- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 7 janvier 2018

Nyf Nyf le corgi aimait jouer dans la neige




O earth, I will befriend thee more with rain,
That shall distil from these two ancient urns,
Than youthful April shall with all his showers:
In summer's drought I'll drop upon thee still;
In winter with warm tears I'll melt the snow
And keep eternal spring-time on thy face,
So thou refuse to drink my dear sons' blood.


Ô terre, je t'offrirai davantage de pluie
Distillée de ces deux ruines
Que le jeune avril et toutes ses giboulées.
Au plus sec de l'été je t'arroserai sans cesse,
L'hiver, à chaudes larmes je ferai fondre la neige
Et vivre sur ta face un éternel printemps,
Si tu refuses de boire le sang de mes chers fils.

Titus Andronicus,
Acte III, Scène 1,

William Shakespeare

 














Bonjour à toutes et tous !


Aujourd'hui, mes amis, nous poursuivons notre grrraande étude consacrée à la racine indo-européenne *sneigʷʰ-“neiger”.

Nous l'avions commencée avec
"je préfère la neige au foie gras" - F. Blondieau,
puis continuée avec
"La neige ne brise jamais la branche du saule.” - Proverbes de la Chine et des Nippons
et
La place Rouge était blanche, La neige faisait un tapis, Et je suivais par ce froid dimanche, Nathalie - Gilbert Bécaud.


Nous avons ainsi passé en revue quelques-uns des dérivés romans, grecs anciens, indo-iraniens et balto-slaves de cette délicieuse petite *sneigʷʰ-.

Ce qui n'est, avouons-le, déjà pas si mal...

Je vous propose encore deux groupes linguistiques à piocher...




Attaquons-nous vaillamment, en ce dimanche, aux langues... celtiques !



Par déduction, par comparaison des mots pour neige  dans les langues celtiques, on a pu reconstruire la racine proto-celtique ... *snigʷ-(y)o-, neige”.
Vous l'aurez compris, ce *snigʷ-(y)o- s'est construit sur le timbre zéro de notre jolie *sneigʷʰ-*snigʷʰ-.



Au sein des langues celtiques, c'est plus particulièrement dans les langues gaéliques que nous retrouverons des descendants de *snigʷ-(y)o-, et donc, par la force des choses, de notre gentille *sneigʷʰ-.


Petite précision: les langues gaéliques, dont la forme la plus ancienne connue est l'irlandais primitif, dit aussi archaïque (ça passe mieux), sont au nombre de trois.

Les deux plus connues sont bien évidemment l'irlandais et l'écossais (à ne pas confondre avec le scots, germanique). 

Quant à la troisième... 

Une idée, peut-être ?

On parle cette forme de gaélique sur une île...
(enfin, on peut le parler n'importe où, hein
il n'y a que les flamingants pour interdire que l'on parle autre chose que leur langue sur leur territoire -
mais les locuteurs de cette langue sont à l'origine des îliens)

Trouvé ?

Cette île, c'est l'île de Man.
Et cette langue, c'est le ... mannois.

l'île de Man...









Bon, maintenant que vous savez (presque) tout sur les langues gaéliques, sachez que le celtique *snigʷ-(y)o- se retrouve dans le verbe vieil irlandais ... snigid.



- Qui veut dire neiger”, évidemment !

- Eh bien... non. 

- Quoi !? Alors que tu affirmais que TOUS les dérivés de *sneigʷʰ- faisaient référence à la neige, à part en sanskrit ??? Tu t'es encore une fois f*tu de notre g*, hein ??

- Mais non, oooh !


Le vieil irlandais snigid ne signifiait certes pas “neiger”, mais bien “pleuvoir”, ou 
tomber (ou s'écouler) goutte à gouttegoutter...


Si notre racine *sneigʷʰ- se retrouve dans à peu près toutes les langues indo-européennes, c'est que les populations en avaient l'utilité: ça leur permettait de qualifier ce machin blanc et froid qui tombait en flocons et sur lequel on se fracassait la figure ou autre chose.

Et en Irlande, c'est pas qu'il ne neige pas, nooon, mais il pleut. 

Il pleut. Et il pleut encore. 

Ah, parfois, c'est une pluie qui tombe en grosses gouttes. Et après l'averse, il pleut. 
Quand la pluie cesse enfin, une belle ondée nettoiera les terres. 
Ondée que suivront quelques précipitations, entrecoupées d'un léger et frais crachin. En attendant la pluie suivante.

l'Irlande

sous la

pluie


Les autochtones devaient encore avoir en tête le sens premier des dérivés de *sneigʷʰ-, mais qui ne leur servaient plus à grand-chose, ou si peu, alors ils en ont très utilement fait glisser le sens, de neiger à pleuvoir”.
Et vous comprenez, par la même occasion, l'intérêt de ce passage de Titus Andronicus en exergue, où Shakespeare marie subtilement neige et pluie...

Mais... Pas fous, lesdits autochtones ont quand même repris un dérivé de *sneigʷʰ- avec son sens original... 

Au cas où. 

Sait-on jamais.

Ça pourrait toujours servir”.

C'est ainsi que nous avons, toujours dérivé du timbre zéro de la charmante *sneigʷʰ-, le vieil irlandais snechtae

Qui lui, OUI, signifie bien neige.

C'est de là que dérive neige...

  • en irlandais, sneachta (la précipitation),
  • en mannois, sniaghtey, et
  • en écossais, sneachda.



Et on en terminera ici avec le groupe celtique.

(source)



- Mais nooon !?





Bon, je me rends compte de votre déception. 
Car il va falloir assumer: nous ne trouvons des descendants de *sneigʷʰ- qu'en gaélique

Aucun dans la famille brittonique.

Oui je sais. Et croyez-moi, je suis le premier à en souffrir.
Cela implique qu'il n'y aura pas de moyen gallois en ce dimanche.

Soyez forts. 

Je peux peut-être tenter de vous réconforter en vous parlant du gallois poétique (et à présent daté, voire désuet) nyf, neige”.

Mais de grâce, ne vous raccrochez pas désespérément à un semblant d'espoir...

Le gallois nyf pourrait en effet peut-être dériver de *sneigʷʰ-mais il y a autant de chances qu'il ne soit qu'un vulgaire emprunt au latin nĭvem, l'accusatif de nĭx, neige, dont nous parlions ici:
"je préfère la neige au foie gras" - F. Blondieau.

Ce qui, d'ailleurs, pourrait alors expliquer la troublante ressemblance entre ce gallois nyf et l'ancien français noif...

Allez, pour nous consoler, on dira que d'une façon ou d'une autre, le gallois nyf descend de *sneigʷʰ-...
  


On résume  ?


*sneigʷʰ-“neiger”
racine proto-celtique ... *snigʷ-(y)o-, neige

vieil irlandais snigidpleuvoir”, s'écouler goutte à goutte


-----



*sneigʷʰ-“neiger”
racine proto-celtique ... *snigʷ-(y)o-, neige

vieil irlandais snechtaeneige

irlandais sneachtamannois sniaghteyécossais sneachda, neige



-----


*sneigʷʰ-“neiger”

racine proto-celtique ... *snigʷ-(y)o-, neige

peut-être !

gallois nyfneige


ou



*sneigʷʰ-“neiger”

latin nĭvem, neige

peut-être, par emprunt !

gallois nyfneige






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une belle semaine, sous la neige ou pas...


Dimanche prochain, nous nous pencherons sur les dérivés de notre *sneigʷʰ- dans le groupe
- vous l'avez deviné -
germanique.



Frédéric



Ah oui ! Le titre de cet article... 

En gallois, chien se dit ci (ki).

Et le gallois cor signifie nain .


Cor-ci, corgi, c'est donc le chien nain, le petit chien… gallois.
tout est ici: Aux Canaries, par cette canicule? Quel cynisme, gros canaillou!


l'un ou l'autre des nombreux corgis d'Elizabeth




Et voici Nyf Nyf dans la neige






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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

Let It Snow




de son titre original 
Let It Snow! Let It Snow! Let It Snow!

chanson écrite par Sammy Cahn et composée par Jule Styne en juillet 1945,
en pleine canicule californienne, où Cahn et Styne rêvaient de neige...

Ici, je vous en propose une version pastiche, où vous entendrez notamment Bach, Mozart, Beethoven ou Liszt l'interpréter au clavier... sous les doigts du talentueux Daniele Leoni.



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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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