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dimanche 29 avril 2012

Tour de France et Tour de Babel


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En cette période d'élections en France, nous entendons régulièrement parler de "nation", de "vrais Français"...

Ce "dimanche indo-européen" n'est pas là pour polémiquer, ni faire de la politique (dans le sens commun du terme).

Certes non.

(Même si, je l'avoue, je préfère vivre en démocratie plutôt que dans un système totalitaire.
Mais bon, ça c'est strictement personnel. Les goûts et les couleurs, mon bon Monsieur...)


Mais il est peut-être intéressant de reprendre l'étymologie de quelques-un de ces mots que l'on entend si souvent en ce moment...


Alors, commençons par...

"Nation", qui provient, par le latin natio ("naissance, peuplade, nation") de la racine proto-indo-européenne


*gen- ou *genǝ-: donner naissance, enfanter, engendrer.


Nous devons à cette fertile racine engendrer ou gène, évidemment, mais aussi genre, générer, dégénérergendregénérateur, génération, généreux, génital, génériquegens ("les gens"), généalogie, genèse ...

Exemple de dégénéré


- Mais enfin, quel lien phonétique peut-on faire entre natio et *gen-? Gène je comprends, mais natio/nation?? C'est du grand n'importe quoi, oui!!

- Remarque subtile. Je dois effectivement préciser que le latin natio vient d'une forme au degré zéro (sans voyelle) de la racine: *gnǝ-, prolongée du suffixe *-sko.

Le composé ainsi formé, *gnǝsko- a ... donné naissance (c'était un peu facile, j'en conviens) à natio, mais aussi au latin nascere: naître (nascio: je nais).

C'est de lui que nous proviennent naître, naissance, natal, ...


*gnǝsko- nous a également légué le latin natura, avec le sens d'"action de faire naître, caractère naturel, ordre naturel").

Et bien évidemment, natura est devenu nature....


Plus surprenant: sous une forme réduite *gn- et devenue un suffixe, la racine *gnǝ- a fourni bénin et malin.
Mais oui: on retrouve trace de la racine originelle une fois que l'on met ces deux adjectifs au féminin: bénigne, maligne.

Bénin, c'est étymologiquement ce qui est "bien né"; malin ce qui est "mal né".

Bénin

La racine, au degré zéro (donc: *gn- / *gnǝ-) nous a donné imprégner, par le latin improegnare: inséminer, fertiliser.

Et aussi l'anglais... pregnant: enceinte.


Le genius latin était le "démon tutélaire qui préside à la conception, donc à la destinée d'un homme". Et de nos jours, être un génie, c'est détenir un talent inné, donc de par sa naissance.

Ingénieux, et par la suite ingénieur, proviennent aussi de cette même racine *genǝ-, par le biais du latin ingenium: "génie, savoir-faire", "disposition naturelle" (entendez: "dans les gènes").

Ne JAMAIS embêter un ingénieur


En ces temps d'élections présidentielles françaises, on aime souvent à se référer au.. Général!

Giraud, Roosevelt, de Gaulle et Churchill
à la Conférence de Casablanca, janvier 1943


Le Général - le mot vient bien de la même racine *gen-, c'est celui qui commande à "toute une classe, tout un genre" de personnes.

A l'origine, il s'agissait uniquement d'un adjectif, que l'on a accolé à capitaine ("capitaine général") pour désigner un militaire de haut rang.


Enfin, la forme suffixée *gn(ǝ)-men nous a donné germe, germination, mais aussi... Germain!
Les Germains étaient des hommes "du même germe". Une grande famille, quoi!

En Droit, on parle toujours de:

  • Frère germain, sœur germaine: de mêmes père et mère, par opposition à consanguin (de même père et de mères différentes) et à utérin (de même mère et de pères différents).
  • Cousin germain, cousine germaine: issu de deux frères, de deux sœurs, ou du frère et de la sœur.


Mais, et le mot "France"? (Soit dit en passant, avez-vous déjà extrait les lettres FN du mot France? Il reste alors les lettres: race).

Mieux vaut conserver les mots en entier, vous ne trouvez pas? Ils sont tellement plus riches...

Carte du Tour Auto 1952


Mais revenons à l'origine du mot:
NON, le mot ne provient pas d'une réelle racine indo-européenne commune (peut-être nos lointains ancêtres usaient-ils d'un autre terme pour désigner le "centre du monde"?).

La France est clairement le centre du monde
Elements de géographie (édition 1906)


Car il est une création (relativement) plus récente, que l'on ne trouve que dans certaines langues dérivées indo-européennes.

"France", vous le savez, provient du nom de cette tribu germanique, les Francs, qui a pris la Gaule celtique aux Romains du côté de l'an 500.
Cette tribu prendrait son nom (rien n'est très sûr) du vieux germanique *frankon-: le javelot - la lance, qui, on le suppose, aurait été leur arme de prédilection.



Bon, je charrie un peu nos amis Français, mais soyons clairs, en Belgique, nous n'avons de leçon à donner à personne en matière de politique, avec nos puériles, mesquines, pitoyables et ridicules querelles linguistiques.

No comment


Car en Belgique, il faut bien le comprendre: le langage, cette faculté oh combien humaine et essentielle à l'Homme, qui est censée réunir... sépare.

La Belgique vue par TF1. Ca fait peur.

C'est curieux, non? Dans cette infime, microscopique péripétie spatio-temporelle qu'est la Belgique, le "langage", en devenant "langue", perd sa fonction première.
Ou carrément, dans ce cas-ci, change de pôle, s'inverse et devient un outil de séparation, de discorde.

La langue qui rassemblait, puis qui a séparé? Mais ma parole, on devrait parler de la Tour de Babelgique!

1563-Pieter Brueghel l'aîné, la Tour de Babel, détail


-- Coupez ici pour sauter mes digressions et emportement belgitudinesques non linguistiques --
Dans le monde, des gens meurent de faim, beaucoup de nos frères humains vivent dans la précarité, dans la guerre, dans la souffrance, dans le sang. Certains ne savent pas s'ils survivront à la nuit, s'ils auront à manger ou à boire le lendemain. Ils se demandent seulement qui parmi leurs enfants, parents, voisins, amis ils devront pleurer bientôt.

Et nous, nous dissertons sur l'emploi des langues dans telle ou telle commune de Belgique.

C'est tout bonnement fascinant.

Tout ce que je nous souhaite - à nous Belges - c'est d'avoir la possibilité de jouer encore très longtemps à ce grand jeu.
Je nous souhaite encore beaucoup de paix, d'opulence, de prospérité et de temps à ne plus savoir qu'en faire pour nous permettre de nous adonner à ces jeux d'enfants gâtés, à ces passe-temps de "gosses de riches" qui n'ont vraiment rien d'autre à faire.

Car ce n'est que quand on est assuré de se coucher chaque soir dans un lit chaud et douillet, le ventre bien plein et bien tendu, qu'on peut se permettre ce genre de querelles autant absurdes qu'intestines...

Mais bref.

Je m'emporte, pardonnez-moi.
Mais ça peut se comprendre, surtout quand vous saurez que..
-- Fin de mes digressions et emportement belgitudinesques non linguistiques --


"Belge" selon Wikipedia, serait issu du celtique *bhelgh "se gonfler, être furieux" (à rapprocher du gaulois *bolga "sac de cuir" ou du vieil irlandais bolg "soufflet, ventre").

Le celtique *bhelgh dérive, EVIDEMMENT, d'une racine proto-indo-européenne *bhel- "gonfler".

Il faudrait donc comprendre le terme soit comme "les furieux" soit comme "les fiers, les vantards, ceux qui se gonflent comme une outre". Amusant non?


J'ai trouvé une autre étymologie, basée sur le composé BEL-GA:
*bhelgh, "objet gonflé, rond", véhicule, au sens figuré: "cercle, alliance".
Et -ga aurait désigné, en gaulois, un homme armé.

"Belges" signifierait alors "les hommes de l’alliance".
Le mot composé serait ainsi d’origine gauloise.
Et il semble que César nous confirme l’existence d’une alliance de tribus.

Une sorte de "communauté de l'anneau", en somme!

The Fellowship of the Ring


"Flandres" et "Flamand" (Vlaanderen et Vlaams) viennent très probablement du frison, de *flāndra et *flāmisk (en vieux frison flamsk), dont la racine germanique est *flaumaz, signifiant "débordement, inondation".
Cette racine provient du proto-indo-européen *pleu-: couler. (il y a plein de choses à en dire!)

A noter qu'une autre théorie, assez proche, fait remonter les mêmes mots Vlaanderen et Vlaams à une autre racine germanique flām-, signifiant "zone inondée"; on retrouve un dérivé de cette racine dans le proto-germanique (dit aussi germanique commun): *flōðuz, "inondation".

Dans tous les cas, on peut déduire qu'il s'agit de décrire les habitants de zones souvent inondées...


Quant au terme Wallon, il vient de Walha, très vieux mot germanique utilisé par les Germains pour désigner les populations celtophones ou romanes, ou plus explicitement dit: "les étrangers, ceux qui parlent roman ou celte".

On retrouve la racine dans les mots Wales (Pays de Galles), Cornwall (Cornouailles), et même Valachie.
La Valachie est, avec la Moldavie, à l'origine de la Roumanie.


Les armes de la Valachie.
Ca fait très Syldavie , non?


On en retrouve la forme adjectivale notamment en vieux norrois, valskr signifiant "Français", en vieux haut-allemand, walhisk signifiant "Roman", ou encore dans l'anglais moderne Welsh (Gallois).


Et ceci nous ramène tout gentiment à la France... Car le mot "Gaule" provient lui aussi de Walha...




Frédéric le furieux, dit "sac de cuir" (ou aussi "gonflé du ventre")

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