dimanche 26 juillet 2020

Donne-moi ta main, et prends la mienne






« Donne-moi ta main, et prends la mienne, 
La cloche a sonné, ça signifie : 
La rue est à nous ; que la joie vienne, 
Mais oui, mais oui, l'école est finie  !

Nous irons danser, ce soir peut-être, 
Ou bien chahuter, tous entre amis ,
Rien que d'y penser, j'en perds la tête ,
Mais oui, mais oui, l'école est finie ! »

L'école est finie,  (1962)
 Claude Carrère, pour Sheila 










Bonjour à toutes et tous !


Nous sommes au mois de juillet ! (Et depuis déjà un certain temps, je sais.)

Mais alors... l'école est finie ! Du moins jusqu'à la rentrée.


Je vous propose, comme point de départ pour une nouvelle grrrrande étude, de nous intéresser au mot... école.

Encore une fois, vous allez vous rendre compte à quel point un mot, somme toute banal,  est étroitement connecté à d'autres, par leur lointain, lointain, lointain ancêtre commun, une petite racine indo-européenne toute jolie...


Commençons donc par rechercher l'étymologie de notre français école.

Oui oui, école,

dont la première acception, selon ©Le Grand Robert de la langue française, désigne un...
établissement dans lequel est donné un enseignement collectif. 
 

Bon. 
Ça commence mal, mais le vieux français escole (attesté vers 1050), que continuera notre école, n'est qu'un vulgaire emprunt.

Au latin classique schŏla, très précisément.

Je ne vous le cacherai pas ; 
d'ailleurs, rien qu'à voir ce sch en latin, vous l'aurez déjà compris,

 
le latin schŏla n'était lui aussi qu'un emprunt, forcément au grec ancien, en l'occurrence à σχολή, skholê.

Globalement, le latin schŏla conservera les différents sens du grec σχολή, skholê ; nous ne nous étendrons donc pas outre mesure sur schŏla, si ça ne vous dérange pas trop.


Copieurs, va.


 


En revanche, le grec ancien σχολή, skholê mérite vraiment toute notre attention...

Car avant tout
- c'est son premier sens -,
σχολή, skholê désigne le repos, le loisir.


pléonasme ?



Oui.

Et comme sens secondaires, on lui trouve notamment conversation ou discussion (au cours de laquelle vous apprenez quelque chose), conférence, ou encore lieu de conférence, auditorium, voire... école (philosophique...).


École philosophique, mais qui semble provenir de
La Tour de Garde (The Watchtower), cette revue illustrée des
Témoins de Jéhovah 



Encore plus fort...

Étymologiquementσχολή, skholê, dérive du verbe ἔχω, ékhō, “avoir, posséder, tenir, retenir, maintenir...”.


Surprenant ?

Sous son acception globale de retenir se retrouvent cependant des sens plus particuliers, comme réprimer, arrêter, ou alors (avec le génitif) s'abstenir (de), ou enfin... s'arrêter, se fixer.

Oui, c'est vraisemblablement qu'il nous faut percevoir la source sémantique de ce σχολή, skholê, nom verbal créé sur ἔχω, ékhō“tenir, retenir, maintenir”, via l'aoriste radical σχ- muni d'un suffixe -λ-
 
(et oui, oh ! d'une voyelle thématique -o-, comme dans d'autres noms verbaux ; pinailleurs, va). 

On pourrait donc peut-être littéralement traduire σχολή, skholê par “le fait de se retenir”. 

Et pour rester dans le vocabulaire scolaire, je proposerais même “la retenue!

ici, le bonnet d'âne


Se retenir, oui, mais de quoi, en fait ? 
Eh bien, de travailler, tout simplement. 

En se permettant, en s'offrant un moment à soi, hors du train-train quotidien, un moment de repos.


Aaaaaah




- Mais ?? Et comment est-on passé de loisir à discussion, conférence, enfin ??
- De loisir pur et dur, le sens du mot est passé à  “activité intellectuelle... faite à loisir”.

Les discussions scientifiques que vous pouviez avoir avec Platon étaient de cet ordre. 
Il ne s'agissait ni de travail, ni de jeu à proprement parler.


La relation plutôt... platonique qu'entretenait Aristote avec Platon


C'est ainsi que plus tard, en grec hellénistique
(à la grosse louche, durant les trois siècles et demi avant la période romaine que l'on fait commencer en 30 avant Jésus-Christ),
le mot prendra le sens d'étude, d'école philosophique.


En latin, je vous le disais, schŏla reprend les emplois du grec,


comme celui de lieu où se donnent les conférences.

C'est de cette acception, lieu où l'on enseigne, que naîtra le premier sens de notre escole/école.


Ici, la plaque gravée au-dessus de la porte d'entrée de
l'ancienne école primaire de Gimnée.
Oui, oui, vous lisez bien : ECOLLE PRIMAIRE, 1825



Bon, c'est pas tout ça. Les loisirs, c'est bien, mais nous, on a encore du boulot.

Car voilà, d'où qu'i' vient, ce grec ancien ἔχω, ékhō“tenir, retenir, maintenir...” ? Hein ?

Hein, hein ?

Ben...
- ici, je dois vous raconter les coulisses du blog : jusqu'à présent, c'est Robert Beekes (Etymological Dictionary of Greek) qui nous a guidés, mais pour la suite, qui nous intéresse au premier chef, la racine indo-européenne à la source de ἔχω, ékhō, j'ai dû passer la main à Guus Kroonen (Etymological Dictionary of Proto-Germanic) -



 


Mais reprenons...

- D'où qu'i' vient, ce grec ancien ἔχω, ékhō“tenir, retenir, maintenir...” ??

- Ben, disais-je, mais de la racine indo-européenne...
- c'est du moins comme cela que la retranscrit Guus Kroonen - 
*seǵʰ-e-

au sens de “dominer, posséder...”.



Et donc, amis lecteurs, vous pouvez dès à présent contempler la douce racine avec laquelle nous allons passer quelques dimanches agréables, au calme, loin du brouhaha du monde :


*seǵʰ-e-, “dominer, posséder...




Nous en resterons là pour aujourd'hui.
Mais oui, les vacances se profilent à l'horizon, et je m'y prépare déjà, en ralentissant la cadence...

Et puis, avec cet article, je voulais surtout entrer en matière,
planter le décor...




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racine proto-indo-européenne **seǵʰ-e-, “dominer, posséder...

grec ancien ἔχω, ékhō“tenir, retenir, maintenir...
nom verbal σχολή, skholê, “repos, loisirpuis “activité intellectuelle faite à loisir
glissement de sens
en grec hellénistique, “étude, école philosophique
emprunt
latin classique schŏla, lieu où l'on enseigne
emprunt
ancien français escole, lieu où l'on enseigne
français école


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Chères lectrices, chers lecteurs,

Je vous souhaite un excellent dimanche, une très belle semaine.

Portez-vous bien.



Frédéric



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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter...

Un morceau surprenant, une pépite de gaieté, de joie de vivre,
une délectation musicale...

Un madrigal de Monteverdi, de 1624,
Ohimè, ch'io cado,
 - Hélas, je tombe (amoureuse) -,

qui est déjà TRÈS bien en soi, mais ici... dans une interprétation passionnée, une joyeuse envolée...

Où la frontière entre les styles musicaux n'existe plus,
où la basse obstinée du madrigal se transforme en basse de jazz,
où le madrigal commence à swinguer...


Et pourquoi ce morceau ?
Mais, parce qu'il est temps de s'amuser, puisque l'école est finie !

Voici donc ce magnifique ensemble de Cleveland (oui, oui, Cleveland dans l'Ohio !),
Apollo's Fire,
dirigé par Jeannette Sorrel,
avec en vedette la divine - et si expressive - soprano Erica Schuller...

(oui, Schuller, SchulerSchüler..., comme l'allemand pour élève...).


Délectez-vous...



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2 commentaires:

Diane a dit…

Article très intéressant, et surprenant ! J'ai hâte d'en savoir plus sur cette petite racine proto indo-européenne ... Merci !

Frédéric Blondieau a dit…

Merci, Diane ! :-) Je crois cette jolie racine va nous étonner... !

Bon dimanche,
Frédéric