- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 16 mars 2014

Quoi, tombée enceinte à la kermesse ? Là tu cumules...




Bonjour à tous.

Bon, je m’aperçois qu’en fait, c’est moi qui fais pratiquement tout le boulot, ici…

Alors ça va changer.

C’est vous qui allez me trouver le sujet du jour.
Par le biais d’une petite énigme…


Quel est le point commun entre l’article de dimanche dernier : les farces les moins fréquentes sont les meilleures,

 ceci :
Star Trek

et ceci :



Mmmmh ?


Quoi, pas d’idée ?

Bon, allez, je précise un peu plus :

Quel est le point commun entre un mot utilisé dans les litanies,




le nom du capitaine de l'USS (United Space ShipEnterprise (NCC-1701), superbe vaisseau de la classe Constitution,



et l’alphabet cyrillique ?



Ca se précise ?

Resserrons encore un peu le filet :

Quel est le point commun entre les mots kyrieKirk (oui, il s’agit bien entendu du capitaine James Tiberius Kirk) ou Cyrillique ?



L'excellent William Shatner


Eh ben oui, vous l’aurez deviné, une racine proto-indo-européenne !
Précisément :

*keuə-


Mais, poursuivons ce petit jeu…

Maintenant que vous savez de quelle racine il s’agit ; quelle en serait donc la signification ? 
Pour qu’après des millénaires on la retrouve dérivée en kyrie (seigneur), kirk (vous le savez, l’anglais kirk, comme le néerlandais kerk l’église), et cyrillique ?


Tout d’abord, deux mots quant à cyrillique : 
C’est à Cyrille, né vers les 827-828 par là à Thessalonique, et décédé en 869 à Rome, que l’on attribue l’alphabet qui porte son nom.
Ce qui tombe finalement assez bien.


Cyrille et Méthode


Ouais, sauf que, pour tout vous dire, on doute que Cyrille ait réellement inventé le cyrillique. 
Eh oui. Cyrille aurait plutôt inventé le … glagolitique.
Non, je ne plaisante pas…

Le slavon, le vieux slavon d’église que vous aimez tant, était à l’origine écrit en glagol.

Glagol


Je sais, ça sonne comme une marque d'anti-gel bulgare ; ou alors de bain de bouche de chez Aldi

Ça aurait pu être aussi une invention du professeur Shadoko, au même titre que le cosmogol 999, mais je vous assure, le cyrillique n’est arrivé qu’après le glagol


Le professeur Shadoko, dont le père, René Borg,
vient hélas de nous quitter



Bon, c’est pas tout ça… Une idée de la signification première de *keuə- ?

Je peux en rajouter : outre kyriekirk et Cyrille, nous lui devons aussi… cave

Ou encore… accumuler, ou cumulus. 


Pas facile, hein ?

Vous pouvez vous représenter le martyr de ces pauvres linguistes à la recherche du signifié des racines proto-indo-européennes une fois reconstruites.
Ceci en est vraiment un parfait exemple.


Non, pas d’idées ?
On se dégonfle ???

Ah ah ah !

Car en fait, *keuə- véhiculait les notions de … gonflerenfler, ou creux


Ah !

On va essayer d’expliquer tout ça…

La notion de “creux” associée à la racine, nous la retrouvons ici :

Une forme au timbre o de la racine (où le *e devient *o), *kouə-, devenant *kaw-, a donné le latin cavus : creux, concave

Sur cavus, nous avons formé cave, ou caverne, concave, cavité, excavation

Les miroirs concaves imaginés par Archimède pour
incendier les navires romains lors du siège de Syracuse


C’est toujours *kouə- qui se cache derrière l’irlandais cúas (“creux, cavité”), le tokharien B kor (“gorge”), le vieil arménien սոր (sor, “trou”), ou même le sanskrit शून्य, śūnya, “vide”, au point de signifier… zéro.


Une forme suffixée *kow-ilo- se retrouve aussi dans le grec ancien κοῖλος, koiloscreux, cavité.

En combinant κοῖλος, koilos et ἄκανθα acantha, « épine », nous avons formé le mot cœlacanthe, pour “épine creuse”, désignant ce poisson osseux qui n’a pratiquement pas changé depuis des centaines de millions d’années…

Cœlacanthe


Restons en grec, où kôdé désignait la fleur - creuse, évidée - de pavot.
D’où ... codéine (ou méthylmorphine) pour nommer l'un des alcaloïdes contenus dans le pavot somnifère.

Fleur de pavot

Codéine


Maintenant, pour ce qui est de cette idée de “gonfler, enfler” présente également dans *keuə-, elle s’explique du fait que “gonfler, enfler”, c’est en quelque sorte combler le vide

Une forme au degré zéro de notre racine (où donc la voyelle pivot *e disparaît), *kū- et suffixée pour devenir *ku-m-olo- nous a ainsi légué le latin cumulus tas, amas, entassement, ou comble
Sur lequel nous avons évidemment construit cumuler, accumuler, ou cumulus.

Le cumulus, cet amas nuageux bien connu des vélivoles pour les “pompes” (les courants d’air chaud ascendant qui permettent à votre planeur, si vous réussissez à l'y mettre,  de prendre de l’altitude) qu’il annonce et promet…

Cumulus


- Bon, coco, admettons… C’est un peu foireux ton idée de rapprocher le vide de ce qui le comble… Mais bon, t’en es pas à ta première connerie hein! Mais comment t’expliques que ta racine ait donné kyrie, le seigneur???  
- Ah bonjour, toujours vaillant à ce que je vois !

Vous souvenez-vous de des mille et des cents ?
On y découvrait que le proto-germanique *thūs-hundi, qui allait notamment donner l’anglais thousand (“mille”) se traduirait littéralement par "cent gonflé”, *thūs- dérivé d'une racine proto-indo-européenne *teuə-2 (ou *teu-), véhiculant l'idée de "gonfler, enfler".


Ce qui est enflégros, est fortpuissant.
C'est du moins ce que devaient penser nos lointains ancêtres vivant dans les tribus indo-européennes...

Quoi qu’il en soit, une autre forme suffixée basée sur la même variante *kū-, j’ai nommé *kū-ro-, devait signifier “enflé, gonflé”, et par extension, dans un sens imagé : fort, puissant.

Le grec ancien κύριος, kurios, dérivé de *kū-ro- via κῦρος kuros, que l’on pourrait traduire par “suprématie”, désignait celui qui gouvernait, qui avait le pouvoir, le maître, le propriétaire, le seigneur

Kyrie (Κύριε, Kurie), n’est que le vocatif de κύριος (kurios): ô seigneur !

Et kirk, vieux mot anglais pour “église”, (et par ailleurs toujours utilisé en scots) provient de ce même kurios, en signifiant “[la maison] du seigneur”,

Le mot, basé soit sur le vieux norois kirkja ou le vieil anglais ċiriċe, dériverait dans tous les cas du germanique *kirikōn, lointain descendant du grec byzantin κυριακόν, kuriakon : (la maison) “du seigneur”.

Iona Abbey


Nous connaissons encore, en Belgique ou dans le nord de la France, la ...  kermesse. 
Kermesse nous arrive du néerlandais kermis, de kerk l’église et mis la messe, et désigne à l’origine une fête paroissiale, une messe festive.

La Kermesse héroïque, de Jacques Feyder (et assisté par
Marcel Carné!), d'après une nouvelle de Charles Spaak,
1935.
Ah, rien que pour la merveilleuse Françoise Rosay!!!!


Là d’où je viens, de Roux près de Charleroi, on parle plutôt de ducasse.
C’est la même chose, car à l’origine, la ducasse désignait la fête commémorant chaque année la ... dédicace de l'église.

Les géants de la ducasse d'Ath



Et Cyrille ? Me direz-vous.

Le prénom est d'origine grecque ; il provient de Kyrillos, dérivé de Kyrios.
On pourrait le comprendre comme “propre au seigneur” : noblemajestueux, voire hautain, ou arrogant! 


Enfin, notre surprenante racine proto-indo-européenne *keuə, cette fois par une forme suffixée *en- kū-yo-, nous a donné le latin inciens enceinte (l'adjectif pour attendant famille).

Alors, oui, les étymologistes français - ou francophones - font plutôt remonter le mot au participe passé du latin incingĕreceinturer, enceindre
Mwouaaaaaais…

Je pencherais sur le fait - comme Pokorny, Watkins et bien d'autres -  qu’il y ait bien eu deux mots distincts : le participe passé de enceindre, désignant un espace clos, l’enceinte de la ville, et puis l’adjectif enceinte, se rapportant à la future mère…
Dont le ventre enfle et présente une cavité






Kyrie, kermesse, cumulus, caverne, enceinte, ou Cyrille...
Pas mal, non, comme descendance pour une si petite racine proto-indo-européenne ?





Bon dimanche à toutes et tous, passez une excellente semaine, et…
A dimanche prochain !

PS: le mot "kirk" dans plusieurs langues européennes sur mon board Pinterest :
http://www.pinterest.com/pin/57702438951455666/


Frédéric


dimanche 9 mars 2014

les farces les moins fréquentes sont les meilleures




Le chêne un jour dit au roseau :
« N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable ?
La morale en est détestable ;
Les hommes bien légers de l'apprendre aux marmots.
Plier, plier toujours, n'est-ce pas déjà trop,
Le pli de l'humaine nature ? »

« Voire, dit le roseau, il ne fait pas trop beau ;
Le vent qui secoue vos ramures
(Si je puis en juger à niveau de roseau)
Pourrait vous prouver, d'aventure,
Que nous autres, petites gens,
Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents,
Dont la petite vie est le souci constant,
Résistons pourtant mieux aux tempêtes du monde
Que certains orgueilleux qui s'imaginent grands. »

Le vent se lève sur ses mots, l'orage gronde.
Et le souffle profond qui dévaste les bois,
Tout comme la première fois,
Jette le chêne fier qui le narguait par terre.

« Hé bien, dit le roseau, le cyclone passé -
Il se tenait courbé par un reste de vent -
Qu'en dites-vous donc mon compère ?
(Il ne se fût jamais permis ce mot avant)
Ce que j'avais prédit n'est-il pas arrivé ? »

On sentait dans sa voix sa haine
Satisfaite. Son morne regard allumé.
Le géant, qui souffrait, blessé,
De mille morts, de mille peines,
Eut un sourire triste et beau ;

Et, avant de mourir, regardant le roseau,
Lui dit : « Je suis encore un chêne. »

Le chêne et le roseau, Jean Anouilh



Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche, une brave petite racine proto-indo-européenne qui ne ferait de mal à personne, mais qui, comme souvent, nous a légué quelques mots que nous n'imaginerions pas à ce point proches les uns des autres.


Cette racine qui ne mange pas de pain, la voici:

*bhrekʷ-


Et ce qu’elle signifiait?
Quelque chose comme “entasser”.

no comment


On la soupçonne d’être à l’origine du latin frequēns (on le suppose par la forme et le sens, mais la filiation n'est pas claire).

Frequēns signifiait certes fréquent, répété, mais aussi fréquenté: entendez peuplé, rempli

Et bien entendu, le latin frequēns nous a donné fréquent, fréquence, fréquenté …


Modulation de fréquence



Mais *bhrekʷ-, par une forme au timbre (ou degré) zéro et suffixée: *bhr̥kʷ-yo-, est - et là c'est nettement plus sûr - à l’origine de “farce, farcir”.

Et ce via le latin farciō, farcīre: remplir, ou simplement… farcir!



dinde farcie


- Et la farce, la blague??
- Bonjour! Eh bien, même si, très curieusement, les dictionnaires français évitent de rapprocher les deux mots (ou plutôt, font de “farce” deux mots différents), pour moi la parenté des deux acceptions est évidente.
Il s’agit bien du même mot!
Surtout quand on se penche sur le sens original de “farcela blague


Comme vous le savez, la farce, avant d’être une bonne blague, une moquerie, une plaisanterie, c’est un genre théâtral médiéval.

Mais avant tout, savez-vous ce qu’est une litanie? 
Il s’agit d’une suite de prières liturgiques dont la particularité est qu’elles sont figées, ou du moins, qu’elles se terminent toujours par des formules identiques

Même principe que dans les mantras bouddhistes.

Om mani padme hum


D'où ce sens figuré pour litanie, qui en fait un discours long, répétitif et ennuyeux.

Sans être de grands dévots, vous devez ainsi connaître le classique “kyrie eleison” (“Seigneur, prends, ou aie pitié”).



le Kyrie Eleison de la Messe en Si mineurBWV 232, 
Johann Sebastian Bach


Eh bien, en France et en Angleterre (et probablement ailleurs), à la fin du Xème siècle, on a pris l’habitude d’ajouter, dans les litanies, des mots, des phrases entre kyrie et eleison.
Ce qui donnait par exemple "Kyrie, - rex genitor ingenite, vera essentia - , eleison": "Seigneur, [roi, créateur incréé, essence véritable], aie pitié".

De même, on ajoute des passages, dans la langue des fidèles, entre les phrases latines, figées, de l’épître

Et tous ces rajouts, on les appelle des … farces. Car on en farcit les textes liturgiques…
Et ça n’a rien de comique.

Plus tard, on se rappellera le terme farce pour nommer des interludes improvisés, parfois farfelus, joués par les acteurs au milieu des drames religieux de l’époque, ce que l’on appelait les mystères.
On disait alors que l’on farcissait la représentation!

De fil en aiguille, on en viendra à parler de farces pour désigner ces pièces de théâtre comiques (du moins pour l'époque, entendons-nous) composées du Xème au XVIème siècle, et présentant des situations et des personnages ridicules, où tout n’est que tromperie, ruse, mystification…

La Farce de Maître Pathelin, XVème siècle


Il ne restait alors qu’un pas à franchir pour reprendre le mot “farce” et en faire la bonne (?) blague pratique que l’on connaît…


Bon, un mot nettement moins gai nous arrive de *bhrekʷ-, via *bhr̥kʷ-yo-: infarctus.

L’imprononçable français infarctus nous arrive du participe infartus, du verbe latin infarcio, « bourrer, remplir ».

- Le rapport??
- Le mot est récent, il date du XIXème, et désigne génériquement une nécrose affectant un organe.
Une nécrose le farcissant...
C’est ainsi que ce bon Ernest Charles Jules Cadet de Gassicourt mentionne, dans un article de la Revue mensuelle des maladies de l'enfance traitant d’une dissection, “à la coupe, on trouve un tissu dur, (...) parsemé de points noir violacé, qui sont autant de petits infarctus”…



Allez, revenons à des choses plus agréables.

La forme suffixée *bhr̥kʷ-yo- s’est dérivée en grec, pour donner φράσσω, phrassein: entourer d’une clôture, palissader.

Oui, je sais: “Et le rapport entre “entasser” et ”palissader”?

Ben, pensez que la palissade sert surtout à se défendre, à bloquer l’adversaire, et que derrière cette palissade, on se retranche, on se masse pour répondre à l’attaquant selon l'adage "l'union fait la force"…

Sur le verbe φράσσω, phrassein s’est construit le grec ancien διάφραγμα, dhiáphrágma, composé du préfixe διά-, dia- et de φράγμα, phrágma (« clôture », « palissade », « retranchement », « défense »).

Par le latin diaphragma, nous en avons fait diaphragme, désignant notamment la paroi musculaire séparant le thorax de l’abdomen.

Diaphragme


Toujours sur φράγμα, phrágma, le grec ancien a créé φραγμίτης, phragmites: les roseaux.
Ces plantes poussant sur le bord [de l’eau].

En botanique, phragmite désigne toujours la Phragmites australis, une plante sociale aquatique.
Le roseau, quoi.

Sociale, sociale...
Parlez-en donc au chêne, on verra ce qu'il vous répondra...


phragmites australis



Diaphragme, phragmite, infarctus et farce, et (probablement) fréquent ...
L'auriez-vous cru, que ces mots étaient si étroitement apparentés?


Et là, je vais profiter un peu de ce beau temps inattendu!


Bon dimanche à toutes et tous; passez une très bonne semaine - peut-être même sous le soleil?


Et... à dimanche prochain!




Frédéric



dimanche 2 mars 2014

lors d'un atelier basé sur le "faire" (une initiative citoyenne), j'ai trouvé sur Paris un bouquin traitant du rapport à l'autre dans les ceilidh





Etant Autre, 
à cause de Son omniprésence, 
Shiva n’est pas différent du monde. 
Il en est le Créateur, 
qui crée selon les actions des créatures. 
Il crée une Création parfaite, 
par le pouvoir de l’Ordre qui Lui est inhérent.

Extrait de l’Eveil à la Connaissance de Shiva, dont l’original est en sanskrit.





Bonjour à toutes et tous !


En ce dimanche, une racine proto-indo-européenne qui, d’une certaine façon, pourrait résumer une vie…

Et qui en tout cas va vous permettre de relier entre eux des mots que vous n’auriez JAMAIS supposé être apparentés…



Cette racine, la voici :

*kei-1


Et son champ sémantique ?
Mmmh… Disons que, tel qu’on peut le reconstituer, il couvrait des notions telles que “être couché”, “couches, berceau”, ou encore “cher, aimé”…

Oui… On voit bien ici la difficulté à non pas retrouver la racine proto-indo-européenne derrière toute une série de mots qui en descendent
- ce qu’on appelle des cognats -,
mais bien le sens qu’elle devait véhiculer à l'origine…

Eh oui, il devait - on peut le supposer - y avoir un sens relativement précis à cette racine, mais les mots évoluent, la société change, les conditions de vie se transforment, et les mots, lentement, glissent de sens…


Un mot français qui pourrait me semble-t-il correspondre à toutes ces notions présentes dans  *kei-1, ce serait “berceau”.


Le berceau, Berthe Morisot, 1872


Oui, car il met bien en rapport les notions de mettre à coucher, et d’être aimé !

Bon, berceau ne vient pas, hélas, de cette racine… Mais vous voyez ce que je veux dire.


Alors, allons-y !
La racine proto-indo-européenne *kei-1, sous une forme suffixée *kei-wo-, nous a donné l’anglais hind.

Le mot anglais hind peut désigner la biche, ou s’apparenter à l’anglais behind : derrière.

Mais hind peut encore vouloir dire “paysan”. De même, en Ecosse, ou dans le nord de l’Angleterre, il désigne encore un travailleur à la ferme
C'est précisément cette acception qui nous intéresse ici.

Travailleur à la ferme


Le lien avec les sens de *kei-??

Ah, vous rappelez-vous notre article sur “famille” : histoire de famille ?

Nous y avions vu qu’en fait, la famille, originellement, correspondait plus à la maisonnée : à l’ensemble des personnes vivant sous le même toit.
Autrement dit, aux personnes qui dormaient, qui se couchaient sous le même toit.
Ceci comprenait les membres de la famille (dans notre sens moderne), soit, mais aussi les domestiques, les serviteurs

L’anglais hind nous raconte ainsi une très très (très) vieille histoire, d’un temps lointain où la notion de famille n'existait pas dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui.

Hind provient du vieil anglais hīwan, désignant “les membres d’une famille/maisonnée, domestiques” arrivé du proto-indo-européen par le germanique *hīwa-, de même sens.


Restons en anglais, avec le mot “hide”.

Oui bien sûr, vous le connaissez comme “cacher”.

Mais ici, il s’agit du mot désignant “une mesure de terre”, issu du vieil anglais hīd,hīġid, de même sens.

Encore une fois - me direz-vous - mais quel est le rapport ?

Eh bien, le vieil anglais hīd,hīġid est lui-même construit sur une forme précédente *hīwid qui désignait
- et c'est ici que tout prend son sens -
la portion de terre permettant à une famille de vivre”.

Cette forme *hīwid est dérivée du proto-germanique *hīwaz, *hīwō (“parent, vivant sous le même toit, famille”), construit, évidemment, sur notre racine *kei-1.

Au Moyen-Age, cette “mesure de terre” correspondait généralement à 40 hectares !
Notez que pour constituer une baronnie, il fallait quarante des ces “hides”…


Les Très riches heures du duc de Berry: Mars


Une autre forme suffixée de *kei-: *kei-wi-, est à l’origine de toute une autre… famille… de mots… que nous connaissons fort bien...

Dérivée dans le proto-italique *keiwis, elle nous a donné le latin … cīvis.

OUI, cīvis le citoyen !
Originellement, cīvis est un nom collectif : « ensemble des personnes qui dorment sous le même toit ».


Trop fort.

Cīvis a donné civitas : la cité (« état de citoyen, droit de cité, ensemble des citoyens d’une ville, cité, nation, État »), sur lequel nous avons construit citoyen.

Ou naturellement: cité.
Ou l’anglais city, ou l’espagnol ciudad

City of London

Citoyen, concitoyen, citoyenneté …
Cité, citadin, … 
Civisme, civique …
Société, sociable, social, sociétal …
Civil, civilité, civilisation …



Ah oui, *kei-1 c’est du lourd. 


Il y a des expressions si politiquement correctes, qui sous-entendent tellement de bons sentiments, ou tellement branchées qu’elles me râpent le fond de l'oreille…  
L’initiative citoyenne” en est une…  
Ne parlons pas du “rapport à l’autre”, ou du malheureusement incontournable, “je cherche [un dentiste, un studio, un coiffeur …] sur Paris”, horrible pustule sur la langue française, bubon suintant que l’on entend désormais par ici : “sur Bruxelles", "sur Mons!!
Cette semaine, dans le même ordre d’idée, je viens hélas de subir un atelier axé sur le “faire”…  
Des baffes oui.


Et quand on me dit “Oh, mais tu as vu ce chaton, il est trop mignon”, j’ai toujours envie de répondre (ma bonne éducation m’en empêche souvent) “Il est trop mignon ? Oh mais pas de problème, ça peut très bien s’arranger…


Bref.


C’est encore une forme de notre racine *kei-1, mais suffixée en *-liyo- cette fois pour devenir ainsi *kei-liyo-, qui se cache derrière -non pas Kylie Minogue, mais le vieil irlandais cèle, qui signifiait le compagnon.

*kylie-


Si comme moi vous aimez l’Ecosse, peut-être connaissez-vous les ceilidh (à prononcer kélii, avec l’accentuation tombant sur le ).
Vous l'aurez compris : le mot ceilidh est issu de cèle.

Là-bas, les ceilidh (ou cèilidh en gaélique écossais) sont de joyeux rassemblements où l’on danse et/ou chante.
Historiquement, le ceilidh était plutôt une réunion entre voisins, organisée à la maison, en soirée, où l’on discutait de tout et de rien, et où l’on échangeait les nouvelles.
Où l'on sociabilisait


Ceilidh



En début d’article, je vous disais que la racine du jour pouvait résumer une vie

Une vie qui commencerait par les couches.

Alors non, “couches” ne vient pas de *kei-1.

En revanche, une forme au timbre o de la racine (où donc la voyelle-pivot originale *e- est remplacée par un beau *o-) : *koi-, suffixée pour devenir *koi-nā-, est à l’origine du latin cūnae : le … berceau.

Ou le lit d’enfant, ou même le nid.
Par extension, il désignait aussi la prime enfance



Devinette !


A votre avis, quel serait le mot français qui nous viendrait de cūnae ?



Un indice ?
Ce mot exprime (mais de loin) l’idée de prime enfance, de commencement, d’origine




Un autre indice ?
Il désigne certains livres




Un troisième indice ?
De très vieux ouvrages




Oui, trouvé ?

Incunable !

Calqué sur le latin incunabula, qui désignait les couches, le berceau.


(in = dans) + cunae : "au berceau"


Dans l’emploi que nous lui connaissons, incunable est utilisé pour la première fois par le jésuite Philippe Labbé (1607-1667)
(et non pas par l'abbé Philippe Jésuite; mais que voilà une formidable contrepèterie),
pour désigner les livres réalisés “du temps où l’imprimerie en était encore à ses débuts, au berceau”, entendez les ouvrages imprimés jusqu’à la fin de l’année 1500 du calendrier julien.

- Euh ??
- C’est-à-dire ... avant le 1er mars 1501.

Mais vous savez déjà tout sur le calendrier julien.
Du moins si vous avez lu C'est alors que Jack Ryan proposa quelques After Eights au capitaine de l'Octobre Rouge.

PS pour les moins-bien-comprenant, le titre de l'article ci-dessus est un lien qui, si vous cliquez dessus, vous renverra à l'article en question. 
Oui je sais, c'est dingue.

Chroniques de Nuremberg,
incunable de 1493


C’est toujours sur le proto-indo-européen *kei-1 que sont construits le sanskrit क्षेति kṣeti (“résider dans un endroit secret, se taire”), le grec ancien κεῖμαι, keĩmai, “être couché” ou κοίτη, koítē : “lit”, l’arménien սեր (ser) : “amour”, ou encore le vieux slavon d’église сѣмь (sěmĭ) qui donnera le russe pour famille : семья (“simia”).


Enfin, une forme au degré zéro de *kei-1 (où donc la voyelle-pivot disparaît) : *ki-wo-, se retrouve dans le sanskrit शिव / Śiva : Shiva.
Le dieu bon, qui porte bonheur, le dieu d’amour… (même s'il est un peu destructeur sur les bords...)


Shiva


- Mais euh, pourquoi dis-tu que cette racine peut résumer une vie ?
- J’y arrive !!!


Car il y a encore un mot dont je dois vous parler, qui clora cet article, mais qui figurativement, clôt également la vie …

Ce mot est issu de la racine proto-indo-européenne *kei-1 par une forme *koi-m-ā-.
Passée au grec koimān, elle signifiait “mettre à dormir”…

Et c’est sur koimān, ou plus précisément son dérivé κοιμητήριον, koimêtêrionlieu pour dormir, dortoir ») que nous avons créé le français …

cimetière.

Via le latin coemeterium, devenu cimiterium au Bas-Empire.


Le cimetière juif de Prague


Alors, *kei-1 n’est-elle pas un beau résumé de vie ?

Elle nous accompagne du berceau au cimetière, en passant par la vie sociale, l'amour, les amis




… (silence)



Et puis, vous auriez imaginé, vous,  que cimetière, cité, incunable, ceilidh et Shiva étaient si proches les uns des autres ?

Respect, *kei-!




Sur ce, je vous souhaite à toutes et tous un très bon dimanche, et une très bonne semaine !

A dimanche prochain.





Frédéric