- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 6 avril 2014

De Hitchcock, je confonds toujours "Les Oiseaux" et "La mort autruche"






Tippi Hedren et un figurant
The Birds, Alfred Hitchcock, 1963



Bonjour à toutes et tous!



Bon, dimanche dernier, je vous avais présenté la racine proto-indo-européenne *spek-, en vous précisant qu’elle allait vous être utile pour l’article suivant…


Eh bien, nous y voilà, au début de cet article suivant!

Qui va, lui, tourner autour de la racine…


*awi-


- Ah oui??
- Ca c’est malin…


*awi-, mais c’était tout simplement … oiseau!


Bec-en-sabot.
Je n'ai jamais compris d'où il tenait ce
curieux sobriquet? 



- Mais? T’avais parlé d’une racine de circonstance???
- Ah bon, j’avais dit ça??

Mais oui, bien sûr, mais un peu de patience, on y arrive…



Alors!
Sous sa forme de base, *awi- nous a légué le latin avis, l’oiseau.

Non, pas cet Avis-là


Et le latin avis, l’oiseau, nous a donné le français … oiseau.

Pour comprendre cette filiation, il faut savoir que “oiseau” provient du vieux français oisel.
On retrouve le terme dans la chanson de Roland, en 1080!

Chanson de Roland


Et oisel se calque sur le bas latin *aucellus, forme syncopée (“réduite”, dans laquelle certains des phonèmes originaux ont disparu) de *avicellus, le petit oiseau, qui, vous l’aurez deviné, est le diminutif de notre latin avis.


Tiens, il existe un autre mot français désignant un oiseau, dérivé indirect de avis
Mais le terme désigne plutôt un groupe d’oiseaux, appartenant, pour tout vous dire,  à la famille des anatidés.

Quoi, vous ne savez pas ce qu’est la famille des anatidés?? 
Mais enfin, les anatidés constituent la plus importante famille de l'ordre des Ansériformes!

C’est plus clair maintenant?

Bon, j’arrête de jouer avec vos pieds, pour vous dire que parmi les ansériformes, on trouve les canards, les cygnes, et… - voici le mot qui nous intéresse - les … oies!

Oie

Oie proviendrait du bas latin *auca (oie), lui-même contraction de *avica, dérivé de avis.


Outarde!
Ce petit échassier terrestre et trapu tirerait son nom du latin avis tardaoiseau lent »), contracté en *austarda.

Outarde

C’est curieux, car l’outarde est vraiment tout sauf lente
Ou alors, les Romains se basaient sur disons, ses capacités de réflexion.
Et là, ils avaient tapé dans le mile, il faut bien le reconnaître, l’outarde n’étant pas reconnue pour avoir inventé l’eau chaude…

L’anglais bustard (outarde) proviendrait de la même source, en s'étant calqué sur une variante du vieux français outarde désormais désuète: “bistarde”.


Aigle! 
Le français aigle nous arrive du latin aquila, ou plus précisément “aquila avis”.
Aquila fait en fait référence à aqua: l’eau! (Eau? Relisez que d'eau!)

Aquila avis devait signifier oiseau d’eau, ou peut-être encore “l’oiseau dont le plumage était sombre comme l’eau”…

Aigle

Et bien entendu, l'Aigle noir... Ah Barbara...


C’est toujours la racine proto-indo-européenne *awi- que l’on peut retrouver dans le grec ancien ἀετός, aetósaigle »), ou le breton houadcanard »).

Ainsi que dans le sanskrit वि, ví, qui dans une de ses acceptions désigne l’oiseau.

Oiseau” c’est encore հաւ, haw en arménien ancien.

Bon, pour ce qui est des Lituaniens, je ne veux pas médire, mais ils ont fait d’avis non pas l'oiseau, mais le mouton… Ils n'ont peut-être pas tout compris...





Et si je vous parlais à présent du grec ancien στρουθιοκάμηλος, strouthiokámêlos, mmh?
- Une espèce de chameau, un dromadaire, je suppose??
- Eh bien non! Enfin…

Les anciens Grecs, qui abusaient parfois indécemment du retsina réservé aux touristes, ont désigné par moineau-chameau - στρουθός, strouthós (« moineau ») et κάμηλος, kámêloschameau »), …. l’autruche!

C’est vrai que c’est frappant! C’est tout à fait ça, une autruche: un moineau chameau! 
Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt?








στρουθιοκάμηλος, strouthiokámêlos, passé au latin, s’est simplifié pour devenir strūthiō, autruche donc.
Amusant: de moineau, le mot en est donc venu, en passant du grec au latin, à désigner l'autruche...
Avis strūthiō”, c’était donc l’oiseau autruche.
En ancien français, on a repris le terme tel quel, on l’a à nouveau simplifié, et ça a donné ostruce.
D’où notre moderne autruche


Restons dans les mots basés sur les ressemblances: en italien, l’oie c’est oca.
L’ocarina, ce petit instrument à vent, eh bien c’est la petite oie, du fait de sa ressemblance avec l’oie.

Ca aussi c’est frappant, comme ressemblance, non?

Ocarina


Et nous retrouvons toujours le avis latin derrière aviaire, ou aviculture



Bien entendu, d’autres mots français sont encore dérivés du latin avis, dont “avion”.

Supermarine Spitfire, 1944


Alors, un gros pavé dans la marre: “aviation” n’est pas dérivé d’avion!!!

C’est même plutôt (probablement)Lindbergh euh, l’inverse!


Lindbergh

Lindbergh qui était encore plus réac et facho que Saint-Ex était progressiste et humaniste, ce qui n'est pas peu dire...

(Saint-Ex, de là où tu es, surtout ne te penche pas vers la France après ces élections, ça risque de te faire mal)


Saint-Exupéry, ici avec Marcel Peyrouton


Le mot aviation fut inventé plus que probablement par ce bon Guillaume Joseph Gabriel de La Landelle, dans son livre “Aviation, ou Navigation aérienne sans ballon”, publié en 1863.
Le mot est bien basé sur avis, suffixé en -ation

Gabriel de La Landelle



Quant à avion, il est au départ un nom propre! 
C’est Clément Ader qui nomma ainsi, Avion, son invention, aux alentours de 1875.
Il s’est vraisemblablement basé sur “aviation” pour l’imaginer, mais on n’en sait trop rien.
Ce qui est sûr, c’est qu’il a créé, directement ou indirectement, le mot sur le latin avis, oiseau!


Clément Ader


Avion III


Notons encore que jusqu’après la Première guerre mondiale, on ne parlait pas vraiment d’avions, mais d’aéroplanes



Alors!
La semaine dernière, je faisais allusion à “un mot bien connu et partiellement dérivé de la racine de ce dimanche: *awi-”, qui ne pouvait vraiment s’apprécier que “si vous connaissiez la racine à l’origine de l’autre partie de ce mot composé”…

La racine découverte la semaine dernière, c’est *spek-.

Allons-y! Quel pourrait bien être ce mot étymologiquement composé de deux termes, l'un basé sur *awi- et l'autre sur *spek-?


Je vous laisse chercher?












*spek- observer, *awi- oiseau








YESSS!


Auspice!

Originellement, le mot désigne les présages envoyés par les dieux, que l’on peut discerner dans le vol des, des, des???  …oiseaux, bien sûr!

Le mot auspice nous arrive du latin auspiciumdivination »), de auspex, auspicis: le devin.

L’auspex, l’augure, mais c’est le *awi-spek- : l’observateur des oiseaux!!

Augure


Hospices de Beaune.
C'est malin.


Bon, ben voilà.


- Eh oh! Tu nous avais promis une racine de circonstance??? Tu te fous encore du monde, hein!
- Oh ben… En fait il s’agit bien de *awi-… Mais on n’en a pas encore fini avec elle.

Car sur *awi- s’est - on le suppose du moins- dérivé un AUTRE mot proto-indo-européen, qui me paraît bien intéressant! Et qui est particulièrement de circonstance...

Mot que je vous réserve, en exclusivité, pour dimanche prochain!

Ce n'est pas pour rien que nous avons commencé ce dimanche en compagnie de Hitchcock, le maître du suspense..... AHAHAHAHAHAH (rire caverneux de candidat maître du Monde, qu'il émet avant de terminer une toccata sur ses grandes orgues).




A toutes et tous, je vous souhaite un très bon dimanche, une très très bonne semaine, et…
A dimanche prochain!





Frédéric


dimanche 30 mars 2014

on ne peut suspecter cet évêque d'espionnage, quand même ?







Bonjour à tous !

Je voulais vous parler d’un sujet de circonstance…

Mais voilà, en le préparant, je me suis rendu compte que je devais VOUS préparer mentalement à l’accueillir.

Et que surtout, un mot bien connu et partiellement dérivé de la racine dont je voulais vous faire part ne pouvait vraiment s’apprécier que si vous connaissiez la racine à l’origine de l’autre partie de ce mot composé…

‘sais pas si je suis très clair, mais on va s’en sortir.
Et puis, voilà, vous verrez bien dimanche prochain !



La racine proto-indo-européenne de ce dimanche-ci, ce sera :


*spek-



Et le verbe proto-indo-européen *spek- se serait probablement traduit littéralement par… observer.



Sur la forme de base *spek-, et via le germanique *spehōn, l’observateur, s’est construit le vieil italien spione : espion, duquel provient le français espion, évidemment.


L'un des plus célèbres espions de l'Histoire :
Charles-Geneviève-Louis-Auguste-
André-Timothée d'Éon de Beaumont,
dit le « chevalier d'Éon »
(1728- 1810) 


De ce même germanique *spehōn nous arrive le vieux français espier, devenu épier.


Mais ce n'est bien entendu pas tout.
Notre racine proto-indo-européenne *spek-, par une forme suffixée *spek-yo-, s’est dérivée dans le latin speciō, specere : regarder.

A partir de là, c’est le feu d’artifice...
Car speciō nous a donné ces mots dont le sens a à …voir avec la vision, le regard, la vue

Comme spectacle, spectateur
Ou inspecter, introspection, perspective, aspect

Il y a encore spéculum, du latin pour miroir.

Mais ce ne sont là que quelques mots dérivés de speciō.


Saviez-vous ainsi que spéculer en descend ? Le spéculateur, avant tout, observe.
Et est souvent… perspicace.
Le latin perspicax désignait celui qui regarde à travers, donc, d’une façon imagée, perçoit avec clarté, clairvoyance.

Prospecter, respecter, suspecter : tous cousins !

Respect est un mot curieux: basé sur le latin re-specere, il signifie littéralement regarder derrière soi, tourner la tête, se retourner.
Avoir du respect pour quelqu’un, prendre quelqu’un en considération, c’est, étymologiquement, ne pas le regarder dans les yeux, mais bien en détourner le regard, par déférence…

Suspecter nous vient lui de suspiciō (“se méfier”), composé de sus-, une variante de sub (“sous”) permettant juste de le combiner, et de speciō.
Suspiciō c’était donc regarder de bas en haut, ce qui pouvait s’interpréter comme admirer, ou soupçonner

La notion d’admiration éprouvée a disparu, cependant de ce dérivé de suspiciō qu’est suspicieux : méfiant, soupçonneux.

Et est spécieux ce qui revêt l’apparence de la vérité, ou de la justice…


Dans les dérivés en “-spect”, nous avons encore circonspect, qui rend l’idée de “regarder autour de soi”, par prudence, vigilance…

Ou encore expecter, de l’ancien français especter : attendre, espérer, ou craindre…
Ici, le préfixe ex- nous renvoie à l’idée de regarder de l’extérieur.


Spécimen

Eh oui, le spécimen, du latin specimen, est ce qui est à regarder, observer, d’où l’échantillon, l’exemple, ou la preuve, l’indice…

Le spectre, c’est étymologiquement l’apparence, l’apparition

Un ZX Spectrum de 1982


Quant à frontispice, le mot désigne en architecture la face avant - le front donc - d’un grand monument, la façade principale, faite pour être regardée

Frontispice du Palais de Justice de Château-Thierry


Mais encore plus surprenante est la parenté, avec speciō du mot… espèce.

Le latin speciēs désignait en fait, à l’origine, la vue, le regard.

Par une dérivation en miroir, il en est venu à désigner l’objet du regard: ce vers quoi votre regard se tourne: ce qui est apparent, donc: l’aspect, l’apparence.
Pour finalement désigner ce qui se différencie par son apparence : le cas particulier, la catégorie.

Plaque de 1er prix du concours de Châlus,
espèce ovine, 1951

Ce qui est particulier, nous dirons que c’est… spécial.
Eh oui ! spécial, spécialité, spécialiste: encore des dérivés de *spek-.


L’eussiez-vous cru, épice nous arrive de la même source.
Oui, nous avons emprunté le français épice au latin speciēs.

Curieux ? D’apparence, certainement.

Mais il faut savoir que les épices, c’était tout simplement ce que l’apothicaire considérait comme ses denrées, ou drogues… spéciales, particulières.

Épices
Manger épicé, le propre des vrais hommes.
Les hommes éduqués, eux, attendent un peu après avoir mangé.  


Allez, une forme suffixée de notre racine *spek- : *spek-s-, a donné le latin haruspex : “celui qui voit”.
Pour haruspice, c’est ici qu’on clique (hernie, tétracorde et haruspice).



C’est à une autre forme suffixée *spek-ā- et via le latin dēspicārī : “regarder de haut”, donc : mépriser, que l’anglais doit to despise (mépriser), ou despicable : indigne, méprisable



Pour les amateurs - et je sais qu’il y en a parmi vous… - une ... métathèse.
Mais ici, carrément une métathèse proto-indo-européenne !

(Vous le savez, une métathèse linguistique est une permutation malheureuse qui vous fait inverser les lettres d’un mot : l’aréoport ou au contraire l’aréopage en sont deux jolies…)
Maître corbeau, sur un arbre perché...

Une forme métathétique, et suffixée de *spek- : *skep-yo-, a perduré dans le grec skeptesthai : examiner, considérer.

D’où nous avons tiré… sceptique.


Oui, forcément : fosse septique


Nous nous sommes vite débarrassés de ce SKEPT- vraiment imprononçable pour un francophone, en laissant le c se prononcer s...
Mais en anglais, vous retrouvez toujours l'ancienne forme: skeptical, skepticism.


Poursuivons.

Avec une autre métathèse, mais cette fois opérée au niveau du grec

D’une forme allongée de notre racine, mais au timbre o cette fois : *spoko-, nous avons hérité de tous ces mots en -scope, -scopie, en passant par le grec ancien - c’est ici qu’intervient la métathèse - σκοπος, skopos.

Skopos, c’est celui qui regarde, ou même aussi l’objet de l’attention.
Le verbe σκοπεῖν, skopeîn signifiait notamment regarder, surveiller

Les dérivés de σκοπος, skopos, vous les connaissez.

Télescope, endoscope, périscope, kaléidoscope, stéréoscope, CinémaScope, magnétoscope, microscope, trombinoscope, oscilloscope … … …

Mais n’oublions pas non plus horoscope.
Dont nous avons déjà traité, dans A la bonne heure !

Image d'un kaléidoscope


Mais il est encore un dérivé improbable de *spek-, par le grec métathésique skopos : 

A l’origine, ce mot désigne le « surveillant », le modérateur, le superviseur, le tuteur, le responsable d'une organisation ou d'une communauté.

Je vous en donne la version grecque ?
ἐπίσκοπος, episkopos.

Oui, bien sûr, vous entendrez “épiscopal”: qui concerne l’évêque.

Le mot dont il est question, c’est lui : évêque.
Il nous vient du gallo-roman *episcu, qui n’est qu’une forme raccourcie du latin episcopus, calqué sur le grec ἐπίσκοπος, episkopos.

Et l’évêque est toujours le chef d’une église chrétienne qui a la responsabilité d’un diocèse.

Camembert et petit Pont-l'évêque


- Tiens, et l’anglais bishop, l’évêque ? Aucun rapport !!
- Eh bien, figurez-vous que si !! Même origine !

Mais ici, le mot se base sur le latin vulgaire *biscopus, lui-même dérivé du latin episcopus.
En vieil anglais il est devenu biscop, et puis, en moyen anglais, bishop


The Bishop des Monty Python


Speculoos.

Il se pourrait que ce délicieux biscuit de froment, agrémenté de cassonade et parfumé d’épices (en particulier de cannelle), et qui était traditionnellement moulé en forme de personnage, d’animal ou d’objet, tire son nom de notre racine.

Speculoos

(Bon, honnêtement, c’est possible, mais rien ne le prouve vraiment.)

Mais bon, il semble que le mot speculoos soit le diminutif néerlandais speculaas du tout autant néerlandais ...  speculatie.

Et oui, on spécule beaucoup sur l’origine de speculatie. (Désolé.)
Mais certaines étymologies semblent le rapprocher du latin episcopus, faisant référence à l’évêque St-Nicolas, le patron des enfants sages (les autres peuvent toujours se brosser), à la fête de qui, le 6 décembre, on avait coutume d’offrir des speculoos à son image.

Speculoos à l'effigie de Saint-Nicolas


Selon d’autres, le mot pourrait tout simplement venir du latin speciēs, référence aux épices entrant dans la confection du biscuit.
Enfin, on parle encore d’une étymologie basée sur le latin speculum, le miroir, le speculoos représentant à l’origine le reflet d’une personne dans un miroir…

Ce qui est formidable, c’est que TOUTES ces étymologies le ramènent à la racine proto-indo-européenne *spek-.
Mais bon, encore une fois, je ne me battrais pas pour ça.
(même si, au demeurant, je me damnerais pour un speculoos - je crois d'ailleurs que c'est déjà fait)



Que du germanique et du latin, comme descendance à *spek- ?
Mais non!!!

Citons l’avestique spasyeiti : “il observe”, ou le sanskrit पश्यति, páśyati : “il voit”

Et pour faire bonne figure, en vieux norois, spá c’était prophétiser
En islandais actuel, spá signifie toujours prophétie, prévision, ou diagnostic.



Enfin, vous connaissez toutes et tous le speck, le lard !
Cette délicieuse spécialité charcutière que l’on trouve en Carinthie, dans le Tyrol autrichien et même dans le Trentin-Haut-Adige, en Italie.

Speck


Vous ne pouvez le croire !
Speck vient bien de *spek-.

Car les Tyroliens avaient l’habitude, pour se laver le matin, de s’enduire la peau de speck.
Ça nettoyait, ça sentait bon - tout est bon dans le cochon - et ça protégeait des parasites.

Mais surtout, lors de ces ablutions matutinales, ils se miraient dans de très fines tranches de speck tendues à l'extrême sur un cadre en bois pour les transformer en miroir (le speculum latin).
Faites le test : ça marche, mais il faut vraiment les tendre très fort.

Ah, ce n’est pas parce qu’on se balade avec des culottes en cuir et une plume dans l' euh ... au chapeau toute la journée qu’on ne peut pas succomber à une certaine coquetterie.

De même, les Tyroliens, en toute cohérence, ne mangeaient que des morceaux de speck par PAIRES : en miroir !*

Tyrolien: classe naturelle,
élégance incarnée




Je vous souhaite, à toutes et tous, un TRES bon dimanche, et une TRES bonne semaine !


A dimanche prochain.





Frédéric


*Toute cette étymologie tyrolienne de speck est un poisson d’avril, bien sûr. Speck le lard n'a AUCUN rapport avec *spek- observer...
Le 1er avril, c’est après-demain, mais je ne pouvais résister à ce petit plaisir…
Qu'est-ce que j'en peux, si le 1er avril tombe un mardi ??

Du lard et du poisson...


dimanche 23 mars 2014

Emile, arrête de m'imiter, fais plutôt travailler ton imagination...





Imagine there's no heaven
It's easy if you try
No hell below us
Above us only sky
Imagine all the people
Living for today...

Imagine there's no countries
It isn't hard to do
Nothing to kill or die for
And no religion too
Imagine all the people
Living life in peace...

You may say I'm a dreamer
But I'm not the only one
I hope someday you'll join us
And the world will be as one

Imagine no possessions
I wonder if you can
No need for greed or hunger
A brotherhood of man
Imagine all the people
Sharing all the world...

You may say I'm a dreamer
But I'm not the only one
I hope someday you'll join us
And the world will live as one


Imagine, John Lennon





Bonjour à toutes et tous!

Au menu de ce dimanche, une gentille racine proto-indo-européenne dont le champ sémantique, tel que nous pouvons le retrouver, devait se résumer à un seul mot: copier!


Cette racine, la voici:

*aim-


Elle prend quelques lignes sur la troisième page de mon dictionnaire préféré, The American Heritage dictionary of Indo-European Roots, de Calvert Watkins.


Son intérêt? A mes yeux du moins, elle nous permet d’établir des liens insoupçonnés entre quelques mots bien connus…


Une forme suffixée de *aim-: *aim-olo-, s’est dérivée dans le latin aemulus: le rival, le jaloux!

Et… le rapport avec “copier”??
Mais le rival en question, c’est celui qui vous jalouse, qui veut prendre votre place, vous copier, vous imiter!

L’émule - car c’est bien de lui qu’il s’agit, le latin aemulus allant devenir le français émule - est celui qui rivalise avec vous pour tenter de vous égaler.

Faire des émules, c’est peut-être - c’est comme cela que nous l’entendons à présent - créer des vocations, ou servir d’exemple…
Certes!

Mais étymologiquement, il s’agit plutôt d’attiser la convoitise
Le but de l’émule n’est pas d’être votre disciple - que nenni! - mais bien de vous copier, pour finalement vous remplacer.

Sympathique, l’émule!


Sympathiques, les mules!


Nous employons encore, en informatique, le verbe émuler, qui nous arrive bien du latin, même si, pour ce qui est de cette acception, il a fait un petit détour par l'anglais emulate.

Nous parlerons d’émulateur, d’émulation

Emuler, c’est, succinctement, reproduire sur un ordinateur un environnement vous permettant de faire tourner des programmes à l'origine destinés à tourner sur un autre type d’ordinateurs...

Vous pouvez ainsi retrouver de vieux jeux de Lunapark des années 70 ou 80 sur votre téléphone, ou exécuter des commandes DOS sur votre MacOS…

Q: Emulateur de Windows XP sous MacOS 


C’est à partir d’une forme au degré (ou timbre) zéro - donc sans voyelle-pivot - de notre *aim-: *əim- qu’une forme suffixée *im-eto- est apparue.
C’est précisément cette forme qui s’est dérivée dans le latin imitāre: imiter!

D’où provient le français imiter, bien entendu, et à sa suite imitateur, ou imitation.

Connaissez-vous “De imitatione Christi”?
Il s’agit d’un ouvrage de piété, de dévotion chrétienne de la fin du XIVème ou du début du XVème siècle, une œuvre anonyme - quoique certains (beaucoup?) l’attribuent désormais à Thomas a Kempis, un moine du monastère augustin du Mont Sainte-Agnès, à Zwolle, chef-lieu de la province néerlandaise de Overijssel.

Le manuscript de De imitatione Christi


Pierre Corneille (oui oui: Corneille!) en fit la traduction en français - et en vers, excusez du peu - entre 1651 et 1656 sous le titre “L’Imitation de Jésus-Christ”.

Corneille

Le livre fut un véritable succès de librairie, au point qu’à la fin du XVIIIème siècle, il était le livre le plus souvent imprimé après la Bible!

Pour l’anecdote, on raconte que l’inimitable Corneille se chargea de traduire De imitatione Christi en signe de pénitence, après l’échec de sa pièce Pertharite, Roy des Lombards


Vous ne la connaissez pas?
Ben oui, c'est bien ce que je dis: pour Corneille, cette pièce fut une tragédie ; elle ne fut représentée qu'une seule fois!

- Eh les gars, ça vous dirait d'aller voir Pertharite ce soir?
- [silence gêné] 
Non, décidément, non.

Notez quand même que Pertharite triompha quinze ans plus tard, en 1725, à Londres, et sous le titre Rodelinda, regina de Longobardi, opéra en trois actes de Haendel.

Mais bon, de mauvaises langues prétendirent que c'était juste pour la musique, les voix et les costumes...

La formidable Renée Fleming dans Rodelinda


Mais il y a encore une autre version de l'histoire de la traduction de De imitatione Christi par Corneille:
On raconte ainsi que sa pièce “l’Occasion perdue et recouvrée” aurait à ce point choqué le chancelier de Louis XIV Pierre Séguier que ce dernier lui aurait enjoint de se confesser!

En guise de pénitence, le supérieur du couvent de Nazareth aurait alors contraint l'auteur à traduire l’oeuvre.




Ouais, en fait, il semblerait plutôt que Corneille ait commencé à traduire l’ouvrage dans les années 1650, une fois élu à l’Académie française (en 1647), ni contraint, ni forcé…

Mais ce qui est vrai, c'est que Pertharite fut un échec monumental.
C'est pas difficile, elle faillit compromettre la carrière de Corneille, et même ternir son nom.
Le dramaturge perdit momentanément tout crédit, au point que sa famille eut du mal à joindre les deux bouts, car même les banquiers refusaient de bailler aux Corneille.


Allez, continuons:
le latin imagoimage artistique », « portrait », « représentation », « effigie ») provient de la même source, de notre racine *aim-.

Cela va de soi, nous avons construit sur imago
image, imagination, imaginatif, inimaginable...


Ah, notons toutefois que certains font dériver le latin imago du grec ancien ἐκμαγεῖον, ekmageion dérivé de μάσσω, massopétrir, façonner »)…
Booooof.


- Et quoi, ‘y’a que des dérivés latins à *aim-??
- Bonjour! C’est vrai que l’on n’en connait pas beaucoup d’autres… Mais quand même, il y a le hittite himma-: image, réplique, qui devait désigner plus particulièrement un objet utilisé comme substitut lors de cérémonies rituéliques…
- ??
- Ben oui, pensez par exemple à l’ostie représentant “le corps du Christ”: c’est pareil!

osties


- Euh... Vous avez bien dit hittite?
- Oui, j’avoue que le nom est peu crédible, mais oui, les Hittites étaient un vrai peuple ayant vécu en Anatolie au IIème millénaire avant celui dont le corps est représenté par l’ostie.

Chariot hittite

Ces pauvres Hittites doivent leur nom à la région dans laquelle ils ont établi leur royaume principal, le Hatti, situé en Anatolie centrale autour de leur capitale, Hattusan.

Anatolie hittite

Il semblerait qu’à l’origine, ils avaient installé leur royaume dans la région du Ptittebi
Lassés des regards furtifs et entendus, des rires étouffés et complices que s’échangeaient les Egyptiens et les Assyriens dès qu’ils avaient le dos tourné, les Ptittebites décidèrent finalement de déménager vers le Hatti.

Et de là, ils leur en ont fait baver, à leurs voisins, en réussissant à faire passer la majeure partie de la Syrie sous leur coupe...



Encore un p’tit dérivé de *aim-?
Allez, juste un dernier, pour la route!

Allez: Emile!


Émile et les Détectives,
film de Gerhard Lamprecht (scénario de Billy Wilder!), 1931,
basé sur le livre d'Erich Kästner 


A l’origine, un nom de famille…

Du latin Aemilius (moi j’aime bien sa variante orthographique Æmilius), un nom de famille romain qui provient de aemulus (oui: « émule, rival »).

Le consul Marcus Aemilius Lepidus donnera son nom à l’une des voies qui traversent le nord de l’Italie: l’”émilienne”…

A son tour, elle baptisera la région qu’elle traverse: l’Emilie!





Ah oui, encore un mot!
Emuler n’a étymologiquement rien à voir avec simuler, ou assimiler!
Si vous en doutez, je vous invite à lire ou relire C'est simple: trop souvent ensemble, on finit par être assimilé l'un à l'autre...







T’as John Lennon à la maison, qui chante et joue sur ton piano
(JOHN LENNON, B*rd*l!), et toi, pauvre tache,
tout ce que tu trouves à faire,
c'est passer ton temps à ouvrir les volets,

habillée dans tes rideaux…




Emule, imiter, image, Emile... 
L'eussiez-vous cru, que ces mots étaient apparentés??





Bon dimanche à toutes et tous,
passez une très bonne semaine, et…

A dimanche prochain!





Frédéric