- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 14 octobre 2018

'jour m'sieur, dame, z'avez rien contre la country ?





Et c’est le même secret que je t’enseigne. Ton passé tout entier n’est qu’une naissance, de même que, jusqu’aujourd’hui, les événements de l’empire. Et si tu regrettes quelque chose, tu es aussi absurde que celui-là qui regretterait de n’être point né à une autre époque ou petit alors qu’il est grand ou dans une autre contrée, et qui puiserait dans ses absurdes rêveries son désespoir de chaque instant.


Antoine de Saint-Exupéry,












Citadelle (1948)





















Bonjour à toutes et tous !



Et moi, où je puise mon inspiration ?



nettement moins connues que les autres, et pourtant, c'est plus
souvent elles que nous implorons...


Où je puise mon inspiration ? C'était ça, la question ?


Oh, ben, parfois, je cherche dans le dictionnaire, ou je pioche dans un de mes dictionnaires d'étymologie indo-européenne préférés, par racine ou étymon (Watkins, ou Leiden, pour faire court).


Ou alors, bien sûr, je réponds à une suggestion, à une demande précise.


Ou moi-même je sèche devant un mot, et me demande vraiment quelle en serait l'origine...


Pour ce dimanche, c'est ce dernier scénario qui l'a emporté. 


Je me demandais ce que pouvait bien vouloir dire notre français contrée.
Et quels étaient ses liens avec l'anglais country.



At the British countryside...

Alors, qu'en est-il ?


Pour tout vous dire, j'avais déjà traité de la racine indo-européenne à l'origine du mot, mais jamais dans un article qui lui était dédié. 


Pourquoi ? Mais parce qu'on la retrouve PARTOUT, et qu'en soi, et à mes yeux du moins, trop commune, trop courante, elle ne présente que peu d'intérêt. 


Ouais... Si ce n'est dans ces mots comme contrée, où vraiment, on ne l'attend pas, où elle surgit sans qu'on l'ait invitée.


Honnêtement, je ne faisais pas le lien entre elle et contrée...


















Oui, oui, oh, on y vient !!

Cette racine indo-européenne à l'origine de contrée, c'est ...



*kom-“avec”.
- Et vraiment, c'est pas demain la veille que je lui dédierai un article -

Oui, bien sûr, *kom-, qui nous a donné le latin cum, et à sa suite cette multitude, cette masse, cette déferlante, cette flopée, ce fatras de mots follement passionnants, de commun à comprendre, de compatriote à comparse...


Pfff.

Vraiment - c'est peut-être strictement personnel -, mais je n'y trouve aucun intérêt
C'est comme ça.

D'où ma grande surprise, précisément, en découvrant cette même *kom- derrière contrée...


C'est curieux, j'ai l'impression que vous trépignez...


Non ?
















Allons-y.


Nous retrouvons notre contrée attesté sous les formes cuntretha et cuntrede, mi-XIème, pour évoluer en contree fin de ce même XIème siècle.


Et c'est de l'adjectif féminin bas latin (non attesté) *contrāta que tout ce petit monde descendait.


*contrāta, ellipse de contrāta regio, ou contrāta terra, désignant la région, ou la terre, là, en face... 










Ce lopin de terre, cette étendue de terre, ou carrément ce pays, tant qu'à faire, qui

- étymologiquement -
vous fait face.

Vous l'aurez deviné, l'adjectif *contrāta s'est créé sur le latin contrā“en face de, vis-à-vis, au contraire de, en sens contraire de, par opposition à”.


C'est bien évidemment lui

- faut-il vraiment le préciser ? -
qui nous a légué notre français “contre”, via, au IXème, la forme latine contra, évoluant, fin du XIème, en cuntre et enfin contre, vers 1170.


Et donc,

ça aussi, vous l'aurez compris,
le latin contrā s'est construit, lui, sur cum.


Sur cum ? Ah bon ?

Mais oui ! 


Un mot, peut-être, avant d'aller plus loin...


Nous assistons ici, mais en un léger différé de quelques millénaires, au même processus qui a donné le latin extrā à partir de ex, ou intrā à partir de, de ... in (bravo si vous aviez trouvé). 



Aaah [soupir], Ernout et Meillet en parlaient déjà. 




Mais oui, et je savoure toujours autant la science de Messieurs Ernout et Meillet, ou Chantraine, qui avaient déjà compris l'importance des racines indo-européennes dans la reconstruction étymologique du latin, ou du grec...


Et donc, dans leur fameux, célèbre et indispensable dictionnaire étymologique de la langue latine, ces incroyables érudits qu'étaient Alfred Ernout et Antoine Meillet avaient déjà établi le parallèle formel entre le latin contrā (ou plus exactement son masculin contrō) et l'osque contrud


L'osque ehtrad étant, lui, le pendant du latin extrā. 

Même procédé, terminaison équivalente
Remarquez la concision de l'osque. On parle d'ailleurs souvent de l'osque court
Au secours
(source)

Ernout et Meillet allaient même jusqu'à proposer une sémantique à ce suffixe, qui, selon eux, devait probablement marquer l'opposition de deux notions... 


Et ils avaient même été un peu plus loin... 

En remarquant que ce suffixe latin -trō/-trā,
présent donc sous la forme -ōd/-ud en osque, allez, on suit,
devait être d'origine indo-européenne, car c'était vraisemblablement toujours lui que l'on retrouvait terminant l'adverbe gotique aljaþrō“d'ailleurs”, ou qui terminait les sanskrits अत्र (“atra”), ici, et तत्र (“tatra”), là...


Ça ne vous dit rien, un suffixe indo-européen marquant l'opposition ?

Mais oui, oh !!!

Allons, allons, réfléchissez...







Si du moins vous une meilleure mémoire que la mienne




- et ça, c'est facile -,



et que vous suivez ce blog depuis au moins le 2 septembre de cette année

(2018, pour les générations à venir),
vous vous souviendrez que nous avons évoqué, dans
Épenthèseuh, épenthèseuh, est-ce que j'ai une gueule d'épenthèseuh?,
le suffixe contrastif *-t(e)ro- (ou *-t(e)ros-).


Ouiiii! Bingo. C'est bien de lui qu'il s'agit ! 


En ce 2 septembre 2018, nous en avions présenté un bel exemple en grec ancien, où, combiné à l'adjectif δεξιός, dexiós, littéralement “de droite, à droite”, il avait donné δεξιτερός, dexiterós, littéralement “ne concernant exclusivement que le côté droit (par opposition au côté gauche)”, d'où son très, très lointain dérivé, notre français ... “dextre”.



Eh oui ! Ernout et Meillet avaient eu le nez creux.

Respect. 



En revanche, 

et ici, c'est Michiel de Vaan qui parle, 
nous n'avons rien retrouvé qui permette d'affirmer que ce suffixe indo-européen *-t(e)ro-ait été associé à la racine *kom- ailleurs que dans le groupe italique.

De là, la proposition selon laquelle la reconstruction italique *kom-tero- est une innovation propre au proto-italique, car non-existante en indo-européen commun.



Bon, voilà pour ce qui est de l'étymologie de ce beau contrée.

Oui, car je ne l'ai pas dit, je trouve ce mot réellement beau. Particulièrement évocateur, doté d'un charme délicieusement suranné et désuet qui a tout pour me ravir...
le charme délicieusement suranné et désuet du Windsor Hôtel Cairo


Mais...

Reprenons le sens de contrée, tel qu'il nous est transmis par son étymologie, voulez-vous ?

Redisons-le, il serait donc issu d'une forme italique innovante, mariant deux racines indo-européennes que personne n'avait visiblement jamais imaginé associer:

  • *kom-“avec”, 
et
  • ce fameux suffixe contrastif *-t(e)ro-.

Quant à son sens original, comment faut-il l'interpréter ?


La terre d'en face, certes, mais pensons à cette ingénieuse construction italique d'un “avec” opposécontrasté


En opposition, oui, mais par rapport à quoi ?


Au reste. À tout ce qui n'est pas “avec.  


En d'autres termes - et c'est bien ce que l'on retrouve dans notre français contre -, implicitement

mais l'étymologie nous rend cela explicite -,
la relation que vous établissez entre un objet et ce contre quoi il [se trouve, est adossé, est posé, est appuyé...] - que sais-je -, est une relation absolue, d'un objet à l'autre, à l'exception de tous les autres.

Selon cette logique, seul un objet (ou un seul ensemble d'objets, on va pas chicaner) peut être contre celui que vous désignez. 


Suis-je clair ? Peut-être pas, hein... 


Ce que je veux dire, c'est qu'étymologiquement, le terme contrée ne peut faire référence qu'à une étendue de terre proche, voisine, immédiatement face à vous. 

Littéralement juxtaposée.

En totale opposition avec d'autres étendues, éloignées car non-attenant à l'endroit où vous êtes.


La contrée ne peut-être qu'un lieu que vous connaissez, où vous vivez, que vous pouvez contempler là, précisément devant vos yeux, à l'exclusion d'autres terres.


Il y a là, au cœur même de la sémantique du mot contrée, une formidable, une puissante notion d'appartenance, ou en tout cas de localisation


L'expression en nos contrées si l'on part du sens originel du latin contra, serait ainsi un vilain pléonasme, ce nos étant dès lors parfaitement superflu ; en ces contrées pouvant amplement suffire.


De même, parler de contrées lointaines serait une pure hérésie, un oxymore de derrière les fagots...


Bon, bon, oui, peut-être, il n'y a que de grands malades comme moi qui peuvent trouver passionnant ce genre de considérations...


Mais bon, on n'se r'fait pas, mon bon monsieur.






Ah oui, j'allais oublier... 


Et donc, l'anglais nous a emprunté

- pour faire simple -
le moyen français contree via
- forcément -
l'anglo-normand, précisément contré, countré, cuntré, pour créer country.


Country qui, remarquons-le, a étendu le sens original, “localisé, du mot, pour désigner un pays, une région, ou la campagne, mais en a parfois conservé, malgré tout, un sens restreint, comme dans l'expression “to die for one's country”, que l'on pourrait parfaitement traduire par “mourir pour la patrie”.



Et je finirai en beauté, en vous donnant un exemple édifiant de cette notion d'appartenance, de localisation encore bien palpable dans un autre dérivé roman du latin contrāta...


Je veux parler de l'italien contrada, au pluriel contrade, qui désigne encore, à Sienne

- pour citer un exemple bien connu, mais il y en avait ailleurs -
des subdivisions territoriales correspondant à des regroupements culturels particulièrement marqués au sein des quartiers médiévaux de la ville.

L'appartenance à l'une ou l'autre de ces contrade vous conférait, à l'époque de Sienne cité-État rivale de Florence sur la Toscane, une véritable identité, qui teinterait - le mot est faible... qui définirait, scellerait ! - votre vie tout entière.





Et voilà !


Mes remerciements sincères à Ernout et Meillet, Michiel de Vaan, Alain Rey et à l'Oxford English Dictionary pour leur aide précieuse dans la conception de cet article. 




Récap' ?


racine indo-européenne *kom-“avec suffixe contrastif *-t(e)ro-
proto-italique *kom-tero- 
osque con-trud, latin con-trō, con-trā, “en face de, par opposition à...

IXème, latin postclassique contra

fin du XIème, ancien français cuntre

vers 1170, ancien français contre

moyen français contre
français contre

---

racine indo-européenne *kom-“avec suffixe contrastif *-t(e)ro-
proto-italique *kom-tero- 
latin con-trō, con-trā, “en face de, par opposition à...
adjectif latin contrāta dans contrāta regio / contrāta terra
ellipse
mi-XIème, ancien français cuntretha et cuntrede
fin XIème, ancien français contree
moyen français contree
français contrée

---

fin XIème, ancien français contree

moyen français contree

anglo-normand contré, countré, cuntré
anglais country






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très, très belle semaine !

À dimanche prochain ?




Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.

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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

un peu de musique de la campagne,

de la musique ... Country.

Maren Morris, jeune et talentueuse auteur/compositrice/interprète dont j'ai découvert le premier album il y a peu, qui mélange habilement Country et Rock/Pop,
dotée d'une superbe voix, et d'un sens de la mélodie irréprochable...

Ici, dans une version acoustique, épurée - minimaliste comme on dit dans la presse intello-branchouillarde - d'un morceau que j'ai pratiquement écouté en boucle pendant les dernières vacances:

Company You Keep



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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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article suivant: Le comté serait-il un fromage fait à base de Hobbits?

dimanche 7 octobre 2018

le soir est aux Hespérides ce que le matin est aux magiciens







In consequence of an agreement between the sisters, Elizabeth wrote the next morning to her mother, to beg that the carriage might be sent for them in the course of the day. But Mrs. Bennet, who had calculated on her daughters remaining at Netherfield till the following Tuesday, which would exactly finish Jane’s week, could not bring herself to receive them with pleasure before. Her answer, therefore, was not propitious, at least not to Elizabeth’s wishes, for she was impatient to get home. Mrs. Bennet sent them word that they could not possibly have the carriage before Tuesday; and in her postscript it was added, that if Mr. Bingley and his sister pressed them to stay longer, she could spare them very well. Against staying longer, however, Elizabeth was positively resolved—nor did she much expect it would be asked; and fearful, on the contrary, of being considered as intruding themselves needlessly long, she urged Jane to borrow Mr. Bingley’s carriage immediately, and at length it was settled that their original design of leaving Netherfield that morning should be mentioned, and the request made.


  The communication excited many professions of concern; and enough was said of wishing them to stay at least till the following day to work on Jane; and till the morrow their going was deferred. Miss Bingley was then sorry that she had proposed the delay; for her jealousy and dislike of one sister much exceeded her affection for the other.The communication excited many professions of concern; and enough was said of wishing them to stay at least till the following day to work on Jane; and till the morrow their going was deferred. Miss Bingley was then sorry that she had proposed the delay; for her jealousy and dislike of one sister much exceeded her affection for the other.


Jane Austen,

Pride and Prejudice, Chapitre XII


Comme il avait été convenu entre les deux sœurs, Elizabeth écrivit le lendemain matin à sa mère pour lui demander de leur envoyer la voiture dans le cours de la journée. Mais Mrs. Bennet qui avait calculé que ses filles resteraient une semaine entière à Netherfield envisageait sans plaisir un si prompt retour. Elle répondit donc qu’elles ne pourraient pas avoir la voiture avant le mardi, ajoutant en post-scriptum que si l’on insistait pour les garder plus longtemps on pouvait bien se passer d’elles à Longbourn.

Elizabeth repoussait l’idée de rester davantage à Netherfield ; d’ailleurs elle ne s’attendait pas à recevoir une invitation de ce genre et craignait, au contraire, qu’en prolongeant sans nécessité leur séjour elle et sa sœur ne parussent indiscrètes. Elle insista donc auprès de Jane pour que celle-ci priât Mr. Bingley de leur prêter sa voiture et elles décidèrent d’annoncer à leurs hôtes leur intention de quitter Netherfield le jour même.

De nombreuses protestations accueillirent cette communication et de telles instances furent faites que Jane se laissa fléchir et consentit à rester jusqu’au lendemain. Miss Bingley regretta alors d’avoir proposé ce délai, car la jalousie et l’antipathie que lui inspirait l’une des deux sœurs l’emportaient de beaucoup sur son affection pour l’autre.

Traduction de V. Leconte et Ch. Pressoir


Jane, la plus jolie des filles Bennet, incarnée ici au
cinéma par Rosamund Pike.

Rosamund Pike qui est en train de lire pour moi
Pride and Prejudice dans sa version livre sonore,
pur bonheur qui me ferait passer toute la journée
en métro ; c'est tout dire.




























Bonjour à toutes et tous !




*uekspero-

Ou même *ue-k(ʷ)sp-er-o-.



Comme nous l'avons découvert dimanche dernier 
- relisez donc "Утро вечера мудрее" (le matin est plus sage que le soir), proverbe russe -,
ce mot indo-européen, qui, pris littéralement, correspondrait à (ce qui s'étend) vers la nuit”, devait désigner le soir !


le soir dans notre country house



C'est lui qui est à l'origine de l'étymon balto-slave *wekeros, de qui descendront les mots baltes et slaves
- je sais, c'est surprenant -
utilisés pour désigner le soir, certes, mais aussi hier

Ce rapprochement sémantique entre soir et hier est intéressant, ne trouvez-vous pas ?
Surtout quand on le compare à cet autre binôme que l'on retrouve dans la sémantique des langues indo-européennes que forme le couple matin - demain.

Nous en avions parlé le 17 novembre 2013
demain matin
Cet article un peu à part, d'il y a près de cinq ans, ne traitait pas à proprement parler d'une racine indo-européenne, mais bien des mots véhiculant les notions de matin et demain employés dans les langues indo-européennes actuelles.
Même si ces mots ne proviennent pas d'une seule racine indo-européenne - nous en avions décompté au moins trois -, il faut constater que bien souvent, dans un groupe linguistique, ou dans une langue en particulier, c'est la même racine qui a servi à créer les mots qu'on y trouve pour matin et demain.

C'est évidemment le cas du français, où notre demain est un dérivé direct du latin “de mane”, “du matin”, issu de l'indo-européenne *ma-1 , ce qui est bon”.

L'anglais, qui, lui, utilise la racine indo-européenne mer-1 / *merk-, use du même stratagème: le joli (mais archaïque ou poétique) morrow désigne le matin, ou le jour suivant. Tomorrow, to-morrow ressemblant furieusement, quant à la forme, à notre de-main.


Et c'est pour la présence de ce beau and till the morrow their going was deferred que je vous ai livré cet extrait de Pride and Prejudice en exergue...

Même topo en russe, mais ici avec des dérivés de la racine *aus-associée à l’est.
Le russe pour matin, c'est son lointain dérivé утро (outra”), et le demain russe, c'est le composé за (za) -  утро (outra”): завтра (zavtra”).


  • mer-1 / *merk- a donné morning ou morgen, le matin (l’aube, la lumière naissante)
  • *ma-1 a donné matin comme “le moment propice”.
  • *aus- a donné aurore, associée à l’est: “là où la lumière commence à briller”

Et donc, on ne peut que le constater, pour nos langues indo-européennes, le matin correspond plutôt au matin du lendemain, du jour qui vient. Ou, si vous préférez, le lendemain n'est que le jour qui arrive avec le matin suivant.  

Même logique pour le soir, et le jour d'avant, du moins pour le groupe balto-slave... 
Où le soir n'est que le dernier moment avant la nuit précédente, ou, vu d'un autre angle, hier, ce jour d'avant aujourd'hui, n'est que ce jour que le dernier soir que nous avons vécu a cloturé...

Nous ne faisons qu'avancer... Hélas, peut-être... 
Inéluctablement, nous avançons vers notre seule certitude, ce que nous appelons la mort.
Mais irrésistiblement, nous attendons la naissance d'un nouveau jour. Nous espérons tous que le soleil reviendra après la nuit, non ?
Le matin, ainsi, représente l'espoir, un jour nouveau: la vie.

Inconsciemment, peut-être, mais toujours dans cette même perspective, nous faisons du soir non plus un synonyme de vie, mais plutôt de mort. De repos, en tout cas. Le soir qui n'appelle que la nuit, faite pour le repos. En ce sens, on préfère qu'il soit passé. Qu'il soit du passé. En attendant la promesse d'un nouveau jour, avec le matin...





Géographiquement parlant, cette fois, nous l'avons vu
orientons-nous -,
nos langues ne sont pas neutres non plus, renvoyant le soir à l'ouest, et le matin à l'est...

Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que dans la tradition chrétienne, l'Orient représente le Christ.

Et nous voilà tous, chacun d'entre nous, là, ici et maintenant, au milieu, entre l'Orient et l'Occident, le soir et le matin...



et la France est au centre du monde, tout le monde le sait


Or donc !

L'étymon balto-slave *wekeros a lui-même engendré deux couples de formes, 
d'un côté...

  • les proto-slaves *večerъ (“vietcher”)soir et *vьčera (“vtchira”)hier

et de l'autre...

  • les proto-baltes *vākaras, soir” et vākar, hier”.


Commençons donc par les formes slaves...
Ah oui: TOUS les dérivés de *večerъ signifieront bien soir”, sans exception.
Du slave *večerъ, soir est issu, par exemple
- OUIIIIII !!!! -,
le vieux slavon d'église (attesté, lui) večerъ.




















Mais en proviennent également...
  • le russe ве́чер (vietcher),
  • l'ukrainien ве́чір (vietchir),
  • le bulgare ве́чер (vietcher),
  • le serbo-croate ве̏че̄р, ве̏че̄vȅčēr, vȅčē,
  • le tchèque večer, 
  • le polonais wieczór, ou - soyons fous -, 
  • le bas sorabe wjacor, jacor.


La Place Rouge, le soir...


Du slave *vьčera (“vtchira”)hier”, on retiendra...


le - OUIIIIIIII !!!!! - vieux slavon d'église vьčera,
le russe вчера́ (“vtchira”), ou
le tchèque večer.

Tous, sans exception, signifiant hier”.


Du balte azar euh non vākaras, soir sont issus... 

  • le lituanien vākaras, soir”, et 
  • le letton (mais l'est-on VRAIMENT ?) vakars, soir”.


Quant à la descendance du proto-balte vakarhier”,
nous retiendrons...
  • le lituanien vākar, hier”, et
  • le letton (oui, mais... l'est-on... vraiment?) vakar, hier”.


Et voilà ! 



Mais, malgré tout, c'est le grec ancien qui aura le dernier mot ...

Car *ue-k(ʷ)sp-er-o- lui a légué
- via le proto-hellenique *ϝέσπερος, *wésperos -
l'adjectif ἕσπερος, hésperosdu soir, vespéral”, mais qui pouvait s'entendre aussi comme “occidental”.

Substantivéἕσπερος désignera tout simplement ...
- allez, je vous aide, c'est comme soi, mais avec un r en plus-
le soir ! Bravooo !

Ou même - et c'est tellement beau - l'astre du soir, Vénus (ellipse de ἕσπερος ἀστήρ, hésperos astḗr).


la Lune, et Vénus...



Ἓσπερος, Hesperos, est aussi la personnification de l'astre du soir.
Oui, de Vénus, si vous suivez toujours.


Et puis, et puis, 
ce brave Hesperos (que l'on nomme aussi Hesperus), a eu, selon certaines sources
- les gens sont comme ça - 
des filles...

Ἑσπερίδες, Hesperídes, les Hespérides...
Les Nymphes du Couchant...


Les Nymphes dans leur jardin



Récap' !


élément *ue-“vers?” + racine indo-européenne  k(ʷ)sep-r/n-, “nuit”
mot composé indo-européen *ue-k(ʷ)spero-“soir” ((ce qui s'étend) vers la nuit”)
balto-slave *wekeros
proto-slave *večerъ (“vietcher”) et proto-balte vākarassoir”,
proto-slave vьčera (“vtchira”) et proto-balte vākar, hier

---

proto-slave *večerъ (“vietcher”), soir
vieux slavon d'église večerъ, russe ве́чер (vietcher), tchèque večer, soir”...

---

proto-balte vākarassoir
lituanien vākaras, soir”, letton vakars, soir”.

---

proto-slave vьčera (“vtchira”), hier
russe вчера́ (“vtchira”), tchèque večer, hier ...

---

proto-balte vākar, hier
lituanien vākar, letton vakar, hier

---

élément *ue-“vers?” + racine indo-européenne  k(ʷ)sep-r/n-, “nuit”
mot composé indo-européen *ue-k(ʷ)spero-“soir” ((ce qui s'étend) vers la nuit”)
proto-hellenique *ϝέσπερος, *wésperos-
ἕσπερος, hésperosdu soir, vespéral”, occidental”...

Ἑσπερίδες, Hesperídes, les Hespérides

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Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très, très belle semaine !

À dimanche prochain !




Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.

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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

évidemment, hélas,

"Hier Encore",

Charles Aznavour,
22 mai 1924 – 1er octobre 2018




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