- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 août 2017

“La popularité n’est pas un critère de qualité.” - Claude Brasseur






(...) 
Cette connoifiance acquife semble achever l'homme que la Nature n'avoit fait que commencer ; luy fourniffant les moiens certains de ne fe point tromper dans fes raisonnemens. Et veritablement il n'y a que Dieu, qui ne raifonnant point, parce que tout luy eft également connu, n'a nulle neceffité de cette importante partie de la Philofophie. Quant à nous qui fommes fujets à nous tromper nous mefmes, & beaucoup plus à l'eftre par d'autres, fi nous admettons pour bonnes de vicieufes conclufions ; l'on ne fçauroit dire combien nous peut eftre vtile vn Art qui nous apprend à distinguer le certain de l'apparent & que l'Efchole nomme pour cela l'organe des organes, l'instrument des instrumens, la main de noftre ame, l'oeil de la raifon, & le criterium ou la balance du vrai & du faux.
(...) 

François de La Mothe Le Vayer (père)
La Logiqve du Prince, 1655

François de La Mothe Le Vayer (1588-1672),
philofophe, philologue & hiftorien,
libre penfeur.























Bonjour à toutes et tous!



Dimanche dernier, nous voyions comment critique, dans ses deux acceptions,

  • en tant qu'adjectif  avec le sens de décisif, et 
  • en tant que substantif avec le sens d'appréciation,

nous était arrivé du grec κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”, dérivé de notre racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”, jolie racine qui nous occupe déjà depuis un certain temps, la série d'articles que nous lui dédions ayant débuté le 16 juillet 2017, avec est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 


Aujourd’hui, en ce beau dimanche - de vacances!, du moins pour moi -, prenons le temps d'apprécier l'ancien grec grec κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” à sa juste valeur.

Mais oui, c’est les vacances, enfin!

Musardons, flemmardons encore un peu du côté de chez κρῑ́νω, laissons-nous emporter par ces mots créés sur ce verbe il y a si longtemps, et qui font toujours partie de notre quotidien.


c'est les vacances-euh!

Vous vous souvenez, nous avions vu que nos français excrément et excrétion provenaient de cette formidable indo-européenne (mais restée si modeste) *krei-.

Et ce, par le latin cernō, cernere.
On en parlait ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion 

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

latin impérial excrēmentum,“déchet”, “excrétion, déjection”

français excrément



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

bas latin excretio, “criblure”

français excrétion


Eh bien, l'ancien grec κρῑ́νω, krī́nō, avait, en contexte physiologique, une acception, très spécialisée, comparable à celle du latin cernō, cernere: sécréter (en parlant des matières évacuées par le bas).



Et au tout début du XXème siècle, les biologistes ont créé, sur
  • le grec endo-, “interne” et 
  • la forme translatée en latin, latinisée de κρῑ́νειν, krinein, “crine”, 
endocrine, désignant les glandes à sécrétion interne.

D'où aussi nos endocrinien, endocrinologie, endocrinologue...

Sachez que les biologistes ne peuvent s'empêcher d'employer à satiété des mots en -crine, dès qu'il est question de signalisation cellulaire, de communication intercellulaire.
Ne leur en voulez surtout pas, cette possibilité d'employer des mots en -crine à tire-larigot est - croyez-le ou non - une des raisons fondamentales avouées à l'origine de la vocation pour la biologie.
Et si ces fameux mots en -crine sont à ce point prisés par les biologistes, c'est que les cellules, pour communiquer entre elles, utilisent des messages chimiques, qu'elles excrètent.

Ne vous étonnez donc pas d'entendre les biologistes parler de communication autocrine,  juxtacrine, paracrine, voire carrément - soyons fous - intracrine.

Faites même l'intéressé ; ça ne vous coûte rien, et ça leur fera tellement plaisir.






Allez, passons à la suite.

Nous l'avons vu, κρῐτής, kritḗs - construit sur le radical de κρῑ́νω - c'était le juge.

Sur κρῐτής, kritḗs s'est créé κριτήριον, kritḗrion.

κριτήριον, kritḗrion?
La capacité - ou la faculté - de juger, le discernement, ou jugement, voire, par métonymie, le tribunal.
κριτήριον, kritḗrion, que l'on pourrait encore comprendre comme un test, le moyen de juger.

Le mot fut repris, sous forme d'emprunt, en bas latin, et pour être plus précis, en latin scolastique, celui qui était utilisé pour véhiculer les enseignements théologiques et philosophiques.

Criterium est ainsi attesté au Vème, au sens de “jugement”.

Le français l'empruntera, on pouvait s'y attendre, mais nettement plus tard, au XVIIème.
Sous la forme... criterium.

Bravo l'imagination.



Et - du moins selon Alain Rey - la première occurrence de criterium en français, nous la devons à fe bon François de La Mothe Le Vayer, en 1633.

Ce ne sera que fin du XVIIIème que le terme sera finalement francisé en critère.

Critère, ou plutôt criterium, désignait dans la langue philosophique le caractère, le principe de porter un jugement, de distinguer une chose.

Le “critère” de la fin du XVIIIème, quant à lui, se rencontrera plus couramment dans le sens que nous lui connaissons toujours, pour désigner ce qui sert de base à un jugement d'appréciation.


évolution des critères de la mode masculine





































Les mots et leur sens évoluent...
Mais parfois, comme le sable peut refaire surface sous les pavés, le sens ancien des mots peut lui aussi resurgir, et s'imposer.

Car l'ancien grec κριτήριον, kritḗrion, “test, moyen de juger”, a refait surface sous sa forme latine criterium dans le courant du XIXème siècle, dans le vocabulaire hippique, à propos d'une course entre chevaux de même âge, servant à désigner le meilleur dans chaque catégorie.

On retrouve encore critérium dans d'autres sports, comme le cyclisme ; dans tous les cas, dans des épreuves sportives qui, en théorie, servent à trier et à classer préalablement les concurrents, en vue d'autres épreuves ultérieures...


Le Critérium du Dauphiné 2017
(source)


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρῐτής, kritḗs “juge”
grec ancien κριτήριον, kritḗrion, capacité / moyen de juger, discernement, jugement
latin scolastique criterium

français critère et critérium


Ah oui, si nous ne connaissons pas les origines lointaines de nos mots, comment voulez-vous que nous comprenions leurs différentes acceptions, parfois si déconcertantes?
Inévitablement, cette paire critère / critérium me renvoie à discret / discrétionnaire, le sens parfois si éloigné de ces mots pourtant si proches l'un de l'autre ne pouvant réellement s'expliquer - et surtout se comprendre - que par l'étymologie, que par le sens que leur ancêtre avait dû revêtir, il y a bien longtemps.
Discret, on en parlait il y a peu, ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion




Format vacances oblige, on en restera là pour ce dimanche.




Mais dimanche prochain, je vous promets encore de l'ancien grec, avec toujours de beaux dérivés de κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”...

Si si...



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric




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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

Un peu de Haendel.

Aaaaah

Deux danses, Gavotte et Tamburino,
tirées de son opéra Alcina (HWV 34),
terminé le 8 avril 1735, et créé à peine quelques jours plus tard,
le 16 avril 1735, à Covent Garden, évidemment.

Interprétées par le remarquable ensemble Tafelmusik, de Toronto


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