- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 19 novembre 2017

Et du côté de Tbilissi, on élève des moutons, non ?










Je chante les moissons : je dirai sous quel signe
Il faut ouvrir la terre et marier la vigne ;
Les soins industrieux que l’on doit aux troupeaux ;
Et l’abeille économe, et ses sages travaux.
Astres qui, poursuivant votre course ordonnée,
Conduisez dans les cieux la marche de l’année ;
Protecteur des raisins, déesse des moissons,
Si l’homme encor sauvage, instruit par vos leçons,
Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes,
Et d’un nectar vermeil rougit les froides ondes ;
Divinités des prés, des champs et des forêts,
Faunes aux pieds légers, vous, nymphes des guérets,
Faunes, nymphes, venez ; c’est pour vous que je chante.

Premiers vers des Géorgiques, de Virgile, 
joliment traduits ici par Jacques Delille



le poète et traducteur Jacques Delille,
dit l’abbé Delille,
1738 – 1813

























Bonjour à toutes et tous!

En ce beau (?) dimanche, nous terminerons notre tour des dérivés de la racine proto-indo-européenne *werǵ-, “faire”.

Nous en étions restés à ses superbes dérivés indo-iraniens...

Aujourd'hui, comme promis dimanche dernier, au menu...



du tokharien !




Lecteurs fidèles, vous savez déjà que le tokharien se parlait dans le bassin du Tarim, et qu'il constitue, dans ses deux variantes A et B, la langue la plus orientale des langues indo-européennes.

Vous savez aussi que ce nom, finalement, ne correspond probablement pas au véritable nom de ces tribus qui occupaient le bassin du Tarim, ni à celui de leurs langues... 

Oui, c'est le philologue et orientaliste allemand Friedrich W. K. Müller (1863  – 1930) qui les baptisa ainsi.


Friedrich W. K. Müller


Car plutôt que de parler de langues tokhariennes A et B, il conviendrait plutôt de mentionner les langues Arśi et Kuči, ou encore l'agnéen (tokharien A) et le koutchéen (tokharien B).


Tokharien A - Arśi - agnéen
Tokharien B - Kuči - koutchéen


Mais bon, on ne va pas en faire un fromage, non plus.


Et si vous voulez en savoir un peu plus, sur ces braves Tokhariens, relisez donc Swing tanzen verboten.
Corpus de textes tokhariens (A),
Collection: THT, Berlin Collection
(source)


“Bon, c'eśt paś tout ča”, comme on disait dans le bassin du Tarim il y a un peu plus d'un millénaire.


L'Asie centrale, et le bassin du Tarim, entre -200 et 200
(source)


De notre infatigable indo-européenne *werǵ-, “faire”, nous retrouvons ...

  • une forme wärkṣäl en tokharien A (en agnéen, donc), et 
  • une forme warkṣäl en tokharien B (donc, en en ? OUI koutchéen).


De là, la reconstruction d'une racine proto-tokharienne, ancêtre commun à ces deux formes: *wärk-, maillon (non-attesté) par lequel notre *werǵ- est passée dans les langues tokhariennes.


Et que pouvaient bien signifier ces wärkṣäl et warkṣäl ?

“Puissance, force, énergie...”


Dans les deux cas
- c'est Douglas Q. Adams qui nous l'apprend dans son A Dictionary of Tocharian B (et non pas B Dictionary of Tocharian A) -,


il s'agit d'un nom verbal, construit sur un verbe (non-attesté) *wärks-, au sens de faire, travailler.
Nous n'en serons guère surpris.



Quelques exemples d'emploi du tokharien B warkṣäl ? (exemples toujours repris de Douglas Q. Adams)
C'est toujours bon à sortir, dans les coktails dinatoires et autres soirées mondaines, juste après avoir lâché, nonchalament, que le verbe tokharien *wärks n'était finalement que le dérivé de la racine proto-tokharienne *wärk-.
Je m'adresse ici plus particulièrement au public masculin de ce blog: essayez, vous verrez: apprenez par coeur l'un ou l'autre de ces exemples, et après les avoir tranquillement amenés dans la conversation, concluez par un solide dérivé moyen gallois
- comme crynu, “secouer, trembler”, issu de *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…” (allez, on relit Fiévreur et tremblements-
véritable Botte de Nevers du linguiste célibataire et qui ne le sera plus pour très longtemps. 
Ça les rend DINGUES.
















Ces exemples à mémoriser, les voici: 
  • mā kulā-c warkṣäl: “ton énergie ne diminua pas”.
  • po warkṣältsa wäntalyi ite pännāte karṣṣa: “il tendit complètement l'arc de toute sa puissance, et tira”.
  • yewe retke wärkṣalyci: “l'armement et l'armée étaient puissants”.


Et donc, en guise de résumé:



*werǵ-
, “faire”

racine tokharienne 
*wärk-

verbe non-attesté *wärks, “faire, travailler”

tokharien A wärkṣäl et tokharien B warkṣäl, “puissance, force, énergie...”





C'est fantastique, non ?

On est parti de “organiser” ! 
d'une fille un peu stupide, on ne dit plus qu'elle est gentille, on dit qu'elle est organisée., dimanche 1er octobre 2017

Réalisez donc où on se retrouve: aux portes de la Chine ! Dans sa partie la plus occidentale.




Et en quelle compagnie ! Celle de ces Tokhariens, glorieux guerriers qui arrivaient à pied par la Chine.



Mais voilà...
Notre tour du monde indo-européen en compagnie de la charmante *werǵ-, “faire” est hélas en train de s'achever...


En guise de viatique, je vous proposerai encore deux de ses dérivés, que j'avais tout simplement zappés, oubliés, négligés

Honte sur moi. 

Mais que des lecteurs avisés m'ont remis en mémoire... Merci à eux !


Il s'agit de deux dérivés bien français, que notre chère *werǵ- nous a légués par le grec ancien ...


Le premier? 


Un indice?


Les moutons !



Eh oui: Panurge !

Oui, le nom du grand ami de Pantagruel, dont Rabelais nous conte la truculente histoire.

Panurge nous vient du composé grec ancien παν-οῦργος, pan-oûrgos.

Où ...

  • πᾶν, pân, neutre de πᾶς, pâs, signifie littéralement tout, 
  • et οῦργος, oûrgos dérive, sans surprise, de notre grec ἔργον, érgon, “oeuvre, action, travail, tâche...” 
Mais ouiiii, oooh, on en avait parlé ici: Viiite, sors des WC, ça uuuuurge !!!!


παν-οῦργος, pan-oûrgos serait donc celui qui est ...“apte à tout faire”,”capable de tout”...


Panurge, vu par Gustave Doré


Enfin, un tout tout dernier et bien joli dérivé de notre *werǵ- , toujours par le grec ancien ἔργον, érgon...

L'adjectif grec ancien ... γεωργός, geōrgós.

Composé ...
  • de γῆ, gê, “terre”,  
  • de - évidemment - ἔργον, érgon, “travail...”, et 
  • du suffixe -ός, -ós.

Littéralement? “Qui travaille la terre”.

D'où, substantivé, “cultivateur, fermier...”


Il se pourrait même que Géorgie, l'appellation française sous laquelle est connu ce pays sur la côte de la mer Noire, et dont la capitale est Tbilissi
- oui, je veux parler de la Géorgie, bravo ! -, 
provienne bien du grec γεωργία, geōrgía, “agriculture”.


(source)


Ce qui est nettement plus sûr, c'est que notre prénom Georges en dérive...
Par le latin Georgius, lui-même issu de Γεώργιος, Geōrgós.

Saint Georges et le dragon,
Paolo Uccello, circa 1470


En dérive bien sûr aussi notre adjectif d'emploi littéraire “géorgique, qualifiant un poème, ou un genre (littéraire, on suit), et signifiant - l'auriez-vous cru? - “qui concerne les travaux des champs”.
(merci Le Grand Robert de la langue française)


*werǵ-
, “faire”

forme au timbre o *worǵ-
nom indo-européen *wérǵom-, “travail”

 proto-hellénique *wérgon-

grec ancien ἔργον, érgon, “oeuvre, action, travail, tâche...”

composés anciens grecs dont découleront nos Panurge, Géorgie...





Au revoir, gentille *werǵ- ! 




A-do-ra-ble petite racine qui nous a permis de relier notre ridiculement commun français organiser ... 

  • à nos organe, organigramme, orgue,
  • à nos mots en -ergie, ergo- ou -urgie: allergie, chirurgie, énergie, ergonomie, ergothérapie, léthargie, liturgie, métallurgie, synergie,
  • à argon,
  • à nos mots en urge: démiurge, dramaturge, thaumaturge, Panurge,
  • à exergue, orgie, Georges et géorgique - et peut-être aussi Géorgie,
  • à boulevard, 
  • aux anglais bulwark et work,
  • au breton gra, “acte, action, affaire, transaction...”,
  • au gallois gwneuthurwr, créateurfabriquant”,
  • à vergobret,
  • au russe ве́рша, “piège à poisson” (on n'en est pas sûr à 100%),
  • au sanskrit स्ववृष्टि (svavṛṣṭi), “faisant son propre travail”, épithète de Indra,
et enfin ...
  • aux tokharien A wärkṣäl et tokharien B warkṣäl, “puissance, force, énergie...”




Merci, *werǵ- !





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très bonne semaine !




Frédéric






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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
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c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

puisque c'est par un chant de Virgile que commence ce dimanche, 
terminons-le donc en chanson....

Par une chansonnette, même.

Une chanson en hommage à la jolie *werǵ-, qui a répondu à notre appel, et qui s'en retourne à présent là où elle est née, dans la steppe pontique, il y a des millénaires...

Une chanson écrite par Alain Boublil et Michel Hursel - entendez Michel Berger ! -, dont la musique est composée par Raymond Jeannot, et qui deviendra en 1968
- j'avais 6 ans, mes parents venaient de perdre leur fils aîné, et moi mon grand-frère -
un hit planétaire, interprétée par Yves Roze, mieux connu sous son pseudonyme ...
Jean-François Michaël.

Adieu jolie Candy !




(avec en prime des sous-titres en hébreu ;
décidément, non, la maison ne recule devant aucun sacrifice)


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