- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 20 mai 2018

sans *peis-, que de la crème vanille.


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pile ou face ?






Tous les évènements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles : car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pieds dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.

Candide, ou l'Optimisme,


François-Marie Arouet, dit Voltaire,

1694 - 778












Bonjour à toutes et tous !

Ce dimanche, nous continuons notre petit bonhomme de chemin en compagnie de la surprenante racine indo-européenne...

*peis-“moudre”.


Surprenante, oh que oui, car à l'origine de mots que vous n'auriez pas nécessairement liés les uns aux autres... 

Ces mots, comme pétrin, piste, piston, pisar, pistou, pesto ou pistil, tous dérivés de la charmante *peis-, donc, nous les avions découverts dans les articles suivants (mais aussi précédents, comprend qui peut): 
Ben là, on est pas dans l'pétrin.,
tu dois être méchamment pistonné, toi, pour qu'on t'autorise à faire du hors-piste ici...
 et
pile ou face ?

Tous ces dérivés proviennent de *peis- par le latin.

Je vous avais dit, dans le tout premier article consacré à la jolie *peis-,






qu'on ne lui retrouve pas

- à ma connaissance du moins -
de dérivés dans le groupe germanique, si ce n'est par emprunt au latin et aux langues romanes. 

Ben, c'est le moment d'en parler, de ces fameux emprunts...


Mais sans trop nous éterniser...







Je pense, par exemple, à l'anglais pile, notamment pile (l'empilement)”, mais qui a signifié également - par une acception désormais désuète - le côté pile d'une pièce, ...”

Cet anglais pile provient de notre moyen français pile, pille.



racine indo-européenne *peis-, “moudre”
forme nasalisée et suffixée sur son timbre zéro *pi-n-s-
étymon proto-italique *pistlo-, “pilon, mortier”

peut-être

latin pila“colonne, pilier

moyen français pile, pille

emprunt

anglais pile


Au même titre, vous trouverez également l'allemand Pfeil, “flèche”.

S'il y a bien un mot qui sonne authentiquement allemand, c'est Pfeil, non?

Eh bien, ce si germanique Pfeil

issu quand même du teutonissime vieux haut-allemand pfīl -,
n'est, par ce dernier, qu'un simple emprunt - même si particulièrement ancien - au latin pīlum, “javelot”.


ah vous voulez du Pfeil germanique !
Voilà: ça, ce sont les deux flèches de la cathédrale de Cologne



Et ça, c'est le nez d'un superbe Dornier Do-335 A-0 PFEIL,
le plus puissant des avions de combat jamais construits à moteur à ...
- ah, le hasard n'existe pas -
pistons.

Et ainsi de suite.

----- ----- ----- ----- -----Correction !! 

Mea culpa: si, il existe bien un vrai emprunt germanique à *peis-: le moyen bas-allemand vīsel,  “moudre”. 
J'avoue l'avoir survolé à trop haute altitude ; Rick Derksen le mentionnait bien dans son Etymological Dictionary of the Slavic Inherited Lexicon... (oui, même si c'est un cognat germanique. Et maintenant ça suffit.)
----- ----- ----- ----- -----



racine indo-européenne *peis-, “moudre”
forme nasalisée et suffixée sur son timbre zéro *pi-n-s-
étymon proto-italique *pins-, “moudre”
latin pīnsō, pīnsere, “broyer...”
fréquentatif pistō, “piler”
pīlum, “pilon” (forme créée sur l'italique *pistlo-, “pilon, mortier”)
emprunt
vieux haut-allemand pfīl
⇓ 
allemand Pfeil, “flèche”



Bon, c'est pas que les emprunts, ça m'emm. - loin s'en faut-, mais franchement, on a encore plein de vrais dérivés de notre *peis- à parcourir, hein...





Je songe, par exemple - excusez du peu -, à la descendance indo-iranienne de notre charmante racine...


Celle qui découle de l'étymon indo-iranien *paiš-“écraser, moudre”. 


On le retrouve

- je parle de l'étymon *paiš-, on suit
dans l'avestique piš, “moudre”.

Ou carrément dans le moyen persan pst / pist/, “farine dorée” (entendez torréfiée).



ci-dessus, de la farine.
Devinez celle qui est dorée, et celle qui ne l'est pas.
Réponse la semaine prochaine


Et en sogdien ? me direz-vous.

Alors ça ! Évidemment, si vous commencez avec les langues iraniennes orientales moyenâgeuses...
(oui, il n'y a pas que certaines conceptions théocratico-totalitaristes de la société et de la place que la femme a le droit d'y occuper qui sont moyenâgeuses, par là-bas ...)
Si vous ne connaissez pas les Sogdiens - oui, ceux qui, sans vraiment s'en vanter, parlaient couramment le sogdien -, vous connaissez évidemment, ne fût-ce que par son nom, une des villes mythiques situées sur leur territoire, à l'évocation duquel nos pensées irrésistiblement nous emportent ... [aaaaaah]: Samarcande.


aaaaaaaah


En sogdien, donc - et plus précisément dans le sogdien des textes bouddhistes -, on trouvait pyz, de sens “frapper, lancer...”.

Tout en vous disant que dans le sogdien utilisé lui dans les textes chrétiens, ce même pyz ne signifiait que “frapper”, puisque vous êtes si pointilleux.


Oh, je la vois venir celle-là... oh que oui, je devine la question suivante:

“Et en chorasmien, alors?” 
(ou sinon, bien sûr, si vous êtes puriste et/ou un peu pédant“Et en khwarizmien, alors?”)          
Bien sûr, bien sûr. Mais quelle surprise ! 
Alors ça, je n'aurais jamais cru que vous me poseriez cette question !




Eh bien, en chorasmien / khwarizmien, cette langue que l'on parlait au Khwarezm, au sud de la mer d'Aral

- “Khwarezm” par ailleurs - soyons fous - issu du vieux-perse *Xwāra-zmi-“Pays du soleil” -
le verbe sPY s'employait pour “moudre”.




Impossible, évidemment, de ne pas mentionner ici l'étymon sanskrit peş, “écraser, moudre, détruire”, présent, par exemple, dans पेष, peSa, “mouture”, ou même “pâte...”.




Mais ce qui va très certainement vous surprendre, amis, c'est qu'au détour du chemin, dans ces pérégrinations spatio-temporelles qui nous plongent si profondément dans l'Orient antique, nous risquons de tomber sur le persan ...  پسته, pistah.


Pistah désignait un arbre.


Qui donnait un fruit vert, vert mais alors vert, vert vert ...



rien qu'à voir le pot dans lequel on faisait pousser l'arbre,
ça vous donne une idée

Une idée ?


OUI !!!!


Le ... pistachier, ou son fruit: la pistache, évidemment.

D'où, d'ailleurs, ce proverbe persan - que pour une fois je n'ai pas inventé:  
Une pistache dépourvue de graine est confuse dès qu’elle ouvre la bouche.


pistachier

(terme également utilisé en jargon aéronautique,
pour désigner une piste d'atterrissage difficile à négocier) 


le Marovasabe International Airport, réputé pour ses pistachiers
pistaches


Le rapport avec l'indo-iranien *paiš-“écraser, moudre”?

Excellente question ! J'eusse préféré  - je l'avoue - que vous ne me la posassiez point...
Je ne vous offrirai hélas aucune réponse catégorique

Pour tout vous dire, c'est Johnny Cheung



Johnny Cheung







- l'auteur du brillantissime Etymological Dictionary of the Iranian Verb (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series), 
pas celui qui a allumé le feu à la part d'héritage de ses gosses -

qui mentionne cette parenté. 










Mais il ne précise pas pourquoi

- bon dieu, pourquoi !!!! -
on nomma de la sorte le pistachier et son fruit.
(Le pistachier et son fruit ! Ça fait très titre d'une fable de La Fontaine, ça non?)

Ne vous méprenez surtout pas: je ne me déroberai pas par un minable “c'est pas moi, c'est lui”.


Non. Ma proposition de réponse, la voici (mais prenez-la donc avec les précautions d'usage):


Au vu de l'utilisation particulière que l'on faisait de la noix de pistache, que l'on employait comme colorant ou même comme médicament, on peut supposer que ce fruit ne prenait toute sa valeur qu'une fois moulu, concassé. La pistache, ainsi, était “le fruit moulu...”.



Ce qui est nettement plus sûr, en revanche, c'est que پسته, pistah fut emprunté en grec ancien, pour devenir πιστάκιον, pistákion.


Forcément, les Romains le reprirent à leur tour - ils ne pouvaient JAMAIS s'en empêcher -, pour en faire leur pistācium.


En italien du nord - on parle de l'émilien et du vénitien -, pistācium devint pistacchio (attesté vers 1340).


De là, nouvel emprunt par le français, au milieu du XVIème...

Notre pistache était né !


eh oui, sans *peis-, pas de crème à la pistache...


Ça vous troue le c en bouche un coin, ça, non, que notre pistache soit un cousin

- finalement pas si éloigné que ça, mais par quelle voie ! -
de notre pétrin, ou de notre pile, non?!


À qui qu'on dit merci, mmmh?

Mais oui, bien sûr: à l'indo-européen.

Et à ces grands linguistes qui y ont consacré leur vie.

Quand je pense qu'il y en a qui, au nom de ces valeurs universelles que sont la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, mais singulièrement retranchés dans une vision idéologiquement tronquée, affirment haut et fort que la linguistique indo-européenne est - en gros - une fumisterie...
Et ça, c'est chez nous que ça se passe.


Sur ce, je vous laisse. Le soleil m'appelle.


Mais nous nous retrouvons dimanche prochain pour la palpitante suite des aventures de la décidément étonnante - que dis-je: étourdissante*peis-, “moudre”.



La p'tite récap qui fait du bien par où elle passe, et ciao la compagnie:


racine indo-européenne *peis-, “moudre”
étymon indo-iranien *paiš-“écraser, moudre”
avestique piš, “moudre”, moyen persan pst / pist/, “farine dorée”, sogdien pyz, “frapper, lancer”, khwarizmien sPY, “moudre”.

-----

racine indo-européenne *peis-, “moudre”
étymon indo-iranien *paiš-“écraser, moudre”
étymon sanskrit peş, “écraser, moudre, détruire”
पेष, peSa, “mouture”, “pâte”.

-----


racine indo-européenne *peis-, “moudre”
étymon indo-iranien *paiš-“écraser, moudre”
persan پسته, pistah, “pistachier, pistache”
पेष, peSa, “mouture”, “pâte
emprunt
grec ancien πιστάκιον, pistákion
emprunt
latin pistācium
émilien et vénitien pistacchio
emprunt
français pistache





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !


À dimanche prochain, 




Frédéric


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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,


Maurane, dans
Sur Un Prélude De Bach

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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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article suivant: enfoncer la petite graine

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