- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 12 février 2017

Être stylite sur un stylobate, ça le fait vraiment pas.





Gloire à ceux qui ont forgé silencieusement mais efficacement le fier levain qui, demain ou après-demain au plus tard, fera germer le grain fécond du ciment victorieux, au sein duquel, enfin, sera ficelée, entre les deux mamelles de l'harmonie universelle, la prestigieuse clef de voûte qui ouvrira à deux battants la porte cochère d'un avenir meilleur sur le péristyle d'un monde nouveau !

André Isaac, dit Pierre Dac

Pierre Dac
 15 août 1893 - 9 février 1975
















Bonjour à toutes et tous!




*stā-. “Être debout”.


Je sais, c’est surprenant.

Et je peux déjà vous le dire, ce dimanche ne sera pas le dernier centré sur cette invraisemblable racine indo-européenne, qui nous occupe depuis déjà pas mal de temps.


Aujourd’hui, voyons de plus près une forme allongée basée sur le degré zéro de *stā-: *stū-,
que l’on fait, soit dit en passant, dériver d’une version antérieure *stūə-, mais bon, je présume que ça ne vous fait ni chaud ni froid.

OK, ça a le mérite d'être clair.


Une forme suffixée de *stū-, *stū-lo-, qui aurait signifié simplement “poteau, pieu”, est à l'origine du grec ancien… στῦλος, ‎stûlos, “colonne, pilier, support”.



Mais oui, nous lui devons des mots comme …


Péristyle:

Nous l’avons emprunté sans vergogne au latin classique peristȳlum, peristȳlium.
Sans vergogne, car le latin l’avait lui-même déjà emprunté au grec ancien περίστυλον, ‎perístulon, neutre substantivé de περίστυλος, ‎perístulos, “entouré par des colonnes”, 
composé où on retrouve...
  • περί, ‎perí, “autour”, et évidemment notre 
  • στῦλος, stûlos, “pilier…”.

En grec, perístulon désignait une colonnade entourant la cour intérieure d’un édifice, ou disposée… autour… d’un édifice.



Et particulièrement en archéologie, péristyle s’appliquera à la partie de la maison romaine qui consistait en une colonnade autour d’une cour, ou d’un jardin.

Pompéi, maison de Ménandre



Octostyle:

Allez, à votre avis?
Élément d’architecture, ou façade, comportant [un nombre précis] de colonnes. 
La question: combien de colonnes?

Ben oui. le mot est un composé de οκτώ, oktô, huit”, et de , de???
OUI, BIEN! στῦλος, ‎stûlos, “colonne, pilier”.

église de la Madeleine, Paris
Si si, vous pouvez compter.


Systyle:

- Élément d’architecture comportant six colonnes?
- Bon, on dira que je n’ai rien entendu.

Le grec ancien σύστυλος, systylos, emprunté en latin pour faire systylos
(ça valait bien la peine de l’emprunter, pour ne même pas y toucher. Enfin…),
et que le français a repris à son tour sous la forme systyle, représentait un ensemble particulier, une ordonnance de colonnes particulière, où l’entrecolonnement était de deux diamètres, ou de quatre modules.
Oui, le module était une mesure arbitraire servant à établir les rapports de proportion entre toutes les parties d’un ouvrage d’architecture.
NON - AUX MESURES - ARBITRAIRES,
NON - AUX MESURES - ARBITRAIRES!

C'est le diamètre ou le demi-diamètre du bas de la colonne qui servait ordinairement de modules.

Le σύ, sy de σύστυλος, systylos n’était qu’une forme de σύν, sún, “avec, ensemble.”

Il s'agit de ce même σύν, sún dont nous avions parlé la dernière fois,
- Et la Stasi, alors? - Non, RIEN à voir.
qui dérive de la racine indo-européenne *sem-, “ensemble”, “un” (“comme un seul”), à qui nous avions consacré quelques articles, comme le remarquablement intéressant …
C'est simple: trop souvent ensemble, on finit par être assimilé l'un à l'autre...
Delphes, trésor de Cyrène: rapports de proportion


Distyle:

- Euh, “élément d’architecture comportant … dix colonnes”??
- Comment dire? C’est touchant? Ton grand-frère sait que tu joues avec son PC pendant qu'il n'est pas là, ma petite chérie?

Distyle est, lui, une invention nettement plus récente, datant du XIXème.
Ce di est repris du grec ancien δι-, di-, “deux” ou “double”.

Et donc, distyle se dira, en architecture, d’un édifice comportant un couple de colonnes.

deux, ni plus, ni moins


Et en botanique, il se dira des fleurs qui ont deuxstyles!

Eh oui, notre style, dans cette acception-là en tout cas, provient de στῦλος, ‎stûlos “colonne”, et désigne la partie allongée du pistil, entre l’ovaire et le ou les stigmates.

(source)


Bon, on va peut-être passer les
  • tétrastyle “qui a quatre colonnes de front”,
  • hexastyle “portique qui a six colonnes de face”, 
  • décastyle “édifice à dix colonnes de front” et autres 
  • polystyle “d’un édifice où il y a beaucoup de colonnes”. 
(le truc: dès que vous voulez décrire un édifice avec au moins deux colonnes, parlez de polystyle, c’est plus simple, et ça aura l'avantage de vous éviter d’étaler votre culture et de passer pour un pédant.)
(source)


Styloïde:

- Qui ressemble à une colonne??
- OUI, c’est bien! La terminaison -oïde correspond au grec ancien εἶδος, eidos, “forme, aspect”.

En anatomie, styloïde se dit d’une extension osseuse et pointue (donc, “en forme de colonne”) où se fixent les muscles.

Ah ça, pour de beaux processus styloïdes,
ce sont de beaux processus styloïdes



Stylobate:

Le mot est un emprunt au grec ancien στυλοβάτης, stulobátēs, “base de colonne”.

On y retrouve, à côté de notre στυ̃λος, stûlos, βάτης, batês, “marche” (βαίνειν , baínein signifiant “aller, marcher”).

Stylobate, vous l’aurez compris, désigne, en architecture, le piédestal, le soubassement qui porte des colonnes.



Stylite:

Ça, c’est nettement plus comique.

Le mot provient du grec écclésiastique στυλίτης, stulítēs, basé, évidemment, sur notre στῦλος, ‎stûlos “colonne”.
Ce suffixe -ίτης, -ítês permettait de créer des noms masculins. C’était l’équivalent, en d'autres termes, de notre suffixe -ier, qui sert notamment à désigner la personne réalisant une action, un métier... Bateau? Batelier. Banque? Banquier.
Littéralement, donc, στυλίτης, stulítēs pourrait se comprendre comme “colonnier”, “celui à la colonne”…

Il n’y avait, je vous l’assure, RIEN de graveleux.



Mais non. Les stylites étaient ces fameux ermites, des débuts du christianisme, qui n’avaient rien trouvé de mieux pour fuir le monde et se rapprocher de Dieu, que de vivre en permanence en haut d’une colonne.

Siméon le stylite (en haut)


Il n’y en a plus beaucoup, de stylites, il faut bien le dire.
Beaucoup sont tombés, et par là même, se sont rapprochés de Dieu encore plus vite qu’ils ne l'avaient espéré.


Sylvain Pierre Durif: encore un qui a pris Dieu en pleine face



- Bon, euh, y en a rien que pour le grec, aujourd’hui, c’est ça??
- Subtile remarque. Mais non, attendez.

Car sur une forme secondaire de degré plein basée sur *stū-, *steuə-, et suffixée en *-ro-,
pour donner donc *steuə-ro-,
s’est construit le sanskrit…
स्थविर, sthavira-, “ancien, solide, vieillard, vénérable…”.

D’où le composé स्थविरवाद, sthavira-vAda désignant la toute première - donc la plus ancienne - école de bouddhisme, वाद,vAda signifiant la doctrine, d’où “enseignement, école”.

Le sanskrit sthaviravAda signifiait donc “Enseignement des Anciens”.

En pâli, le mot est devenu theravāda.


Et c'est sous ce nom - theravāda, pour tout poisson rouge qui suivrait ce blog - qu'une branche du bouddhisme est toujours particulièrement bien représentée à l'heure actuelle en Asie du Sud et du Sud-Est continentale, le Sri Lanka étant devenu le centre spirituel de ce courant, comptant environ 14 millions de pratiquants, soit 70% de la population!

Sri-Lanka, hier et aujourd'hui


Et puis, toujours en sanskrit, pilier se dit स्थूणा, sthUNA. En tout cas quand il s'agit d'un pilier sacrificiel.
Sinon, le bête pilier, le bête poteau, ce sera स्थूण, sthUNa.
Tout comme en avestique: stūna-.



Allez, une petite dernière fournée de dérivés de notre *stā-, pour la route.

Car on la retrouve aussi vraisemblablement - du moins sous une forme variante - dans le proto-slave *stъlbъ et le proto-balte (soyons fou) *stulb-, pilier”.

D'eux dériveront notamment
  • le russe столб, “stolb”, “pilier, pieu, colonne…”, ou encore, toujours dans le sens de “colonne”, 
  • le lituanien stul̃bas, ou 
  • le letton (mais l’est-on vraiment?) stulbs‎.


pilier (de comptoir) russe


Là-dessus, comme aurait dit un stylite,
je vous souhaite un très beau dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric


Attention
ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Et pour nous quitter, 
Du Bach. Oui, encore du Bach.

La fugue de la sonate n°2 pour violon en la mineur, BWV 1003.

Jusque là, rien de spécial...
Mais ici, magistralement exécutée,
par Tatyana Ryzhkova, 
à la guitare!



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article suivant: le style et la manière

dimanche 5 février 2017

- Et la Stasi, alors? - Ben oui, c'est la même racine. Évidemment, enfin!





“Avec ma famille, c’était la Stasi.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que ça continue avec mon frère, le roi Philippe. 
Leur erreur : avoir accepté un entourage qui voulait me nuire et m’empêcher de travailler ”.

Laurent (Benoît Baudouin Marie), Prince de Belgique

















Bonjour à toutes et tous!


*stā-. On n’y coupera pas.




La semaine dernière, nous avions vu que le grec ἵστημι, hístêmi, “placer, mettre en place…”, à l’origine du français stase, dérivait d’une forme dédupliquée de notre chère *stā-: *si-st(ə)-.
- Et la Stasi, alors? - Non, RIEN à voir.

Et le titre de l’article, sous forme de boutade, était - je l’espère - suffisamment clair: NON, il n’y a aucun rapport entre notre “stase” et l’allemand “Stasi”.

C’est toujours parfaitement exact!

Notre stase n’a rien en commun avec ce Stasi, qui n’est au demeurant qu’une de ces nombreuses abréviations dont les germanophones sont si friands.
Des abréviations! Allez donc! Comme s'ils se sentaient obligés de réduire la longueur de mots allemands jugés trop longs! Alors que nous le savons parfaitement, s'il y a bien une langue réputée pour la brièveté de ses mots, c'est l'allemand.
Rindfleisch­etikettierungs­überwachungs­aufgaben­übertragungs­gesetz 
(“Loi sur le transfert des obligations de surveillance de l'étiquetage de la viande bovine”)  
Kraftfahrzeug-Haftpflichtversicherung 
(“Assurance responsabilité civile automobile”)  
Straßen-Verkehrs-Zulassungsordnung 
(“Règlement relatif à l'admission des véhicules à la circulation routière”)  



Évidemment, si on s’intéresse à Stasi en tant qu'abréviation, et donc aussi et surtout aux mots qui s’y trouvent abrégés, il y a bien un rapport à faire entre Stasi et stase.

Car OUI, en ce sens, Stasi dérive bien de notre *stā-.
Même s’il n’y a strictement aucun rapport entre stase et Stasi.

Suis-je clair?
Ce “suis-je clair”, j’avais appris à l’utiliser il y a des années, du temps où je donnais des cours d’informatique en entreprise. 
On nous avait expliqué à l'époque, et avec beaucoup de bon sens, que si une personne ne comprenait pas quelque chose que vous lui expliquiez, cela ne voulait pas nécessairement dire qu’elle était idiote
Après une explication qui n'avait pas fait mouche, il valait peut-être mieux se demander: “et toi, le formateur, es-tu sûr d’avoir bien expliqué?”. 
Demander, à la fin d’un exposé, “vous avez compris?” sous-entend, insidieusement et très maladroitement, une relation de supériorité, entre vous et la personne que vous formez. “Moi je sais, toi non”. “Et si tu ne sais pas, si tu n’as pas compris, ben… c’est que t'es bête”.  

C’est tellement vrai que si vous posez ce genre de question à des adultes, lors d'une formation, personne ne va jamais vous répondre par la négative. Ou très rarement.
Car cela reviendrait tout simplement à avouer une faiblesse, reconnaître implicitement qu'on est un idiot qui n'a rien compris de ce que toute personne normale aurait probablement dû trouver limpide… 
Et si vous posez cette question en toute bonne foi, pour réellement obtenir une réponse, pour vous assurer que le message que vous aviez à partager est bien passé, c’est raté, vous n’en saurez rien
D’où ce “suis-je clair?”.  

“Ai-je été clair?” Là, c’est VOUS qui vous mettez sur la sellette: si les participants n’ont pas compris, c’est pas leur faute, c’est vous qui vous êtes mal exprimé.  
Et ils n’hésiteront pas, alors, à vous redemander des explications. 
Tout le monde y gagne!


Donc, suis-je clair?
Et - entre nous - une fois que vous êtes passés du côté du tableau, du côté du prof, vous vous rendez compte de plein de choses, invisibles, inimaginables, inconcevables quand vous êtes de l'autre côté, celui des élèves! 
(Les profs qui me lisent me comprendront.)

Que, par exemple, après avoir présenté de la matière, rien que par l'attitude, le regard des participants au cours, vous détectez instantanément ceux ou celles qui ont suivi, qui ont compris, qui n’en ont rien à cirer, qui n’écoutaient pas, ou même qui auraient voulu suivre mais qui ont été distrait(e)s, et qui aimeraient que vous recommenciez sans oser vous le dire

Enfin.


L’allemand Stasi est (ou plutôt était, et heureusement, dirais-je) l’abréviation de Staatssicherheit.
La Sécurité d’État, en ce doux pays qu'était l'Allemagne de l’Est, où - comment dire? - le respect de la personne humaine n'était pas à proprement parler érigé en religion d'état.

Et surtout, comment faisaient-ils pour TOUJOURS obtenir ces couleurs
verdâtres?


Le nom officiel de la Staatssicherheit était Ministerium für Staatssicherheit, ou MfS: ministère de la Sécurité d’État.

quelques hauts fonctionnaires de la Stasi

Créée le 8 février 1950, et sous tutelle du gouvernement de la RDA, la Stasi était désignée comme “le bouclier et le glaive du parti” (“Schild und Schwert der Partei”) par l’indigeste propagande du régime.

brrrr, ça donne encore froid dans le dos

Et cet allemand Staat (“état, pays”) que l'on retrouve dans Staatssicherheit provient du latin status, le participe passé de stō, stāre, dont nous avons déjà abondamment parlé.
Relisez peut-être - je dis ça, je dis rien - 
La Statue de la Liberté? Aux Etats-Unis..

Et l’allemand Staat, il l’a trouvé où, le latin status?

Mais enfin? NON, pas LÀ où vous pensez.



Mais quels esprits tourmentés?!
La finesse d'esprit, ça ne signifie donc rien, à vos yeux?


On suppose en fait que l’allemand Staat,
en passant par le moyen néerlandais staet,
puis le moyen bas allemand stāt, 
a emprunté le mot à ... notre ancien français estat - eh oui! -, que nous avions nous-mêmes emprunté au latin status.

Le state anglais, d’ailleurs, n’est aussi qu’un emprunt à l'ancien français estat.
Ce n’est pas pour rien qu’il en a conservé pratiquement toutes les acceptions (gouvernement, pays, peuple, disposition, rang / condition… ). 

OUI, ENCORE un mot français passé en anglais!

Quand, bon dieu, les Britanniques feront-ils enfin quelque chose pour empêcher ce raz-de-marée de mots français qui les submergent, qui ne fait qu’appauvrir leur si belle langue, et depuis si longtemps?
(Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas encore: c’est du second degré.) 

Vous apprendrez que je ne comprends toujours pas ce que les francophones, et surtout me semble-t-il les Français, reprochent à l’anglais, d’autant que j’en ai rarement entendu (des Français) qui parlaient anglais. 
De là à dire qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent… 
(Oh oui - ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit -, il y en a qui le parlent vraiment très bien ; et d’autres, encore, qui le baragouinent,
- non non, vous ne m’aurez pas, je ne ferai ici aucune grasse et lourde allusion bien machiste à des night-clubs dédiés à une partie de la population féminine -
ça non plus, ce n'est pas une allusion bien grasse

mais il y a aussi ceux qui pensent parler anglais, mais qui se contentent de cet ersatz qu’est le globish. Ou qui, par une méconnaissance crasse de leur propre langue, et de l'anglais, parlent le franglais.)


- Diss izeuh nott troueuh, aïe spiikaanh pairfecli inglicheuh!
- Oui, c’est bien ce que je voulais dire.

En revanche, et à l'inverse, Jackie Kennedy parlait un français tout à fait charmant!




Ah, il y a aussi le délicieux accent de Petula!



Bref.

Donc, voilà, Stasi, par sa composante Staat, est bien un dérivé de notre *stā- bien aimée.



Tiens, et qu’en est-il de l’allemand Stätte, alors? Stätte l’endroit, le lieu, le site… 

Eh bien, c’est une excellente question.
La réponse en deux mots: oui, et non.

OUI, Stätte provient bien de notre indo-européenne *stā-.
Et pour être plus précis, par une forme suffixée basée sur son degré zéro: *stə-ti-.
Mais cette fois, NON, la filiation s’est faite, non plus par des emprunts franco-latins mais plus sereinement - et plus classiquement - par la voie germanique.

En effet, on fait descendre Stätte de *stā- par le proto-germanique (non attesté) *stēn-, “être debout”. 
Sur la racine de *stēn- se serait créé un radical en *-ti, donnant une forme *stadi(z)-, “lieu, ville…”, dont découlerait alors ce Stätte.
(Je vous renvoie à l'excellent Etymological Dictionary of Proto-Germanic, de Guus Kroonen - Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series.)



Stätte ne vous dit peut-être pas grand-chose…
À moins que vous ne soyez versé dans la paléontologie



Où nous trouvons, même en français, Lagerstätte.

Littéralement, “lieu de stockage”.
Mais plus précisément, et en l'occurrence: gisement, dépôt sédimentaire.

Lagerstätte:
en paléontologie, donc,  
dépôt sédimentaire qui contient une grande diversité de fossiles ou des fossiles très complets.
À ne pas confondre, évidemment, avec l'Académie française.




- Eh mais, tu disais que le germanique *stadi(z)- signifiait aussi “ville”… Se pourrait-il que euh…
- ... Que l’allemand Stadt, la ville, en dérive? OUI, absolument!

Rothenburg, charmante ville médiévale allemande

Tout comme le gotique staþs, “lieu”, les danois et suédois stad, le néerlandais stad, ou même le yiddish שטאָט ‎(“shtot”).

- Et euh... rien en... ?
- Bon, d'accord, j'ai compris.

Et aussi... le vieux norois ...














... staðr.


Ou même, soyons fou, le féroïen staður.

Ou encore l’anglais… stead.
Qui a signifié, dans des acceptions à présent désuètes, endroit, lieu, siège, ville, propriété”.

On l’emploiera encore, aujourd’hui, dans des expressions comme “I’ll work in your stead”: “je travaillerai à ta place”, ou “this recommendation will stand you in good stead”: “cette recommandation vous sera bien utile”.


Loin des langues germaniques,
mais toujours de cette forme *stə-ti- de notre indo-européenne *sta-,
nous avons encore tiré le sanskrit… स्थिति, sthiti, “position, situation…”.
Ou l'avestique stāti, de même sens.


Je vous rassure tout de suite, nous n’en avons pas encore fini avec l’invraisemblable *sta-!



Je vous laisse, pour ce dimanche.

À vous toutes et tous, je vous le souhaite très agréable.
Passez une excellente semaine!

Si vous le voulez bien, retrouvons-nous… voyons? Dimanche prochain?




Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Pour nous quitter, quelques notes d'un compositeur originaire d'Eisenach, 
ville qui eut le malheur de se retrouver de l'autre côté de la frontière,
lors de la création de la RDA, en 1949.

Voici Glenn Gould, jouant ici pour nous (en tout cas pour moi), en 1981,
l'Aria et les trois premières variations des Variations Goldberg,
BWV 988, de J. S. Bach.




dimanche 29 janvier 2017

- Et la Stasi, alors ? - Non, RIEN à voir.


article précédent : Debout, Albanie !



L'iconostase, haute muraille de vermeil à cinq étages de figures (…) éblouit l'œil par sa fabuleuse magnificence. À travers les découpures de l'orfèvrerie, les mères de Dieu, les saints et les saintes passent leurs têtes brunes et leurs mains aux tons de bistre (…) Quel beau motif de décoration que ces iconostases, voile d'or et de pierreries tendu entre la foi des fidèles et les mystères du Saint-Sacrifice !

Théophile Gautier, 
Voyage en Russie

Théophile Gautier,  1811 - 1872
















Bonjour à toutes et tous !


Alors, à votre avis, de quelle racine va-t-on traiter aujourd’hui, mmmh ?

Eh oui, j’en suis profondément désolé, mais en ce dimanche, ce sera ENCORE *stā-, “être debout” !


Allons, allons, ce ne sera qu'un tout petit moment à passer


Avec des dérivés que, peut-être, vous ne soupçonneriez pas…



Vous avais-je déjà parlé de cette forme dédupliquée *si-st(ə)-, basée sur le degré zéro de notre glorieuse *stā-: *stə- ?

Question toute rhétorique, ne cherchez pas.
OUI, on en a déjà parlé, de cette forme dédoublée, quand nous avions entrepris de trouver l’étymologie de armistice.
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.

En latin, *si-st(ə)- était devenue sistō, sistēre, “mettre en place”. 

Certes.
Mais on la retrouve aussi en grec ancien…

Où elle donnera également un verbe : ἵστημι, hístêmi, de sens équivalent : “placer, mettre en place…”. Ou encore “être / se mettre debout, arrêter, établir…”
Toute petite remarque : ἵστημι, hístêmi se retrouve aussi sous des formes alternatives (comme les faits de Donald Trump), comme le tardif ἱστάνω, histánō, ou le poétique στᾰτίζω, statízō.

Et autant que je vous le dise tout de suite : ce dimanche sera entièrement consacré à la progéniture du grec hístêmi, à qui nous devons tant...
Si si, n'insistez pas, c'est comme ça


Allons-y.

L’équivalent grec du cum latin, c’était… σύν, sún, “avec, ensemble.”

Maître Sún, avec. (Un  petit Scarabée devenu grand.)
(Kung Fu)


Bien. Maintenant, vous préfixez ἵστημι, hístēmi avec σύν, sún,
et vous obtenez… συνίστημι, sunístēmi : “placer ensemble, associer, unir…”.

Le substantif que l’on tirera de συνίστημι, sunístēmi, c’est … σύστημα, sústēma.
Que l’on pourrait traduire très génériquement par “un tout fait de plusieurs parties”.
D’où “gouvernement organisé”, “corps de soldats”, “collège de prêtres, ou de magistrats…”.
D’où enfin… machine, appareil.

Eh oui, notre système vient de là !
Nous l’avons emprunté au XVIème au bas latin systema, qui lui, donc, se basait sur l’ancien grec σύστημα.

système solaire à manger


Tiens, et si je vous demandais de créer un mot grec - soyons fous - qui signifierait littéralement “qui se tient devant”.
Évidemment, ce mot dérivera de ἵστημι, hístêmi.

Je vous aide : “devant” se dirait πρό, pro-, et “qui se tient (debout)”, ce serait στάτης, statês, basé sur l’adjectif στατός, statos, “debout, stable...”.

Oui?

Oui: προστάτης, prostatês. “Qui se tient devant”.

Ce mot sera employé, en toute logique, pour désigner le chef, le président, ou même le défenseur, le protecteur.

Dès le IIIème siècle, on l’utilisera en médecine pour désigner l’os hyoïde, qui, par sa position, vous protège le larynx.



En latin plus que tardif (on parle de 1875)
- vous vous doutez de la suite, non? -,
on reprendra le terme pour désigner cette glande “qui est devant”, car située chez l’homme à la jonction du col de la vessie et de l’urètre: la ... prostate.

"qui est devant", mais on la vérifie par l'arrière 



Le grec ancien avait créé, sur ἵστημι, hístêmi, le substantif στάσις, stásis : “le fait / l’action ... de poser debout, de dresser”. “L’action de se tenir”, d’où “stabilité, lieu, attitude…”.

Stásis pouvait encore désigner “ce qu’on pose debout”, “ce qui est posé”, comme une colonne, un pilier

À στάσις, stásis, on doit plusieurs mots français, parmi lesquels certains dont on se serait volontiers passé.

Commençons par ce mot qui me donne des boutons :

Apostasie.
Nous en avions parlé au moment où nous traitions de la racine indo-européenne *apo-, qui exprimait la notion d’éloignement : hors de, au loin…
Oui, il était passé chez Pivot pour son "apologie de l'apothicaire"...

Et rien n’a changé depuis, l’apostasie est toujours considérée comme un crime dans certaines parties du monde, et punissable de mort.

Le terme, employé tout d’abord en théologie chrétienne, signifiait abandon de la foi et de la vie chrétiennes.

À présent, c’est surtout quand il désigne l’abandon de l’islam
(au demeurant, religion de Paix et d'Amour ; les preuves éclatent au grand jour, mais aussi dans le métro, dans les aéroports, dans les marchés de Noël...),
 que le mot s’est fait si aimablement connaître.



De l’intégrisme islamique, véritable cancer de la société
- comme TOUS les intégrismes, ceci dit -,
à la métastase, il n’y a hélas qu’un pas vite franchi.

Au grec ancien μετά, metá (“au-delà, après”) correspond l’idée de changement d’état, donc de transformation, voire même de transcendance

Métastase,
croissance d’un organisme pathogène ou d’une cellule tumorale à distance du site initialement atteint,
nous vient du grec μετάστασις, metástasis, “transformation”.



Si metástasis correspondait à la transformation,
le grec ancien διάστασις, diástasis correspondait, lui, à l’idée de … séparation.

Oui, nous lui devons… diastase, ancien mot employé (jusqu'à la fin des années soixante) pour “enzyme”.

Quant à “diastasis”, comme dans "diastasis tibio-péronien”, on l'utilise toujours en chirurgie :
Écartement, séparation de deux os qui étaient contigus, et particulièrement du tibia et du péroné, du cubitus et du radius.


Ah, la traduction, c’est tout un art.
Et j’en profite ici pour rendre un vibrant hommage à tous mes amis traducteurs, dont certains s'en sont sortis brillamment. Même si d’autres font toujours de la traduction.
Perso, je trouve ça bien pratique

Quand on vous demande de traduire en anglais un terme imaginé par le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte fin du XVIIIème, que vous avez déjà plusieurs fois dit “non”, mais qu’on insiste et qu’on vous fait comprendre que ce sera ça, ou plus rien, alors, après avoir vainement tenté de vous pendre puis de vous noyer, vous vous forcez à relire et comprendre - en contexte, excusez du peu - ledit terme :

Wissenschaftslehre.



Et si vous êtes James Frederick Ferrier, écrivain et métaphysicien écossais du XIXème, vous traduirez cet horrible Wissenschaftslehre par un mot encore plus infâme que l’original, rien que pour montrer au monde à quel point vous haïssez la traduction des termes philosophiques allemands de la fin du XVIIIème en particulier, et le monde en général.

Epistemology”.

Voilà ce que ce bon James Frederick Ferrier
- il l'était du moins avant de tomber sur Wissenschaftslehre -,
né le 16 juin 1808 à Édimbourg, et que l’on retrouva suicidé d’une soixantaine de coups de couteau dans le dos le 11 juin 1864 à St Andrews, réussit à vomir à la face du monde.

James Frederick Ferrier

Il créa ce néologisme sur le grec ancien ἐπιστήμη, ‎epistḗmē, “science, connaissance”, lui-même composé de ἐπίσταμαι, ‎epístamai, “je sais” et de -λογία, -logía, “discours”.

Cet ἐπίσταμαι, epístamai, “savoir, connaitre…” n’était, vous l’aurez compris, qu’un composé de ἵστημι, hístêmi, “poser…” et de ἐπί, epí, “sur”.

Oui, pour les Grecs, pour savoir, pour connaître, il fallait regarder d’en haut, se détacher de l’objet pour mieux y poser le regard et l’observer.
Il fallait ainsi “se tenir au-dessus” du sujet d’étude.
Petite précision : 
Pour James Frederick Ferrier, epistemology se comprendra - et c’était une excellente traduction de l’original - par “étude de la connaissance”, en général. 
Une fois francisé, le mot revêtira plutôt un aspect critique, et se comprendra dès lors comme “étude critique des sciences et de la connaissance scientifique”.

Sidérant


Dans les églises de rite byzantin, particulièrement orthodoxes, vous trouvez une grande cloison couverte d’icônes, qui sépare les lieux où se tient le clergé célébrant du reste de l'église.

un peu comme ça

L’iconostase.

Le mot nous vient du russe иконостас, ikonostás, toujours descendant de στάσις, stásis, mais cette fois par le grec ... Allez, comme le rite... OUI ! byzantin.

Mais non, ce n'est pas du tout chargé, enfin, voyons ?!


Allez, une dernière !

Mais ici, c’est vous qui ferez le boulot.

Le mot à chercher : c’est un emprunt au latin ecclésiastique, qui pourrait se traduire littéralement par “fait d’être hors de soi”. 
“Déstabilisation”, d’une certaine façon, très très littérale.

Il est toujours basé sur notre στάσις, stásis.

Le mot est composé de deux éléments…

Le premier ? Un préfixe signifiant “hors de”, 
Le second ? Ben, la francisation de στάσις, stásis.


Vous avez trouvé ?

OUI!!!

Extase. Du latin ecstasis, emprunté au grec ἔκστασις, ékstasis.
À l’origine, dans le vocabulaire religieux, le mot désigne l’état particulier d’une personne, transportée hors d’elle-même, en union intime avec la divinité.
Ensuite, par analogie, il prendra le sens profane d’“état d’exaltation”, pathologique ou non.

The Spirit of Ecstasy


Ah oui !
Et surtout, arrêtez de croire que Anastasia, ce si doux prénom, se composerait de stásis (fait d'être debout” précédé d'un supposé privatif  ana-”. 

NON, Anastasia ne veut pas dire, et n'a JAMAIS voulu dire “qui n'est jamais debout”, “qui est plus souvent couchée que debout”.

Marre de ces remarques désobligeantes et méprisantes sur les Anastasia, genre “à 25 ans, elle avait déjà regardé plus de plafonds que Michel-Ange durant toute sa vie”, ou il n'y a que le tram qui ne lui soit pas passé dessus
C'est simplement machiste, misogyne, petit, et tout bonnement indigne.

Une certaine Anastacia, que je ne connais pas, mais qui illustre bien le
propos



Et moi, je vous laisse pour aujourd’hui…

Je vous souhaite, à toutes et tous, un très beau dimanche, et une très belle semaine !





Portez-vous bien,

Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine !
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Pour nous quitter, osons toucher à l'extase,
avec Anne-Sophie Mutter nous interprétant
la Sarabande de la Partita n°2 en ré mineur, BWV 1004,
de Jean-Sébastien Bach, forcément.