- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 9 octobre 2016

María-Felicia García a passé son enfance dans une estancia






Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, 
Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir. 
Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. 
Tu connaissais le monde, et la foule, et l'envie, 
Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie, 
Tu regardais aussi la Malibran mourir.


Meurs donc ! ta mort est douce, et ta tâche est remplie. 
Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, 
C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain. 
Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, 
Il est d'une grande âme et d'un heureux destin 
D'expirer comme toi pour un amour divin !

À la Malibran

Stances XXVI et XXVII

Alfred de Musset

Alfred de Musset, 1810-1857




Et le nom de ce pilier posé le long des hiloires pour soutenir les barrotins ? Rien à voir?

Mais si, absolument, il a tout à voir!!


Ah, vous êtes là!? Pardon, pardon!


Bonjour à toutes et tous!

Oui, nous continuions, avant que vous n'arriviez, moi et moi-même, à discuter des dérivés de notre monumentale racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”.

Et en particulier, de ses dérivés par le latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”.

Oui, vous le savez déjà, ester et étage en proviennent ; ébahis, nous l’avions découvert dimanche dernier.


Mais stāre nous a également laissé ce mot par lequel on appelle, dans le vocabulaire de la marine, un
pilier posé le long des hiloires pour soutenir les barrotins.
Je vous jure, je n’invente RIEN.


Une hiloire (oui, une, c'est un féminin), je ne vous l’apprends pas, c’est un...
fort bordage longitudinal destiné à accroître la résistance d'un pont de navire. 
Ou même...
la bordure verticale d'un panneau, qui protège l'ouverture et empêche les entrées d'eau, les chutes intempestives d'objets, etc.

Les flèches rouges indiquent les hiloires





















Pour ce qui est des barrotins, il s’agit évidemment de petits barrots.
Des demi barrots, quoi. D’autres questions?

Mais ouiii!
Ce que ce bon Claude Caron, Geographe & Arpenteur Royal Juré en la Ville, Prevofté & Vicomté de Paris...
- hélas parfois décrié pour la trop grande concision du titre de ses ouvrages -,
... décrit en 1676 dans son...
Traité des bois servans à tovs vsages, Contenant les Ordonnances du Roy touchant les Reglemens des bois, leurs proprietez, nature & difference; Ce que les Proprietaires doivent obferver pour mettre leurs Bois en valeur, Et les Marchands, en l'achapt & debit qu'ils en font; Les Comptes et Toifez qui fe doivent faire dans les Forefts, fur les Ports, & dans les Bâtimens, lors qu'ils font mis en oeuvre, tant Maifons, Moulins, que Batteaux et Vaiffeaux de Mer; Les Noms de toutes les Pieces qui fervent à leur Conftruction, faciles à connoiftre par les Plans & Profils, enrichis de plufieurs autres Figures concernant le Debit & Transport des Bois. 
Avec La Difposition pour Conftruire les Navires; La Methode de les mettre en Chantier. & les Proportions qu’il y faut obferver; La Maniere de reduire les Bois à bâtir, fuivant les Vz & Coûtume de Paris ; et une Reduction generale de toutes fortes de Longueurs & Groffeurs, 

Mais que c'est beau!
Et les deux volumes du traité sont consultables sur Gallica!

... fous le nom de Barotins ou demi-barots :
(…) “Entre lesdits Baux, il se met encore d'autres pièces qui sont de moindre grosseur que l'on nomme Barotins ou demy-barots, qui traversent de mesme la largeur desdits Ponts.” (je vous évite les f)

F’est plus clair maintenant? Vous aurez évidemment compris qu’un barrot est une...
pièce transversale de la charpente d'un bateau allant d'un bord à l'autre et soutenant un pont. 
Quant au barrotin, ou demi barrot, c'est un barrot qui ne va pas d’un bordé à l’autre du bateau.



Tout est là!
Source: ce site très complet: http://ybphoto.free.fr/lexique_la_buse_yb.html
1. Barrots d'écoutille, 5. Barrotins (demi-barrots), 8. Barrot d'écoutille amovible,
10. Barrots de mat, 12. Barrotins




Bon, et le mot dont je vous parle, dérivé de stāre, qui désigne ce pilier posé le long des hiloires pour soutenir les barrotins, à votre avis, quel est-il?


...


...


Estance! Une estance.

Dérivé de l’ancien français estance, provenant du latin stāns, stāntis, qui n’est autre que le participe présent de stāre: “étant debout…”.

De cet estance nous arrive également ... étançon (fin du XIIème),
“pièce de bois que l’on met pour soutenir un mur”.

Non, je ne vous ferai pas l'étançon dur. Non non.
Le Carnaval de Cologne, ou Ach, étançon choue gondre choue


Mais étançon attention, il existait un autre estance

Oui oui, un homonyme, toujours bien dérivé du latin stāre, mais cette fois basé sur le vieux verbe ester.

Si ester signifiait “être debout, être immobile, demeurer…”, cet autre estance désignait tout simplement le fait d’être, d’exister, d'où aussi la résidence, l’état, la condition…


Mwouais… En fait, je devrais vous préciser que pour ce qui est des deux ... euh... instances d’estance, on n’a pas trop de certitudes.

Je vous ai donné ici ma version des faits.

Car même si tout le monde semble d’accord sur le fait que les deux mots descendent bien du latin stāre, la filiation de estance “résidence” avec ester ne fait pas l’unanimité.

Bon, on va pas en faire un caca nerveux.

















Et passons vite à l'espagnol.

L’espagnol estancia est un emprunt à l’italien.

Estancia La Angostura, Patagonie

Eh oui, vous avez bien lu, ce mot qui désigne à présent une vaste exploitation agricole d’Amérique du Sud...
mais qui peut également s’employer pour désigner le séjour, la salle, l’habitation, - 
... est en réalité un calque de l’italien stanza, “chambre, pièce, séjour…”. 

Qui lui nous arrive du bas latin *stantia, “station debout, immobile”, ou, par extension “séjour”.

Et i’ v’nait d’où, hein, le bas latin *stantia? Hein?
Eh oui, du latin stāns, stāntis, “étant debout…”


- Oui mais bon. Et la stance, alors, en littérature? La strophe, le poème lyrique?? 
- Jolie remarque!

Oui, quand vous parlez des stances de Musset à la Malibran...
- J'adore ces alexandrins... -,
...vous reprenez en français le stanza italien!

- Mais, mais?? Ce mot n’a, étymologiquement, AUCUN RAPPORT avec une strophe, un poème, enfin!!!???
- Eh bien si.

Car la stanza italienne désignait également une strophe, dans une composition.

Mais ... pas n’importe laquelle, de strophe: la ... dernière.
Ou du moins la dernière du passage dont elle faisait partie.

C'était la strophe … “avec repos”. Celle qui marquait l’arrêt. À la fin d’une section de texte.


Ah, les stances de Musset à Maria Malibran… Quelle triste beauté…

Comme beaucoup de ses contemporains, Musset admirait la Malibran, mezzo-soprano remarquablement belle, et à la voix - d'après ce que l'on en sait - envoûtante

Cette voix à la tessiture si étendue qu’elle lui permettait de chanter, dans le grave, des airs de contralto, et dans l’aigu, ceux du répertoire des soprano!

María-Felicia García,
dite la Malibran, 1808 - 1836

Elle mourra bien trop jeune, des suites d’une chute de cheval. Elle refusera de se soigner, et tentera encore d’honorer son public en se produisant sur scène…

C’est à Laeken, figurez-vous, tout près de chez moi - ç'est pas loin de Molennebèqueuh -, qu’elle repose désormais.

La chapelle où est inhumée la Malibran




Voilà, nous en resterons là pour ce dimanche…


- Eh oh, tu ne vas pas t’en tirer comme ça! T’as pas encore fini!
Estance, étançon…, donc, en toute logique, étai vient également de stāre.
Et donc de *stā-, forcément!

- Forcément.

Eh bien non, je dois vous contredire.

Le français étai...
- pièce de charpente destinée à soutenir provisoirement une construction (oh merci, Grand Robert) -,
... vient, lui, par l’ancien français estache, “pieu, bâton, barre, attache…”, de l’ancien bas francique *staka, “piquet”, ou “soutien”, qui dériverait d’un proto-germanique  *stakô ‎(“pieu, poteau, piquet…”), lui-même descendant d’une racine proto-indo-européenne *steg-1, “pieu, bâton”.


Donc, vraiment, RIEN à voir!

étais

C’est bien, en revanche, le germanique *stakô qui resurgit dans l’anglais stake (notamment “poteau”), le néerlandais staak, l’islandais staki, le danois stage, etc.




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine.


Je viens d’apprendre le décès de Pierre Tchernia.
Pour m'en sortir avec une litote, je dirai que ça ne me fait pas plaisir.

Pierre Tchernia et Michel Serrault sur le tournage du film Le viager en 1972



Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Nous nous quitterons avec un air que la Malibran a interprété.
Qui d’autre que Cecilia Bartoli, autre merveilleuse mezzo-soprano, pour nous le restituer?


Ah, non credea mirati
Acte II, scène 2
La Sonnambula, de Vincenzo Bellini

dimanche 2 octobre 2016

l'étage, là, au-dessus de l'étable, il est vraiment stable?


article précédent: un fauteuil pour (*steh) deux




“Je n'ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c'était le monde pris dans un miroir, elle en avait l'épaisseur infinie, la variété, l'imprévisibilité.”

Les Mots (1964)

Jean-Paul Sartre


Des mots, de Sartre
















Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier - ah, dimanche dernier! -, nous posions le regard sur les richesses de *stā-, glorieuse racine proto-indo-européenne exprimant l’idée d’“être debout”.



Je vous l’avais promis: aujourd’hui, des dérivés de  *stā- par le latin.


Et pour à présent entrer dans le vif du sujet, en ce dimanche 2 octobre 2016, le latin dont il s’agit, c’est stō, stāre, “être debout”, “se tenir debout, immobile…”


Nous avions vu il y a une semaine que notre jolie racine  *stā- avait donné, par le proto-germanique *stōdō- / *stōda-, l’anglais … stud, ”écurie, haras”.

Eh bien, notre jolie racine  *stā-, par le latin stāre, a donné au français… étable.
Lieu, bâtiment, abri où on loge les bestiaux, les bovidés.


Étable est issu du latin populaire *stabŭla.


Comme nous l’avons parfois constaté...
(relisez ce que nous disions de “Paris”, ou de “fromage”…), 
...l’histoire de notre langue est parsemée d’erreurs.

cherchez l'erreur

Tant mieux, ça prouve que nous ne sommes pas encore des machines.
mais bon, les machines aussi, peuvent se tromper


Ce *stabŭla, à cause de son a final, on l’a pris pour un féminin.
D’où le fait que étable soit féminin.
Alors qu’il s’agissait simplement du pluriel, en latin classique, du neutre stabŭlum.

Gros nigauds!

Ah là là…

Ce stabŭlum ne signifiait pas vraiment “étable”.

Non, il désignait plutôt l’endroit où on s’arrête, l’étape.

De là, “résidence”, ou même “auberge”.
Ou carrément “bordel”. On s'arrête où on veut, aussi, non?


Transposé dans la langue de la campagne, le mot a dû désigner en un premier temps l’endroit où l’on s’arrêtait avec le troupeau, quand il était au repos.

De là, “écurie, bergerie, étable, abri…”.


En français, où le mot arrive sous la forme estable au milieu du XIIème, il y aura spécialisation, étable ne désignant plus bientôt que le lieu où on loge les bestiaux, et plus encore les bovidés.

Dans le français des régions, cependant, il peut encore désigner l’écurie.


En anglais…
- car évidemment, et comme très souvent, c’est le français qui a donné le mot anglais -, 
... le vieux français estable, passé par l’anglo-normand puis le moyen anglais, est devenu stable.

Ne désignant plus, lui, d’une façon générale, que l’écurie.

écurie victorienne


De étable à établir, ou établissement, il n’y a qu’un pas…

Établir nous vient, lui, par une forme establir, du latin stabiliō, stabilīre, “stabiliser, rendre stable, consolider, soutenir, affermir…”.

Et stabilīre était construit sur ... stabilis...
(“ferme, solide”, littéralement “propre à la station verticale”),
... composé de stō et ...??  - oui, bien! - -bilis, suffixe marquant notamment la capacité, et qui donnera plus tard nos suffixes français -able et -ible.


Bon, oui, évidemment:

Stable (le français stable) nous vient également de là. Du latin stabilis.
Stabilis donnera la forme (orale) estable. Stable n’en étant que la réfection savante.
Je le rappelle, pour ceux qui prendraient le train en marche, la réfection est un procédé consistant à re-former un mot à partir d’un modèle préexistant.
On parlera de réfection quand on modifie la forme populaire d’un mot, due à son évolution on ne peut plus normale, en la (re-)transformant pour la rapprocher de sa forme d’origine, de son étymon.

Le train, en marche ou pas, on le prend à la gare. À la ... station.

Amusant, non, quand on y réfléchit, que station peut désigner le fait d’être debout, ou bien une gare.

Mmmmh?

Notre français station est un emprunt au latin classique statiō , “position permanente”, “lieu de séjour”, “stationnement” dans le sens métonymique de hommes de garde, détachement

Pour être plus précis, c’est de son accusatif statiōnem que dérivera station ; ce qui expliquera son n final.

Quant à statiō, il dérivait lui du supin de stāre, statum.

En ancien français, station, ou estacion, désignera d’abord l’endroit où l’on se fixe.

Mais parallèlement, le mot en viendra à désigner, via le latin ecclésiastique, le fait de s’arrêter pendant un déplacement, ou encore certaines églises, chapelles ou autels désignés par l’autorité ecclésiastique, que l’on va visiter pour y faire certaines prières, afin de gagner des indulgences.
On parlait ainsi des stations des sept églises à Rome.

Les indulgences?
Mais c'est absolument fantastique!! Les indulgences, c'est tout simplement la rémission de la peine temporelle due à nos péchés, que l'Eglise nous accorde hors du Sacrement de Pénitence, par l'application des mérites de Jésus-Christ et des Saints. Coool! Grandiose, même!

Alors, franchement, pourquoi se gêner?

J'ai adoré Dogma, ce film curieusement très intelligent, basé sur le principe même de ces fameuses indulgences...




Figurez-vous que ce n’est qu’au début du XIXème siècle qu’on parlera de station pour les arrêts du Christ pendant la montée au calvaire.

Et c’est cette même idée d’arrêt que l’on retrouvera dans l’acception de “gare”.

gare et calvaire: tout est dit!


Dans les gares s’arrêtent parfois des trains… à double étage.
Tous les matins, ou presque, c'est un de ces trains que je prends pour me rendre au travail.



Étage? Mais oui!!

Étage est un dérivé (1080, estage) de l’ancien français… ester, “se tenir debout”, “se trouver (dans telle ou telle situation)”, “rester”, “demeurer”.

Et ester, dérivé du latin classique stāre, s’employait usuellement en ancien français, dans le sens de “rester, demeurer” (on est dans la deuxième moitié du Xème).

Vous pouvez d’ailleurs comparer notre vieil ester à l’espagnol estar, bien sûr, qui signifie, comme son compatriote ser, “être”, mais dans le sens de “se trouver”, “se situer”.

Mais en latin juridique médiéval, stāre s’utilisera aussi dans le sens spécialisé de “soutenir une action en justice”. 
Oui, on peut facilement comprendre la spécialisation en question: vous devez rester debout, un certain moment, devant la cour, pour vous faire entendre des juges.

Dans la deuxième partie du XIIème, notre vieux et brave ester reprendra ce dernier sens, et c’est désormais sous cet unique sens que nous l’employons encore.

Silk, superbe série sur le monde du barreau britannique


Mais donc, étage provient de ester!

L'évolution du mot est intéressante...
Dans son premier emploi, fin du XIème, il (le mot étage, on suit) désignait assez logiquement la demeure, puis par métonymie, le séjour.

Et puis, le temps pendant lequel on sert quelqu’un… (mi XIIème).

Ainsi, en droit féodal, on parlait de lige étage, ou simplement étage, pour “stage obligatoire du vassal dans le château du suzerain, pour le défendre en temps de guerre”.

Et c'était chose ingrate, que de protéger un château de suzerain dont les
remparts devaient bien faire 30 cm de haut.

Étage revêt également le sens de situation, état, condition.
Ce qui est toujours particulièrement logique vu le sens original de ester.

Nous qualifions toujours quelque chose de médiocre comme étant “de bas étage”.
Nous ne le savons plus: dans cette expression, il n'est pas question de hauteur, mais bien de condition sociale.

- Bon, et quoi alors? Et étage dans le sens de étage”, c'est pour quand??
- Ouais ouais, on y arrive!

Flat-Iron Building, New York (1902) : 87 mètres,
et déjà quelques étages

En ancien français, estage “demeure” désignera vite, par synecdoque oserais-je dire, l’intervalle entre deux planchers d’un édifice. 
En d'autres termes, l’endroit précis où, dans la demeure, on ... demeure.
Synecdoque? 
Figure de style par laquelle on fait entendre le plus en disant le moins, ou le moins en disant le plus ; on prend le genre pour l’espèce ou l’espèce pour le genre, le tout par la partie ou la partie par le tout. C’est donc un cas particulier de ... métonymie
un troupeau de cinquante têtes” (pour bêtes), donner du pain à quelqu'un (pour de la nourriture)...

Quelques siècles plus tard, étage désignera le plancher d’une maison.
Ainsi, au XVème, par premier étage on entendait “rez-de-chaussée”.

Emploi par ailleurs toujours conservé au Québec.


- Euh, mais l’étage était un stage, en droit féodal? Se pourrait-il que stage
- Mais oui, absolument!

Stage n’est qu’un doublet lexical de étage, apparu plus tard, au XVIIème, et emprunté au latin ecclésiastique stagium “séjour”.

Précisément, stage se disait en droit canonique de la résidence d’un nouveau chanoine avant qu’il puisse jouir de sa prébende.

D’où l’idée, plus tardive, de “séjour temporaire”…!
Non, n'y pensez même pas! Arrêtons de systématiquement rapprocher clergé de l'Eglise catholique, apostolique et romaine et pédophilie
Enfin!? 
Prébende ne désigne d'aucune façon l'érection anticipative que pourrait éprouver un chanoine à l'idée de se rapprocher d'un enfant de choeur.
Mais quelle horreur!? Comment pouvez-vous penser à des choses pareilles?  
Mais non, évidemment: en droit canon, il s'agit du revenu fixe accordé à un ecclésiastique et, en particulier, à tout dignitaire d'une cathédrale. — Spécialement: bénéfice (d'un chanoine).
Merci, Le Grand Robert
À droite sur la photo, le chanoine Chedaille, mort, non pas d'une crise de foi,
mais d'une crise de foie.
(source)

Remarquons encore qu'en anglais, les sens de stage et étage se sont quelque peu télescopés, le mot unique stage les récupérant tous.
(même si l'on parle de floor pour l'étage d'un immeuble, on parlera toujours de stage pour l'étage d'une fusée, et stage, comme en français, signifie toujours phase temporelle)
Ce stage anglais, vous pouvez aisément l'imaginer, est emprunté à notre vieux français estage. C'est son acception de “plancher‎, d'endroit où l'on demeure” que l'anglais reprendra à son compte pour désigner la scène (de théâtre...).

la scène du Royal Albert Hall



Et voilà pour ce dimanche maussade, où j’ai dû rester, hélas, à la ville…
Mes activités m'empêchent toujours de passer beaucoup de temps sur le blog, mais pour l'instant, je tiens bon. Les prochains articles ne seront vraisemblablement pas très longs, mais chaque dimanche, si si, il y en aura un.


À vous toutes et tous, je vous souhaite un excellent dimanche, et une superbe semaine!

On se retrouve, voyons…? dimanche prochain?

Avec, ENCORE, plein de dérivés de notre si prolifique *stā-.




Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Et pour se quitter, The Beatles, on stage!


dimanche 25 septembre 2016

un fauteuil pour (*steh) deux





“Non, les accidents de la route ne sont pas dus à l'alcool, ils sont dus à la voiture. La preuve : mettez un alcoolo dans un fauteuil roulant, il ne tuera personne.”

Luis Rego, in C'est à ceux qu'on aime qu'on ment le plus 


















Bonjour à toutes et tous!

(Oui, vous l'aurez remarqué, le blog a quelque peu changé d'apparence: sur Chrome, il ne donnait plus rien de bon, j'ai donc procédé à un reset (une sorte de grand nettoyage), et j'en ai profité pour changer quelques détails).


Je vous propose, en ce beau dimanche, de démarrer l’étude d’une racine que nous avons déjà aperçue à plusieurs reprises, mais que jamais je n’avais traitée à sa juste valeur.


Nous en avions parlé dans …

  • du passage des ans, où on la retrouvait dans solstice, 
  • exister, se redresser, transmettre, où nous la retrouvions dans exister, 
  • troïka, sitar et trèfle, où nous découvrions, charmés, qu’elle se retrouvait encore dans le latin testis (témoin, qui donnera testament, testifier…), via une forme *st- ; la forme proto-indo-européenne sur laquelle se basant le latin ressemblant à quelque chose comme *tri-st-i-, désignant, littéralement, le troisième debout: le troisième homme en présence, celui qui témoigne.
Mais oui, comment ne pas tomber sous le charme de cette superbe petite racine??? Hein, hein?

Et puis, et puis, enfin, nous en reparlions il y a quelques semaines, le 28 août précisément, dans L'évident est journellement l'étendard des imbéciles. Le doute est la foi gênée de celui qui sait.” - Abraham Chlonsky, où nous découvrions qu’elle était encore et toujours là, dans standard, étendard.


Vous l’avez reconnue: il s’agit de la racine proto-indo-européenne …

*stā-, “être debout”.



Je ne peux que vous encourager à relire ces remarquables articles, qui sont une excellente mise en matière pour ce qui va suivre.

Je vous le dis tout de suite: *stā- va nous accompagner pendant plusieurs semaines.

Car cette racine est incroyablement prolifique, et va nous emmener aux quatre coins du monde indo-européen.

(source)

J’oserais même dire que *stā- est une de ces racines élémentaires, essentielles, sans qui nos langues indo-européennes modernes ne seraient pas tout à fait les mêmes…

Et je le promets, elle va vous surprendre…!






























Pff… Oui, alors, j’ai encore une fois peu de temps à consacrer à ce dimanche
Il sera donc plus court que d’habitude, mais plus bref aussi. 


*stā-… Avec un a comme voyelle? N’est-ce pas un peu surprenant? 

Oui, assurément.

Mais si vous suivez le blog depuis déjà quelque temps, vous savez que,
selon la théorie des laryngales,
un *a proto-indo-européen, ou plus exactement un *a long, un donc, proviendrait d’un h voisé et non aspiré, datant d’un état bien plus ancien de la langue.

Ce h voisé et non aspiré est restrancrit, par convention, h2.
Un léger doute sur la théorie des laryngales, mmmh?
Mais relisez donc Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc.

Tout ça pour vous dire que la forme la plus ancienne que nous pouvons reconstruire de la racine *stā, c’est … *steh2.

Cette forme se colorera par la suite en *stah2-, pour se contracter enfin en *stā-.
Et nous, on part de là.
J'ai découvert il y a peu un site trèèèès intéressant, vous permettant de représenter graphiquement la descendance - ou l'ascendance, soyons fou - d'une langue indo-européenne: http://new.multitree.org/trees/id/19655
Voyez ci-dessous les trois grands états de l'indo-européen tels que Wolfgang Meid, professeur émérite de l'Institut für Sprachwissenschaft, Université de Innsbruck, les conçoit, et qui permettent de diviser d'une façon plus fine, plus précise, l'histoire de notre proto-langue bien aimée. 
Wolfgang Meid 
Pour lui, proto-indo-européen et indo-européen commun ne sont pas la même chose, les trois stades (théoriques) de notre proto-langue adorée s'étendant du cinquième au troisième millénaire avant notre ère, avec, par ordre chronologique:
  • le proto-indo-européen,
  • le moyen-indo-européen, et 
  • l'indo-européen tardif (qui correspond à l'indo-européen commun).
En ces pages, nous traitons surtout du dernier état de langue, commun à la plupart des langues dérivées: situez-y *stā-, alors que *stehse situerait, elle, au premier stade.




Or donc!

Commençons, si vous le voulez bien, par nous pencher sur la forme de base de la racine,
j’ai nommé *stā-,
et particulièrement, pour ce qui sera de ce dimanche, sur une forme allongée basée sur *stā-, *stādh-.

On la retrouve dans les langues germaniques.
Les toutes premières langues germaniques...

Avec tout d’abord, selon Watkins, le proto-germanique *stōd-jōn-.

Dont dériverait le vieil anglais stēda, qui donnera plus tard l’anglais… steed: l’étalon.

Oh, le mot est aujourd’hui, dans son sens premier du moins, désuet.

Mais il s’emploie encore dans le sens - littéraire - de “cheval de grande valeur”, ce que l’on pourrait traduire par destrier, coursier, monture

toi, mon fidèle destrier...

C’est par ce vocable si évocateur de hauts faits d’armes que vous entendrez peut-être certains cyclistes britanniques appeler leur modeste vélo! 




Ce sens de l’auto-dérision poussé à ce point (auto, pour un vélo?), je ne le connais personnellement que chez certains Britanniques, et chez certains Belges… 
Chez ces derniers, probablement parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix: vivre dans un si petit pays, avec autant de gouvernements différents, aussi ridiculement mal géré, avec autant de risibles soucis belgo-belges... Ou bien vous vous pendez, ou bien vous développez votre sens de l'humour. 
Bref.   
Mieux vaut rire de soi-même que de laisser les autres s’en charger.
Surtout quand les autres le font avec un “humour” si remarquablement médiocre, si merveilleusement plat.
Je ne vise personne.

Le rapport, entre steed l’étalon et *stā-, “être debout”?
Très bonne question, assurément!

Ce que je ne vous avais pas dit...
- il faut savoir ménager sa monture, mais aussi ses effets -,
... c’est que pas mal de dérivés de *stā- évoqueront sémantiquement un emplacement, ou encore une chose qui est debout.

Ici, en l'occurence, il s’agirait de l’endroit ... où l’on élevait les chevaux.


John Steed, évidemment.
Patrick Macnee, qui nous a quittés il y a un tout petit
plus qu'un an.

Un autre dérivé proto-germanique de *stā- / *stādh- serait encore *stōdō- (ou *stōda- selon la retranscription de Guus Kronen).

Ce qu’il désignait? La même chose, en fait: le lieu où l’on élève des chevaux.
Ou plutôt, selon Guus Kronen, le troupeau de chevaux, la horde.

Mais oui, c’est ce à quoi correspondent tant le vieux néerlandais stoti que le vieux ‎haut allemand stuot: “horde de chevaux”.

- Oui mais quoi? Lieu d'élevage, ou troupeau?

Ah, c’est parfois difficile de retrouver le fil logique, l’explication étymologique.

En plus, on n'a pas toujours tous la même logique

Mais ce que l’on sait, c’est que dans les langues slaves, cette fois, le proto-slave *stado,...
évidemment descendant de notre *stā-, sinon je n’en parlerais pas ici,
...désignait à l’origine les écuries, l’endroit où l’on s’occupe des chevaux, et que par la suite, il a désigné le troupeau.

un peu de langues slaves, mmmh?

Ceci devrait nous éclairer sur l’évolution du sens du mot: désignant le lieu d’élevage, il en est passé à désigner ses occupants essentiels, l’ensemble des chevaux qui y séjournaient.

pour une horde, ça c'est une horde...

Et le dérivé du proto-slave *stado en russe, ста́до ‎(“stádo”) signifie toujours bien troupeau, horde.

En vieil anglais, le germanique *stōdō- / *stōda- est devenu stōd, pour devenir enfin l’anglais … stud. L’écurie, le haras. 

Ici, on a clairement relevé le niveau.



Une forme suffixée de *stā-, *stā-lo-, donnera quant à elle le germanique *stōlaz-.
Oui: “siège, chaise…

*stōlaz- donnera stōl en vieil anglais (“chaise, siège, trône”), puis stool, stole, stol en moyen anglais, et enfin stool en anglais moderne, que l’on traduirait plutôt par tabouret, marchepied.

Mais *stōlaz- ne s'arrêtera pas à l'anglais, et donnera aussi...
  • stoel en frison occidental et en néerlandais, 
  • Stuhl en allemand, ou 
  • stol en suédois, en danois et en norvégien: toujours chaise, siège

Alors oui, on retrouve bien *stā-lo- dans le groupe balto-slave, mais il ne s’agit ici que d’un simple emprunt au germanique.

Citons par exemple:
  • le lituanien stálas “table”, 
  • le russe стол ‎(“stol”), toujours “table”, ou 
  • le russe стул ‎(“stoul”), “chaise”, 
  • le serbo-croate stol, “table”, ou 
  • le slovène‎ stol, ‎“chaise”.

Toutes ces formes dérivent du proto-balto-slave *stolos.
Emprunté donc au germanique *stōlaz-.


- Bon, c’est bien, hein, ton article, mais euh… honnêtement, moi je serais plutôt francophone, alors, le germanique, le slave ou le balte, hein…
- Bonjour! Oui, c’est votre droit, d'être francophone, vraiment.
M’enfin, ici, on parle de proto-indo-européen, donc par définition d’une série de langues dérivées…

Mais bon, grand prince, je vais exaucer votre souhait, en vous parlant du composé germanique *faldistōlaz!

Composé donc de *stōlaz-, et de, en première position, *faldiz- ‎(“ce qui est plié, pliant”), qui descend lui de la racine proto-indo-européenne *pel-3 “plier”.

- Mais enfin, tu te fous de ma balle??
- Oui, sans doute, et pourtant…
… ce *faldistōlaz, littéralement “chaise pliante”, est passé dans le francique *fadistôl de sens équivalent: “siège pliant”.

Au XIème, *fadistôl apparaît en français sous la forme faldestoel, dans la chanson de Roland.
Au XIIIème, il deviendra faudesteuil, puis, fin du XVIème… fauteuil!

Le mot désignait originellement un siège pliant, richement décoré, transporté en voyage par les grands personnages.



Et voilà pour ce dimanche!

Pas mal, comme début, non, de constater que l'anglais steed et le français fauteuil sont des cousins si proches...


Ces deux images résumeront l'article: John Steed dans un fauteuil.


Dimanche prochain, on passera en revue d’autres dérivés de *stā-, mais cette fois par le latin
Pas sûr que vous les deviniez tous…



Je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, une très belle semaine!



Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Oui, le Requiem de Mozart.
Une petite picouze de rappel:
1. C'est sublime
2. On est pas éternel