- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 3 septembre 2017

"L'hypocrite sourit, l'énergumène aboie ; Les chiens de Saint-Médard s'élancent sur leur proie." Satires, le Russe à Paris - Voltaire







Le masque de l'hypocrite tombe tôt ou tard : l'hypocrisie se trahit toujours par quelque endroit elle-même, c'est du moins un hommage que le vice rend à la vertu, en s'honorant de ses apparences.

Jean-Baptiste Massillon,
Maximes et pensées, 1742

Jean-Baptiste Massillon,
1663 - 1742
homme d'Église français,
évêque de Clermont en Auvergne.

























Bonjour à toutes et tous!


Bon, voilà, demain c'est la rentrée.
Finies, les vacances.

retour au travail...


Mais, fi de ces tristes pensées, revenons à notre grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”

Vous connaissez certainement le préfixe ὑπο-, hupo-sous, dessous, en dessous”. 

Celui à l'origine de nos hypoglycémie ou hypocondriaque.  





Sous, dessous, en dessous”: ὑπο-, hupo- connotait le sens des mots composés qu'il permettait de former en en - si je puis dire - réduisant l'amplitude sémantique: l'action dépeinte se faisait toujours, mais à un moindre degré


Ou alors, l'action s'opérait non plus nettement, avec force, mais d'une façon graduelle. 

En mode mineur.

Le composé grec ὑποκρίνω, hupokrī́nō ne faillissait pas à la règle, et pouvait se comprendre littéralement comme séparer, certes, mais... sommairement, graduellement. 

Distinguer? Oui, mais un peu, pas plus que ça ...


Mais avant d'aller plus avant, je vous propose un retour dans le passé. 

Du grec ancien, remontons le temps, cette fois jusqu'au proto-indo-européen.

Carrément.


Et intéressons-nous à la notion de voix grammaticales en indo-européen.

En indo-européen, à l'origine, on distinguait deux voix: la voix active, et la voix moyenne

Oui, je sais, il y avait encore la voix passive, mais elle ne fut qu'un développement tardif, souvent d'ailleurs créé à partir de la voix moyenne.

  • Voix active: l'action est exercée par le sujet. “Je fume une cigarette”
  • Voix passive: l'action est subie par le sujet. “Une cigarette est fumée”
  • Voix moyenne: l'action se retourne, se répercute sur le sujet. “Je me fume une cigarette”

Le moyen, la voix moyenne, ne se retrouve plus que très rarement, comme en grec ancien, ou en sanskrit.
Oui, bon, d'accord, on trouve encore la voix moyenne en islandais, mais ses verbes moyens ne sont pas hérités de l'indo-européen. Ça va, je peux continuer?
Notez encore que le passif étant souvent issu du moyen, dans les faits, les deux voix auront tendance à se confondre.

Ainsi, en grec ancien, le moyen et le passif sont identiques sauf au futur et à l'aoriste (c'est pour cela qu'on parle souvent de voix médio-passive ; ça évite de se prendre la tête à démêler le moyen du passif, et en plus - ce n'est pas à négliger - ça fait tellement plus intelligent)


Et en sanskrit, le passif et le moyen ne se distinguent pratiquement qu'au présent ; ailleurs, c'est le moyen qui l'emporte, et est utilisé pour signifier l'une ou l'autre voix.

D'où d'ailleurs ce célèbre adage sanskrit: ल  फ़िन्  जुस्तिफ़िए  ले मोयेन, “la fin justifie le moyen”.

Et maintenant que le moyen n'a plus aucun secret pour vous, revenons donc à notre grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”.

Car, voyez-vous, le verbe κρῑ́νω, krī́nō, qui donnait, à l'infinitif de la voix active, κρῑ́νειν, krínein, avait comme infinitif au moyen... κρῑ́νεσθαι, krinesthai.

Que l'on pourrait peut-être traduire...
- amis lecteurs hellénisants, hellénistes, donnez-moi votre avis! -
...par “juger / distinguer / décider pour soi”... “Se faire une idée de la question, se prononcer”. 
(j'aime beaucoup ce se prononcer, qui rappelle le prononcé du jugement)
“Se faire sa propre interprétation”...


Et...
- c'est ici qu'enfin tout se rejoint -
...si vous accolez le préfixe ὑπο-, hupo- au moyen de κρῑ́νειν, krínein, (j'ai nommé κρῑ́νεσθαι, krinesthai), vous obtenez ... ὑποκρίνεσθαι, hupokrinesthai.

ὑποκρίνεσθαι, hupokrinesthaidont le premier sens était celui de répondre. En parlant d'un oracle.

Mais oui, de se prononcer à répondre, il n'y a qu'un pas. Surtout quand la réponse nécessite une interprétation.

Donc, petite récap', si la forme de la voix active de notre verbe, ὑποκρίνω, hupokrī́nō, signifiait séparer sommairement, sa forme moyenne, ὑποκρίνεσθαι, hupokrinesthai, signifiait répondre.

L'évolution sémantique de ὑποκρίνεσθαι, hupokrinesthai va cependant se poursuivre.
En commençant par se spécialiser. En langage théâtral.

De son signifié de répondre, le mot passera à celui de répondre, oui, mais ... à un autre acteur, sur scène.

D'où ... jouer un rôle. Faire l'acteur.


L'acteur ne fait qu’interpréter un personnage, imparfaitement.
D'autant que l'Actors Studio n'existait pas encore, à l'époque.
Paul Newman à l'Actors Studio, années 50

Et en plus, essayez, vous, d'incarner de toutes vos tripes, d'être un personnage sur scène, de vous donner corps et âme, affublé d'un masque qui vous donne une tête de merlan ; on en reparlera...




On retrouve bien dans cette définition du jeu de l'acteur, par nature imparfait, la demi-teinte, le mode mineur apporté par ὑπο-, hupo...
Et la voix moyenne du verbe suggère que l'acteur interprète tout autant pour lui-même que pour le public...

Enfin - dernière évolution de son sensde jouer un rôle sur scène, le verbe en est venu à signifier jouer un rôle... dans la vie: feindre, mimer, pratiquer le faux-semblant.


Le grec ancien ὑποκριτής, hupokritếs, désigna ainsi
  • celui qui donne une réponse: l'interprète d'un songe, le devin, puis 
  • l'acteur, et enfin
  • le fourbe, l'hypocrite.

ὑποκριτής, hupokritếs, emprunté des siècles plus tard en bas latin ecclésiastique pour devenir hypocrita, “mime”, sera emprunté en ancien français, fin du XIIème, pour donner ipocrite.

Une petite réfection, et hop, nous en sortirons hypocrite.


Même parcours pour notre hypocrisie, noté sous la forme ypocrisye fin du XIIème.

Du bas latin hypocrisis, emprunté au grec ancien ὑπόκρισις, hupókrisis, “réponse” (dans un dialogue de théâtre), d'où “jeu de l'acteur”, d'où “feinte, faux-semblant”.



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien ὑποκρῑ́νειν, hupokrínein, “séparer sommairement”, 
au moyen ὑποκρίνεσθαι, hupokrinesthai, “répondre...” 
grec ancien ὑπόκρισις, hupókrisis, “réponse...”
bas latin ecclésiastique hypocrisis
ancien français ypocrisye
⇓ 
réfection
français hypocrisie









Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!

À dimanche prochain?





Frédéric





******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************





Et pour nous quitter,

Encore l'ensemble canadien Tafelmusik, qui, décidément, m'a tapé dans l'oreille...

Avec cette fois, l'Allegro du 
Concerto pour deux violons en Ré mineur, BWV 1043, 

de Johann Sebastian Bach




******************************************
Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs)
de lire chaque article du dimanche indo-européen 
dès sa parution? 
Hein, Hein? 
Vous pouvez par exemple...
  • vous abonner par mail, en cliquant ici, en tapant votre adresse email et en cliquant sur souscrire. ET EN CONFIRMANT le mail qui vous arrivera dans les 5 secs, et vraisemblablement parmi vos SPAMS (indésirables).
  • liker la page Facebook du dimanche indo-européen: https://www.facebook.com/indoeuropeen/
******************************************

article suivant: bon sang ne saurait mentir

Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...