- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 10 juin 2018

Rien ne sert de courir, sauf quand on n'est pas parti à point, bien sûr







La bonne jument se vend à l'étable. La rosse doit courir les foires.

Proverbe français






Bonjour à toutes et tous !


Nous étions le 12 août 2012. 

Et nous parlions de la racine indo-européenne *kers-1“noir, sombre, sale” dans cet article qui lui était consacré,
Elle a les yeux nuage radioactif, elle a le regard qui tue,
et où je mentionnais l'existence d'une racine jumelle (par la forme, pas par le sens),*kers-2“courir”.

Je vous promettais d'en parler, de cette jumelle. Un jour.

Ben on y est.

C'est le moment, c'est l'instant. 


Je sais, ça a pris du temps, mais... tout vient à point à qui sait attendre. Et surtout sait supporter la procrastination de certains...

procrastination, dont nous avions d'ailleurs étudié l'étymologie un dimanche de novembre 2013, sur la proposition de mon ami Cyrille ; relisez demain matin.

Cette retranscription en kers-2 est due au tout grand Calvert Watkins, l'auteur du seul dictionnaire de chevet que je me connaisse, qui nous quittait la même année - oui c'était déjà en 2013 - pour la steppe pontique éternelle, le paradis

- ou bien mieux, le *pairiḍaēza (“jardin, enclos, espace clos”) ; relisez Pravda, perestroika, Alotta Fagina -
des indo-européanistes ; où il doit sûrement taper la carte avec Émile Benveniste, Antoine Meillet et bien d'autres chers disparus


Calvert Watkins, 1933 – 2013




Je pourrais reprendre, en ce dimanche 10 juin 2018, la transcription de cette racine telle que proposée par Mallory et Adams dans leur 



The Oxford Introduction to Proto-Indo-European and the Proto-Indo-European World

qui, me semble-t-il, est globalement acceptée à l'heure actuelle:



*ers-“courir









Mais peut-être par facilité, mais surtout par cohérence avec les retranscriptions que j'utilise habituellement dans ce blog, reprises des dictionnaires d'étymologie indo-européenne de l'Université de Leiden, je vous en donne la version de Michiel de Vaan

(Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages, Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series),
qui en est vraiment, vraiment très proche (et qui évite de passer trois heures à reproduire des ḱ sur un clavier d'ordinateur):


*kers-“courir





Le décor étant planté, allons-y.

Et pour une fois, je vais faire simple, et vous donner immédiatement la fin de l'article: *kers- nous a donné le français courir...


D'autres questions?





















Rassurez-vous. Si je me permets ce raccourci bien cavalier, et vous prive d'un délectable suspens, c'est que nous serions de toute façon bien vite arrivés à ce dérivé...


Ce qui est plus intéressant, nettement, c'est le chemin par lequel nous sont parvenus les divers dérivés de *kers-... Ainsi que la sémantique que l'on peut retrouver derrière ces mots...

Et puis, sachez déjà qu'hormis courir et d'autres dérivés finalement bien simples à déduire, *kers- nous a laissé aussi quelques très jolies surprises... Mais ça, ce sera pour plus tard... 

Dites-moi, avez-vous lu ce remarquable livre de David W. Anthony qu'est 

The Horse, the Wheel and Language (How Bronze-Age Riders From the Eurasian Steppes Shaped the Modern World) ?

Si vous lisez l'anglais, je vous le recommande chaudement. Vraiment.


David W. Anthony, passionné et passionnant, 



c'est lui
y présente notamment sa théorie, selon laquelle c'est grâce à la domestication du cheval que les tribus dites indo-européennes ont pu migrer depuis leur foyer d'origine, la steppe pontique (au nord de la mer Noire, enfin), vers d'autres contrées...






Eh bien, cette jolie *kers- nous renvoie, à sa façon, à ce lointain rapprochement entre l'homme et le cheval.


J'en ai assez dit. Revenons à notre point de départ.


*kers-, par son timbre zéro *krs-, a donné deux formes verbales particulières,


  • *krs-e/o-, proprement “courir”, et
  • son participe présent *krs-o-“courant”.


C'est sur cette dernière (*krs-o-, allez, on le prend, ce deuxième café) que se construiront des dérivés dont la sémantique évoquera le chariot.

Oui, ce véhicule étroitement lié au cheval, cet animal qui court...

On retrouvera ces deux formes en proto-italique, avec les étymons


  • *korse/o“courir”, et 
  • *korso-, “chariot”.


Le latin en a fait le verbe currō, currere, “se mouvoir rapidement à toutes jambes” .


Et sur currō s'est créé currus“chariot”.


Vous pouvez le deviner, c'est de currō, currere que provient notre français courir.


Vers le milieu du XIème siècle, currere a donné naissance à l'infinitif ancien français curre.

Un pt'it changement de conjugaison, et hop, curre s'est vu remplacé par curir (fin du XIème), qui aboutira en courir.

Ce vieux verbe courre s'entendait comme courir, mais aussi comme poursuivre, chasser...

Dans le vocabulaire de la chasse, précisément, il signifiait spécialement...
Chasser, poursuivre, traquer...  (on parlait de courre la biche, le brocard, le cerf, le chevreuil, le daim, le faon, le lièvre, le renard, le sanglier).

Ce lointain curre a cédé sa place au plus moderne curir, mais, pas ingrat pour un sou,  il n'a pas tout à fait quitté notre vocabulaire...

Car c'est bien lui que l'on retrouve dans le toujours - hélas - actuel syntagme “chasse à courre”, 

chasse qui se fait avec les chiens courants et à cheval.
Merci merci oh toi, Grand Robert de la langue française


A-t-on jamais parlé de pistolets, bon Dieu!
Pour courre un cerf? 
Molière, les Fâcheux, ii, 6


D'ailleurs, d'ailleurs, notre actuel courir, dès le XIIIème, en emploi transitif, a repris cette acception de courre.

On parlera dorénavant de courir le cerf, le chevreuil, le daim, le lièvre, le sanglier, ou, bien entendu, le jupon...


Ce maraud de farceur m'a fait si bien connaître, 
Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit,
Me courent dans la rue et me montrent au doigt.
Corneille, la Suite du Menteur, i, 3



- Bon ben ok, on a compris! Et donc, char, ça vient du latin currus“chariot”!

- Eh ben non, justement...

Car notre char descend du latin... carrus, doublet de currus.


- Ah c'est malin! Et qu'est-ce que ça change, si tu es si intelligent ?? “nanana, c'est pas currus, c'est carrus” !?


- Mais ça change TOUT !


Car carrus, tout en étant un parfait dérivé de *kers-, n'est qu'un emprunt latin au... gaulois!


Au gaulois karró-, *karros, par lequel les valeureux Gaulois désignaient un grand chariot qui leur permettait de transporter leurs bagages, et dont ils se servaient la nuit pour entourer leur camp.


Et OUI

- comme on l'a vu quelques lignes plus haut -,
ce gaulois karró-“chariot”, provenait de *kers- par son degré zéro *krs-o-“courant”.

En l'occurrence, par l'étymon proto-celtique *karro-, “chariot”, dont dérivent ...


  • le - aaaaaaaah, OUI, c'est LUI, le

*** !!! moyen gallois !!! ***



carr, 
  • le vieil irlandais carr, 
  • le cornique car,
  • ou l'ancien breton carr, d'où le moyen breton carr, et le breton karr (le k faisant nettement plus breton).



Bon, je dois vous laisser ici.



Pour tout vous dire, je suis à Paris, où j'accompagne ma ... compagne à un salon de la miniature, dans le cadre duquel elle présente les réalisations de son association le Blondie's Miniatures Club à l'occasion du Salon International de la Maison de Poupée de Paris (le SIMP, http://www.simp-paris.com/). 

Et que je termine cet article sans Internet, ou alors en puisant sur mon abonnement data, l'hôtel - dont je tairai le nom - où nous passons la nuit n'étant pas fichu d'offrir un accès Internet décent à ses clients, et le temps m'étant de toute façon compté... Là, je dois vraiment aller dormir...





La récap', et on se retrouve dimanche prochain !



racine indo-européenne *kers-“courir
degré zéro *krs-
formes *krs-e/o-,“courir” et *krs-o-“courant
⇓                                        ⇓
proto-italiques *korse/o“courir et *korso-, “chariot

latin currō, currere, “se mouvoir rapidement à toutes jambes” 

currus“chariot

ancien français curre

changement de conjugaison

 curir

courir


-----

ancien français curre


courre (dans chasse à courre)

-----

racine indo-européenne *kers-“courir
degré zéro *krs-
forme *krs-o-“courant
proto-celtique *karro-, “chariot
gaulois karró, “chariot
emprunt
latin carrus“chariot, doublet de currus
français char



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !

À dimanche prochain,






Frédéric

******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************

Et pour nous quitter, 

quoi de mieux que les doigts qui courent sur un clavier d'orgue, 
nous transmettant ainsi le superbe Prélude et Fugue en Sol majeur, BWV 550?



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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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article suivant: Il court, il court, le furet

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