, mais le vieil irlandais cèle, qui signifiait le compagnon.

*kylie-


Si comme moi vous aimez l’Ecosse, peut-être connaissez-vous les ceilidh (à prononcer kélii, avec l’accentuation tombant sur le ké).
Vous l'aurez compris : le mot ceilidh est issu de cèle.

Là-bas, les ceilidh (ou cèilidh en gaélique écossais) sont de joyeux rassemblements où l’on danse et/ou chante.
Historiquement, le ceilidh était plutôt une réunion entre voisins, organisée à la maison, en soirée, où l’on discutait de tout et de rien, et où l’on échangeait les nouvelles.
Où l'on sociabilisait…


Ceilidh



En début d’article, je vous disais que la racine du jour pouvait résumer une vie…

Une vie qui commencerait par les couches.

Alors non, “couches” ne vient pas de *kei-1.

En revanche, une forme au timbre o de la racine (où donc la voyelle-pivot originale *e- est remplacée par un beau *o-) : *koi-, suffixée pour devenir *koi-nā-, est à l’origine du latin cūnae : le … berceau.

Ou le lit d’enfant, ou même le nid.
Par extension, il désignait aussi la prime enfance…



Devinette !


A votre avis, quel serait le mot français qui nous viendrait de cūnae ?



Un indice ?
Ce mot exprime (mais de loin) l’idée de prime enfance, de commencement, d’origine…




Un autre indice ?
Il désigne certains livres…




Un troisième indice ?
De très vieux ouvrages…




Oui, trouvé ?

Incunable !

Calqué sur le latin incunabula, qui désignait les couches, le berceau.


(in = dans) + cunae : "au berceau"


Dans l’emploi que nous lui connaissons, incunable est utilisé pour la première fois par le jésuite Philippe Labbé (1607-1667)
(et non pas par l'abbé Philippe Jésuite; mais que voilà une formidable contrepèterie),
pour désigner les livres réalisés “du temps où l’imprimerie en était encore à ses débuts, au berceau”, entendez les ouvrages imprimés jusqu’à la fin de l’année 1500 du calendrier julien.

- Euh ??
- C’est-à-dire ... avant le 1er mars 1501.

Mais vous savez déjà tout sur le calendrier julien.
Du moins si vous avez lu C'est alors que Jack Ryan proposa quelques After Eights au capitaine de l'Octobre Rouge.

PS pour les moins-bien-comprenant, le titre de l'article ci-dessus est un lien qui, si vous cliquez dessus, vous renverra à l'article en question. 
Oui je sais, c'est dingue.

Chroniques de Nuremberg,
incunable de 1493


C’est toujours sur le proto-indo-européen *kei-1 que sont construits le sanskrit क्षेति kṣeti (“résider dans un endroit secret, se taire”), le grec ancien κεῖμαι, keĩmai, “être couché” ou κοίτη, koítē : “lit”, l’arménien սեր (ser) : “amour”, ou encore le vieux slavon d’église сѣмь (sěmĭ) qui donnera le russe pour famille : семья (“simia”).


Enfin, une forme au degré zéro de *kei-1 (où donc la voyelle-pivot disparaît) : *ki-wo-, se retrouve dans le sanskrit शिव / Śiva : Shiva.
Le dieu bon, qui porte bonheur, le dieu d’amour… (même s'il est un peu destructeur sur les bords...)


Shiva


- Mais euh, pourquoi dis-tu que cette racine peut résumer une vie ?
- J’y arrive !!!


Car il y a encore un mot dont je dois vous parler, qui clora cet article, mais qui figurativement, clôt également la vie …

Ce mot est issu de la racine proto-indo-européenne *kei-1 par une forme *koi-m-ā-.
Passée au grec koimān, elle signifiait “mettre à dormir”…

Et c’est sur koimān, ou plus précisément son dérivé κοιμητήριον, koimêtêrion (« lieu pour dormir, dortoir ») que nous avons créé le français …

cimetière.

Via le latin coemeterium, devenu cimiterium au Bas-Empire.


Le cimetière juif de Prague


Alors, *kei-1 n’est-elle pas un beau résumé de vie ?

Elle nous accompagne du berceau au cimetière, en passant par la vie sociale, l'amour, les amis…




… (silence)



Et puis, vous auriez imaginé, vous,  que cimetière, cité, incunable, ceilidh et Shiva étaient si proches les uns des autres ?

Respect, *kei-1 !




Sur ce, je vous souhaite à toutes et tous un très bon dimanche, et une très bonne semaine !

A dimanche prochain.





Frédéric


dimanche 23 février 2014

siroter un Laphroaig sur le gazon d'Epsom Downs...





"Nous n'avons pas étudié le cheval dans les mêmes écoles, Monsieur!
Vous étiez à Vaugirard quand j'étais à Saumur.
J'apprenais le pas espagnol quand vous débitiez du saucisson sur votre étal, et vous en étiez probablement au steack haché quand j'enseignais le trot raccourci!"

Richard Briand-Charmery (Jean Gabin), in
Le Gentleman d'Epsom (1962), de Gilles Grangier, dialogues de Michel Audiard


Le Gentleman d'Epsom



Bonjour à toutes et tous!


Pour tout vous dire, j’avais pas trop d’idées pour ce dimanche…

Alors voilà, je vous propose un dimanche, certes, mais … aux courses!



Vous connaissez, bien entendu, le Derby! 

Un derby, c’est une course hippique généralement réservée aux chevaux de trois ans.

Le plus beau Derby du monde, le plus posh, c’est bien entendu LE Derby, celui d’Epsom, également appelé le Derby Stakes.

Derby d'Epsom


D’une façon surprenante, le Derby d’Epsom, dont la première édition date de 1780, se déroule chaque année au mois de juin à … Epsom, au champ de course de Epsom Downs, en Angleterre évidemment, dans le Surrey.

Epsom Downs


Comme ça, vous savez enfin pourquoi on appelle le Derby d’Epsom, Derby d’Epsom.


Epsom n'est pas qu'un champ de courses!
Ici se trouvait jadis l'atelier de l'imprimeur d'Epsom, le
fameux Epsom Printer.
L'attendant, au volant de son bolide, son chauffeur,
l'Epsom Printer Driver


Mais pourquoi appelle-t-on le Derby d’Epsom, Derby d’Epsom?

Aa-aah!
Eh bien, il s’agit d’une antonomase!

- … ?
- Oui, l'antonomase est cette figure de style par laquelle un nom propre est utilisé comme nom commun, ou inversement.

Pensez à poubelle, nom devenu commun, mais à l’origine patronyme d’Eugène Poubelle, préfet de la Seine à partir de 1883, qui prit une série de décisions importantes en vue d’améliorer l'hygiène de la ville de Paris et y généralisa notamment l'usage de cet objet (la poubelle, hein!) à des fins de salubrité publique.


Poubelle


Ou pensez encore à don Juan, macadam, gavroche, mécène … …

D'accord, ce n'est peut-être pas très marrant d'avoir son nom associé à des poubelles, mais pensez surtout qu'avant Monsieur Poubelle, on ne disait pas "Chou, tu sors les poubelles?", mais bien "Chou, tu sors les récipients munis d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destinés aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison"?

Ou encore: "J'ai encore vu le chien du voisin faire les récipients munis d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destinés aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison", ou même, à celui qui vous a vendu votre Grand Scénic: "espèce d'escroc, la voiture que vous m'avez vendue est un véritable récipient muni d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destiné aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison"...

- "Je ne retrouve plus mon fichier!"
- "Tu ne l'aurais pas fait glisser dans le récipient muni d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destiné aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison?"


Donc: MERCI Monsieur Poubelle!

Eugène Poubelle


Et le Derby tire son nom du douzième Earl of Derby (le comte de Derby), celui-là même qui institua l'épreuve en 1780.

Le 12ème Earl of Derby



Notre racine du jour, ce sera …

*derbh-



Racine qui, très étrangement ne s’est absolument pas dérivée en Derby.
Nan, rien à voir.
Aucun rapport!

Ah oui, encore un truc: Derby, si vous voulez le prononcer à l’anglaise, se dit “daarwbie”, et avec un r très léger...
Ou alors, si un jour de Derby à Epsom Downs vous voulez vous faire passer pour un Yankee aisé mais inculte (un Yankee, quoi), vous direz “Deurwby”.

Et si vous voulez tout savoir, Derby (la ville comme le comte), qui n’a donc rien à voir avec le proto-indo-européen *derbh- - j'insiste - tirerait son nom soit du vieil anglais Deorby: le village aux chevreuils, ou "aux cervidés" en tout cas, composé de deor - devenu l’anglais deer: le cervidé, et de by: ferme, ou propriété… 
Ou alors de Deoraby, composé de la racine celtique *dwr- désignant l’eau, et du même by… 
Il s'agirait alors d'un village entouré d'eau, ou dans les eaux... 
J'aime bien cette dernière version, d'autant que The Anglo-Saxon Chronicle (écrite autour de l'an 900) raconte que "Derby est divisé par les eaux".

The Anglo-Saxon Chronicle


Bref!

Pour en revenir à notre racine proto-indo-européenne *derbh-, elle devait signifier quelque chose comme “enrouler, compresser”…

C’est elle qui est à l’origine du mot … turf!


Le mot désigne, en français, comme vous le savez, les courses hippiques, et naturellement - et surtout - les paris qui s’ensuivent - ou plutôt qui les précèdent.


Le PMU, ou une certaine idée de la classe...


Mais à l’origine, l’anglais turf désigne le gazon, d’où par extension le champ de course dont il est constitué…

On rigole pas avec le gazon, en Angleterre...


- Euh... Et quel rapport avec l'idée d'enrouler, de compresser???
- Oui, je le reconnais, le lien n'est pas manifeste, si ce n'est que ...

...l’anglais turf provient lui-même du vieil anglais turf, désignant une motte de gazon, certes, mais aussi un morceau de tourbe.

Et la tourbe, produit de la fossilisation de débris végétaux, se présente bien comme de la matière compressée...

Les tourbières étant souvent herbues (et humides) en surface, on peut supposer que par assimilation, herbe et tourbe se confondaient ; on trouvait la précieuse tourbe, utilisée dans la construction ou comme combustible, en cherchant l'herbe...

Alors oui, herbe et gazon c'est pas pareil! Mais on pourrait dire que le gazon est à l'herbe ce que le sanglier est au cochon:  sa version domestiquée, apprivoisée...

Tourbe mise à sécher, Ecosse

C’est par le germanique *turb- que *derbh- s’est transmise à l’anglais, via une forme au degré zéro de la racine: *dr̥bh-.

Et oui, c’est aussi par le germanique *turb- que nous arrivent les français tourbe ou tourbière, via cette fois le latin médiéval turba: la tourbe, calqué sur le francique turba.

Les tourbières des Hautes-Fagnes, Belgique


Le proto-germanique *turb- s’est également transformé pour devenir le néerlandais turf (gazon), l’allemand Torf (gazon, ou tourbe), le suédois ou l’islandais torf (gazon)…

Oh, citons encore le danois tørv, ou le vieux frison turf, mais c’est juste parce que c’est vous.

Danois au regard tørv


Mais la racine proto-indo-européenne *derbh- ne se retrouve pas que dans les langues germaniques ou latines: en sanskrit, दर्भ (darbha) désigne une touffe d’herbe considérée comme sacrée…



Notez enfin qu’en anglais d’Irlande, on parle encore de turf pour la tourbe, mais pour désigner celle qui a été extraite du sol et découpée.

(Un peu comme timber désigne le bois de construction ou que mutton désigne le plat de mouton, sheep désignant l'animal sur pieds...)


Sinon, en anglais on parlera, pour désigner la tourbe d’une manière générale, de peat, mot bien connu des amateurs de Scotch Whiskies particulièrement vigoureux, comme ceux de l’île d’Islay (“Aïela” prononcé à l’écossaise)…

La distillerie Laphroaig, Islay


- Et peat vient bien entendu d'une racine proto-indo-européenne...!?
- Eh ben non. Enfin on n'en sait rien. On sait pas d'où ça vient, et c'est très bien comme ça. D'autres questions?

En fait, le mot peat pourrait provenir d'une racine celtique *pett- qui aurait désigné le morceau de tourbe, ou alors carrément d'une source picte ou brittonique non-attestée...


- Bon OK, et quid de gazon, alors?
- Oui, certainement, voilà!

Le français gazon nous vient bien, lui d’une racine proto-indo-européenne:

*weis-


A *weis- était associée la notion de flux, d’écoulement…
Ouais je sais, c’est pas très précis…


Le rapport avec gazon? Il n’y en a pas vraiment, du moins directement…

Sachez seulement qu’elle s’est déclinée dans le proto-germanique *wisōn-, *waisōn-.

Et qu’en vieil anglais, elle est devenue wāze, pour donner l’anglais moderne ooze: boue, bourbe.


Bourbier

C’est par là seulement que l’on peut comprendre cette notion d’écoulement attachée à la racine…


Un Land Rover se joue de la boue comme par magie:
The Wizard of Ooze.
Sorry

Et bon, c’est par le francique *waso « gazon, fange », souché sur le germanique, qu’elle est apparue en français, aux XIIème ou XIIIème siècles, via une forme wason puis l’ancien français gason…

Encore une fois, la notion de gazon devait se confondre avec celle d'étendue herbeuse et humide ; il n'était évidemment pas question du gazon manucuré des parcours de golf actuels.


gazon anglais



Et voilà!
Un dimanche aux courses, mais en restant chez soi!

On récap?
  • Derby ne vient pas de *derbh- 
- Même si la piste y est faite d'herbe?
- NON! 
  • Turf et tourbe: même racine proto-indo-européenne *derbh- et même origine germanique
  • Gazon et ooze: même constat, tous deux basés sur *weis-

Merci qui?
Merci le proto-indo-européen!




A toutes et tous, je vous souhaite un excellent dimanche, et une très belle semaine!

A dimanche prochain!





Frédéric


dimanche 16 février 2014

être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles





"La secte, c'est l'Eglise de l'autre."
André Comte-Sponville, in Dictionnaire de philosophie



Bonjour à toutes et toutes!


Dernière livraison dans le cadre de notre dossier “temps”: seconde!


Je vous en avais soufflé mot dimanche dernier: le français seconde provient d’une racine proto-indo-européenne qui pourrait se traduire par “suivre”…


Cette racine, là voici:

*sekʷ-1


Seconde nous vient du latin secundus, que nous pourrions traduire par suivant, arrivant après, ou bêtement... second!
Et c'est en fait d'une forme suffixée participiale de *sekʷ-1: *sekʷ-ondo-, que dérive le latin secundus.

Raymond Poulidor, l'"éternel second"


- Bon, OK! Mais... et alors? En quoi cette notion de "suivant" a à voir avec la seconde, la soixantième partie d'une minute?
- Très judicieuse question!

Vous vous rappelez que "minute" est à entendre comme la partie menue résultant de la division de l'heure. Mmmmh?
Eh bien, seconde nous vient du latin minutum secundum: « partie menue résultant de la seconde division de l’heure - ou du degré ».

Eh! Pour obtenir la minute, on divise l'heure une première fois en 60 parties; pour la seconde, on la divise une … seconde fois en 60 parties...!

Oui, c'est aussi simple que ça!


On retrouve notre racine proto-indo-européenne *sekʷ-1 dans pas mal de langues indo-européennes, comme par exemple en sanskrit, où सचते (sácate) véhicule l’idée d’accompagner, de suivre, de poursuivre… ou encore en ancien grec: ἕπομαι, hepomai, c'était suivre, obéir, être inséparable de, résulter de…

C’est toujours elle qui a donné le vieil irlandais sechur: “je suis”, ou l’avestique hačaitē “il suit”.

Toujours elle, derrière les mots pour “suivre” en lituanien: sekti, ou en letton: sekt.

PS: l’avestique, c’est l’iranien ancien dans lequel est rédigé l’Avesta, le livre sacré de la religion mazdéenne.

L'un des textes fondateurs pour les Mazdéens,
adorateurs de Mazda
"Mazda est grand, et Wankel est son prophète"



Par le latin secundus, *sekʷ-1 nous a aussi donné secondaire, évidemment.

Mais nous avons reçu de *sekʷ-1, par le latin sequor cette fois: suivre, puis le latin vulgaire *sequere (suivre) et ensuite le vieux français sivre (suivre), le français moderne… suivre!

Poursuivre, suite… , en sont également issus, 'ya pas d'secrets.


Par l’anglo-normand suer, le vieux français sivre est devenu l’anglais to sue: poursuivre, toujours, mais cette fois en justice.


Oh, il y a bien d’autres descendants de *sekʷ-1 par le latin populaire *sequere, comme séquence, conséquence, ou séquelle…

Ou persécuter! du latin per-sequor: poursuivre, pourchasser …


Mais vous serez probablement surpris de découvrir quelques autres mots que nous devons à *sekʷ-1…


Commençons par ... secte!
Du latin secta (« ligne de conduite ; école philosophique, parti politique, secte religieuse »), issu lui-même de sequor (« suivre », hein, on est d’accord?) via son fréquentatif sector, que l’on pourrait traduire par « suivre assidûment ».



Notez, on mentionne parfois une autre étymologie à secte, selon laquelle le mot proviendrait du latin secare (couper) et désignerait alors un petit groupe qui se détache, se retranche d'un ensemble plus vaste.

Comm’ d’hab', vous choisissez la version qui vous convient - mais personnellement, je pencherais pour secte comme provenant de sequor, comme le fait Watkins…


En espagnol, sequor est devenu … seguir (suivre).

Connaissez-vous la seguidilla? Une danse castillane rapide, à trois temps…

Bizet nous en donne sa version, dans Carmen…


La Callas, dans la Seguidilla de Carmen, Bizet


Plus surprenant, parmi les descendants de *sekʷ-1, est le verbe… exécuter!

Eh oui! Exécuter nous vient du latin exsecutus, participe passé de exsequor, formé, vous l’aurez compris, de ex- et de sequor.

Exsequor, c’était suivre jusqu’au bout, poursuivre.

D’où son sens de “mettre en oeuvre”, de finaliser, de concrétiser…

Ah, que de souvenirs...!


Encore plus curieux: obsèques!

Le mot nous vient du latin obsequiae, un curieux mélange du latin exsequiae (« pompe funèbre, funérailles, convoi »), et du latin obsequia, neutre pluriel de obsequium (« cortège »).

Les obsèques, c’est donc, étymologiquement, le convoi - funèbre - que l’on suit…

Le cortège funèbre transportant la dépouille mortelle de
Churchill sur la Tamise, les grues des docks (du Hay's Wharf,
à présent disparu, remplacé aujourd'hui par la Hay's Galleria)
s'inclinant respectueusement, l'une après l'autre, sur son
passage...


Obséquieux?
Mais oui, même origine!

Obséquieux, qui, selon la définition que nous en donne le wiktionnaire, désigne celui qui “porte à l’excès les témoignages de respect, les égards, la complaisance, les attentions, par servilité ou hypocrisie”, se base sur le latin obsequiosus, de même sens.

Dans obsequiosus nous retrouvons obsequium et -osus.
Obsequium, composé de ob-sequor et de -ium, désignait l’action de suivre docilement, la docilité, la complaisance, la déférence, la soumission…


Séquestrer!
Du latin juridique sequestrum (« dépôt, séquestre »).
Sequestrum est en fait le neutre substantivé de sequester, dérivé de sequor.

Le sequester était celui qui gardait à part, en attente d'un jugement, un objet litigieux.
Dans l'ordre - "dans la séquence" devrais-je dire - de la procédure judiciaire, le sequester était ainsi “celui qui suit” (“le suiveur”).
On pourrait comprendre son rôle comme celui d'un intermédiaire, d'un médiateur...


Intrinsèque!
Du latin scolastique médiéval (du 13ème ou 14ème siècle) intrinsecus, « intérieur », formé de intra et secus.

Et secus, basé sur le même radical *sec que sequor, provient d’une forme suffixée en *-os- de notre racine *sekʷ-1: *sekʷ-os- (“suivant”).

Littré nous définit intrinsèque comme "qui est intérieur à quelque chose, en dedans de quelque chose".
Etymologiquement, nous pourrions comprendre l'adjectif comme "suivant sa nature intérieure", "fonction de soi-même"...


Enfin, une forme au degré (ou timbre) o de notre racine proto-indo-européenne *sekʷ-1, et suffixée en *-yo-, j’ai nommé: *sokʷ-yo-, nous a laissé quelques descendants de poids…

Car c’est d’elle que nous arrive le latin socius: l’allié, le compagnon.

Sur socius, nous avons créé, bien entendu, social, sociable, associé, société, association...

Eh oui! Nous sommes bien des êtres grégaires: derrière la notion de société, il y a clairement, étymologiquement du moins, l’idée de suivre…




De Panurge, les moutons!

Comment Panurge feist en mer
noyer le marchant et les moutons



Et là-dessus, je vous laisse ruminer (ahahah!) sur ces incroyables entrelacs de l'esprit humain, créations linguistiques millénaires…

Oui: société, séquestrer, poursuivre, secte, exécuter, obsèques ou seconde, tous ces mots usuels et aux sens bien différents sont étroitement apparentés…


- Merci qui?
- Merci le proto-indo-européen!





Bon dimanche à toutes et tous,
Passez une très bonne semaine, je vous donne rendez-vous à…
Dimanche prochain!


Au menu?
Surprise!




Frédéric