- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 août 2017

“La popularité n’est pas un critère de qualité.” - Claude Brasseur






(...) 
Cette connoifiance acquife semble achever l'homme que la Nature n'avoit fait que commencer ; luy fourniffant les moiens certains de ne fe point tromper dans fes raisonnemens. Et veritablement il n'y a que Dieu, qui ne raifonnant point, parce que tout luy eft également connu, n'a nulle neceffité de cette importante partie de la Philofophie. Quant à nous qui fommes fujets à nous tromper nous mefmes, & beaucoup plus à l'eftre par d'autres, fi nous admettons pour bonnes de vicieufes conclufions ; l'on ne fçauroit dire combien nous peut eftre vtile vn Art qui nous apprend à distinguer le certain de l'apparent & que l'Efchole nomme pour cela l'organe des organes, l'instrument des instrumens, la main de noftre ame, l'oeil de la raifon, & le criterium ou la balance du vrai & du faux.
(...) 

François de La Mothe Le Vayer (père)
La Logiqve du Prince, 1655

François de La Mothe Le Vayer (1588-1672),
philofophe, philologue & hiftorien,
libre penfeur.























Bonjour à toutes et tous!



Dimanche dernier, nous voyions comment critique, dans ses deux acceptions,

  • en tant qu'adjectif  avec le sens de décisif, et 
  • en tant que substantif avec le sens d'appréciation,

nous était arrivé du grec κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”, dérivé de notre racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”, jolie racine qui nous occupe déjà depuis un certain temps, la série d'articles que nous lui dédions ayant débuté le 16 juillet 2017, avec est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 


Aujourd’hui, en ce beau dimanche - de vacances!, du moins pour moi -, prenons le temps d'apprécier l'ancien grec grec κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” à sa juste valeur.

Mais oui, c’est les vacances, enfin!

Musardons, flemmardons encore un peu du côté de chez κρῑ́νω, laissons-nous emporter par ces mots créés sur ce verbe il y a si longtemps, et qui font toujours partie de notre quotidien.


c'est les vacances-euh!

Vous vous souvenez, nous avions vu que nos français excrément et excrétion provenaient de cette formidable indo-européenne (mais restée si modeste) *krei-.

Et ce, par le latin cernō, cernere.
On en parlait ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion 

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

latin impérial excrēmentum,“déchet”, “excrétion, déjection”

français excrément



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

bas latin excretio, “criblure”

français excrétion


Eh bien, l'ancien grec κρῑ́νω, krī́nō, avait, en contexte physiologique, une acception, très spécialisée, comparable à celle du latin cernō, cernere: sécréter (en parlant des matières évacuées par le bas).



Et au tout début du XXème siècle, les biologistes ont créé, sur
  • le grec endo-, “interne” et 
  • la forme translatée en latin, latinisée de κρῑ́νειν, krinein, “crine”, 
endocrine, désignant les glandes à sécrétion interne.

D'où aussi nos endocrinien, endocrinologie, endocrinologue...

Sachez que les biologistes ne peuvent s'empêcher d'employer à satiété des mots en -crine, dès qu'il est question de signalisation cellulaire, de communication intercellulaire.
Ne leur en voulez surtout pas, cette possibilité d'employer des mots en -crine à tire-larigot est - croyez-le ou non - une des raisons fondamentales avouées à l'origine de la vocation pour la biologie.
Et si ces fameux mots en -crine sont à ce point prisés par les biologistes, c'est que les cellules, pour communiquer entre elles, utilisent des messages chimiques, qu'elles excrètent.

Ne vous étonnez donc pas d'entendre les biologistes parler de communication autocrine,  juxtacrine, paracrine, voire carrément - soyons fous - intracrine.

Faites même l'intéressé ; ça ne vous coûte rien, et ça leur fera tellement plaisir.






Allez, passons à la suite.

Nous l'avons vu, κρῐτής, kritḗs - construit sur le radical de κρῑ́νω - c'était le juge.

Sur κρῐτής, kritḗs s'est créé κριτήριον, kritḗrion.

κριτήριον, kritḗrion?
La capacité - ou la faculté - de juger, le discernement, ou jugement, voire, par métonymie, le tribunal.
κριτήριον, kritḗrion, que l'on pourrait encore comprendre comme un test, le moyen de juger.

Le mot fut repris, sous forme d'emprunt, en bas latin, et pour être plus précis, en latin scolastique, celui qui était utilisé pour véhiculer les enseignements théologiques et philosophiques.

Criterium est ainsi attesté au Vème, au sens de “jugement”.

Le français l'empruntera, on pouvait s'y attendre, mais nettement plus tard, au XVIIème.
Sous la forme... criterium.

Bravo l'imagination.



Et - du moins selon Alain Rey - la première occurrence de criterium en français, nous la devons à fe bon François de La Mothe Le Vayer, en 1633.

Ce ne sera que fin du XVIIIème que le terme sera finalement francisé en critère.

Critère, ou plutôt criterium, désignait dans la langue philosophique le caractère, le principe de porter un jugement, de distinguer une chose.

Le “critère” de la fin du XVIIIème, quant à lui, se rencontrera plus couramment dans le sens que nous lui connaissons toujours, pour désigner ce qui sert de base à un jugement d'appréciation.


évolution des critères de la mode masculine





































Les mots et leur sens évoluent...
Mais parfois, comme le sable peut refaire surface sous les pavés, le sens ancien des mots peut lui aussi resurgir, et s'imposer.

Car l'ancien grec κριτήριον, kritḗrion, “test, moyen de juger”, a refait surface sous sa forme latine criterium dans le courant du XIXème siècle, dans le vocabulaire hippique, à propos d'une course entre chevaux de même âge, servant à désigner le meilleur dans chaque catégorie.

On retrouve encore critérium dans d'autres sports, comme le cyclisme ; dans tous les cas, dans des épreuves sportives qui, en théorie, servent à trier et à classer préalablement les concurrents, en vue d'autres épreuves ultérieures...


Le Critérium du Dauphiné 2017
(source)


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρῐτής, kritḗs “juge”
grec ancien κριτήριον, kritḗrion, capacité / moyen de juger, discernement, jugement
latin scolastique criterium

français critère et critérium


Ah oui, si nous ne connaissons pas les origines lointaines de nos mots, comment voulez-vous que nous comprenions leurs différentes acceptions, parfois si déconcertantes?
Inévitablement, cette paire critère / critérium me renvoie à discret / discrétionnaire, le sens parfois si éloigné de ces mots pourtant si proches l'un de l'autre ne pouvant réellement s'expliquer - et surtout se comprendre - que par l'étymologie, que par le sens que leur ancêtre avait dû revêtir, il y a bien longtemps.
Discret, on en parlait il y a peu, ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion




Format vacances oblige, on en restera là pour ce dimanche.




Mais dimanche prochain, je vous promets encore de l'ancien grec, avec toujours de beaux dérivés de κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”...

Si si...



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

Un peu de Haendel.

Aaaaah

Deux danses, Gavotte et Tamburino,
tirées de son opéra Alcina (HWV 34),
terminé le 8 avril 1735, et créé à peine quelques jours plus tard,
le 16 avril 1735, à Covent Garden, évidemment.

Interprétées par le remarquable ensemble Tafelmusik, de Toronto


dimanche 20 août 2017

Jean-Jacques, François-René et Alexandre...






Vous êtes dans lʼâge critique où lʼesprit sʼouvre à la certitude, où le coeur reçoit sa forme & son caractère, & où lʼon se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard, la substance est durcie, & les nouvelles empreintes ne marquent plus.jeune homme, recevez dans votre âme, encore flexible, le cachet de la vérité. Si jʼétois plus sûr de moi-même, jʼaurois pris avec vous un ton dogmatique et décisif: mais je suis homme, ignorant, sujet à lʼerreur; que pouvais-je faire? je vous ai ouvert mon coeur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous lʼai donné pour tel; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant, cʼest à vous de juger: vous avez pris du temps; cette précaution est sage & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuade, rejetez le reste.

Émile ou De l'éducation, 
Profession de foi du vicaire savoyard
















Jean-Jacques Rousseau


















Bonjour à toutes et tous!

Les vacances! C’est toujours les vacances!

Deux ans de vacances,une série télé que j'avais adorée du haut de mes douze ans,
diffusée du 1er juin au 15 juillet 1974 sur l'ORTF,
et adaptée du formidable roman de Jules Verne
(je me souviens encore de la musique du générique...)


En ce dimanche indo-européen en vacances, continuons tranquillement, à notre aise, notre tour d'horizon des dérivés de notre si prolifique racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.


Nous en étions restés, dimanche dernier, au grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”, qui nous avait donné notre français crise.

Grec ancien κρίσις, krísis construit sur le verbe - rappelez-vous - κρῑ́νω, krī́nō, “décider...”.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”
latin impérial crisis / crisim
latin médiéval crisis / crisim

moyen français crisim, crisin

français crise


Si, du verbe κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”, le substantif κρίσις, krísis, désignait la décision, la phase décisive, le juge, lui (la personne qui juge), était dénommé κρῐτής, kritḗs.

 κρῐτής, kritḗs, construit sur le radical de κρῑ́νω, krī́nō, κρῐ-, auquel s'ajoute le suffixe agentif 
- utilisé pour décrire la personne effectuant l'action spécifiée par le verbe -
-τής, -tḗs.

Et c'est sur ce nom κρῐτής, kritḗs, juge, que les Anciens Grecs, qui ne manquaient visiblement pas de ressources - ni de suffixes -, créèrent l'adjectif κριτικός, kritikós, qualifiant, en toute logique, “celui qui est capable de juger, de décider”. 

Dans la langue médicale, κριτικός, kritikós, signifiera spécialement “décisif, critique”
En parlant d'une phase de maladie. 
Ben oui, car ne l'oublions pas
- on en parlait dimanche dernier -, 
κρίσις, krísis, une fois passé au domaine médical, désignera précisément un moment décisif dans une maladie.

Bien, bien plus tard, des siècles et des siècles plus tard, mais toujours en contexte médical, nous emprunterons le grec κριτικός, kritikós pour en faire le latin tardif criticus

Dies criticus” pouvant désigner le jour critique, le jour où tout allait se jouer, ou plutôt se décider dans l'évolution, le déroulement de la maladie.


Du latin tardif, hop, un tout petit pas, et le moyen français empruntera criticus, deuxième moitié du XIVème, tout d'abord sous la forme cretique.

Mais le mot sera toujours confiné au langage médical.

Ce n'est seulement qu'au XVIIIème, figurez-vous, que le mot se répandra enfin dans l'usage courant, au sens de “qui décide du sort de quelqu'un ou de quelque chose”, ou “qui amène un changement”.

C'est bien sous ce sens que Jean-Jacques Rousseau l'emploie dans son Émile ou De l'éducation, publié en 1752 ; il s'agit même d'une des toutes premières occurrences du mot sous cette acception.


Le mot sera encore repris en physique, fin du XIXème, en parlant d'un seuil au-delà duquel se produit un changement. Citons le point critique: état limite entre l'état solide et l'état gazeux.


Le point critique de la chloration.
Ça, pour un point critique, c'est un point critique


Notons encore qu'en physique nucléaire, la masse critique d'un matériau fissile est la quantité de ce matériau nécessaire au déclenchement d'une réaction nucléaire en chaîne.




*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 

grec ancien κριτικός, kritikós, “capable de juger, de décider”, “décisif, critique”. 
latin tardif criticus, “décisif, critique”
moyen français cretique

français critique


Et voilà!

- Comment ça, “Et voilà!” !? Et critique, le nom, alors? 
Examen d'un principe, d'un fait, en vue de porter sur lui un jugement de valeur.
- Ah, bonjour! Je vois que vous, au moins, vous n'êtes pas en vacances...
Et je suis ravi de constater que vous aussi, vous lisez couramment Le Grand Robert de la langue 
française.

C'est une très bonne question. 
À tel point que je me demande si elle est vraiment de vous...

Le nom (et adjectif) critique,
“analyse, appréciation, jugement...”, ou encore 
“personne qui juge des ouvrages de l'esprit, des œuvres d'art”, “journaliste chargé d'apprécier les nouveautés littéraires ou artistiques”,
provient du latin criticus, emprunt au grec ancien κριτικός, kritikós, que l'on comprendrait ici plus particulièrement comme “apte à juger”.

D'autres questions?

- Mais?? C'est pas possible, ça, tu t'fous d'ma balle encore une fois, c'est ça hein!?
- Mais pas du tout! (Ou alors, juste un peu...)


Repensez à la façon dont notre français discret avait été emprunté au latin discretus
On en parlait ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion
Le mot avait été emprunté une première fois, puis une seconde, avec un autre sens dérivé.
(Et c'est ce qui explique les deux anglais discreet et discrete, continuant chacun et séparément l'un des deux sens de ces deux emprunts successifs.)

C'est ce qui s'est à nouveau passé ici, avec critique.

Ça en deviendrait vite lassant


Le nom - féminin - critique, “appréciation, jugement...” est un emprunt de la fin du XVIème
- donc nettement plus récent que notre adjectif critique,“décisif”, datant déjà, lui, de la deuxième moitié du XIVème  -
au latin criticus
Criticus, emprunt au grec ancien κριτικός, kritikós, vous connaissez la chanson.

Mais voilà, hors du domaine médical, l'adjectif grec κριτικός, kritikós, signifiait bien “apte à juger”, et spécialement “qui juge les ouvrages de l'esprit”.

Le latin criticus, en se calquant sur le grec, a également repris cette acception de la langue courante. Et c'est ce sens usuel du mot que revêtira notre emprunt français de la fin du XVIème.



Ah oui!
Nous utilisons encore le substantif critique, métonymiquement, pour désigner l'“ensemble des personnes qui font métier de juger des oeuvres d'art”.

La première occurrence du mot avec ce sens métonymique, c'est chez Chateaubriand que vous pourrez la trouver.

Rien que ça.

Il faut dire aussi que si l'on supprimait de l'oeuvre et de la correspondance de Chateaubriand les critiques qu'il faisait des critiques qui le critiquaient - si vous me suivez toujours -, on en réduirait considérablement le nombre de pages... 
J'ai même entendu quelqu'un dire un jour que si Chateaubriand avait passé moins de temps à scruter les critiques de ses oeuvres, à les commenter et à y répondre, il aurait vraisemblablement achevé ses Mémoires avant la Tombe.
Mais à cela, François-René, vicomte de Chateaubriand, aurait certainement répondu: “Qu'importe à la critique, la bonne foi et la justice , quand elle veut aveuglément condamner?
(Les Martyrs, ou Le triomphe de la religion chrétienne, préface de la troisième édition, ou Examen des Martyrs)

Chateaubriand assis auprès du Grand Bé, méditant ses
Mémoires d'Outre-Tombe




Bon ben moi, je vais vous laisser ici...
Régime “vacances” oblige...

Philippe Noiret, Alexandre le Bienheureux



Dimanche prochain, on poursuit sur notre lancée, avec d'autres dérivés français que nous avons tirés de *krei par le grec.



Je vous souhaite, à toutes et tous, depuis mon havre de paixun excellent dimanche, une très belle semaine!

PS: J'ai quitté pour quelques jours ma Wallonie natale, mais étymologiquement, je n'en suis pas vraiment très éloigné...
(Non, je ne suis ni en Valachie, ni en Galatie, ni au Pays de Galles ; je vous laisse chercher.)




Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

Sweet Nightingale, 

un très beau traditionnel de la splendide région où je séjourne,
et qui est aussi une chanson à double sens, 

to hear the nightingale sing”,
entendre chanter le rossignol”,

étant, dans la bouche d'une dame,
un euphémisme particulièrement élégant et choisi pour

- voyons, comment dire? - 

trinquer du nombril, 
se faire ouvrir le berlingot, 
se faire chevaucher sans selle, 
se faire prendre avidement, là par terre dans la cuisine.

(vous ne pouvez probablement voir la vidéo que sur Youtube:

Quoi, vous connaissez ce morceau?
C'est Cendrillon qui le chante, dans le dessin animé de Disney, de 1950?

Ben oui, c'est bien de cela qu'il s'agit, non?
De qui, de quoi croyez-vous qu'elle se languit, la jolie Cendrillon, sans rire?
Relisez le Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, et on en reparlera.



dimanche 13 août 2017

“Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.” - François René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe





Nous vivons aujourd'hui une crise aiguë des langues. Jadis tenues pour trésors, elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.

Michel Serres,
Les cinq sens, 1985


Michel Serres















Bonjour à toutes et tous!


Les vacances! 
C’est les vacances!
Pour moi, du moins.

Alexandre le Bienheureux, Yves Robert, 1967  


Mais je pense à vous, et ne vous oublie pas. Du tout.
Même si, bon, ma tête sera un peu ailleurs ces temps-ci.
























*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.

Ouais, après avoir passé … au crible … ses dérivés latins, à la très jolie descendance en français, je vous propose cette fois de nous intéresser aux dérivés de notre racine en d’autres langues indo-européennes, en commençant par … le grec ancien!
Oui, cette fois, on y va.

Notre indo-européenne *krei-,...
par une forme suffixée de son timbre zéro *kri-, *kri-n-yo-  
(que l'on retranscrit également *kri-n-ye-, 
ou que, pour contenter tout le monde, Robert Beekes présente comme *krin-je/o-,  dans son Etymological Dictionary of Greek),





... a donné, via le proto-grec *kríňňō, le grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider”.


un décideur...












deux décideurs...

... Et encore cinq autres ici.

Ah ça, de bien beaux spécimens de décideurs, dans la ligne
de la mystique et de l'iconographie du monde des affaires

















Le grec ancien signifiait κρῑ́νω, krī́nō signifiait “juger“, ”décider”, pas de doute, mais son sens original était plutôt“séparer, diviser, distinguer”, pour ensuite évoluer en “investiguer, décider, juger”. 

Oui, vous y retrouvez bien les sens - et l'évolution sémantique - auxquels les dérivés latins de *krei- nous avaient déjà habitués.

On se blase vite, non?



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 



“‘manque plus que l’équivalent grec du latin crīmen!” me direz-vous.

Car oui, de fait, nous avions vu que la gentille *krei-, par une forme suffixée (sur son degré plein) *krei-men-, avait donné, par le proto-italique *kreimen, le latin crīmen, “ce qui sert à trier, à décider”, d’où “décision”, “décision judiciaire”, puis par métonymie l’accusation, pour en terminer - l’accusation finissant par se confondre avec l’acte criminel lui-même - par “crime”.

- Mais enfin, c'est quoi c'délire? Moins vite, s'il vous plaît, si c'est pas trop vous demander??
- Eh oh, mon coco, mais j'ai DÉJÀ expliqué tout ça. Ou alors, ton crible cognitif est un peu trop sélectif? Si c'est l'cas j'vous prie d'm'excuser, mon bon monsieur.
Je crois que je vais encore l'utiliser souvent, Lino. 

(Pour ne pas mécontenter Lino, relisez est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?)

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-men-
racine proto-italique *kreimen-
latin crīmen
crime, criminel, discriminer, incriminer, récriminer


Oui, c’est vrai, il ne manque plus qu’une forme grecque équivalente à ce crīmen.


Vos désirs sont des ordres.

La voilà:

Tadaaa!


(la fameuse assistante du magicien)


κρῖμα, krîma, toujours dérivée de la forme suffixée *krei-men-, cette fois par le proto-grec (non-attesté, n'exagérez pas) *kréimə.

κρῖμα, krîma faisait partie du vocabulaire judiciaire, et désignait l’objet d’une contestation, ou la contestation elle-même.
Par extension, le jugement, la décision judiciaire, la peine.

Bon, rien de bien neuf, les amis. On prend les mêmes ingrédients, on laisse faire le temps, on passe par une proto-langue (c’est toujours plus chic), et on aboutit - plus ou moins - aux mêmes résultats.


Mais là où l’ancien grec va taper très fort, c’est quand il va créer un substantif sur le verbe κρῑ́νω, krī́nō: 
κρίσις, krísis, 
“séparation, pouvoir de distinguer, décision, choix, jugement, dispute…”

- κρίσις, krísis? Mais euh…
- Oui, exact, vous avez bien vu. Nous en ferons notre français crise!
- Mais enfin, oui, mais euh, ça n’a pas de sens! Rien dans les acceptions du grec κρίσις, krísis ne fait référence à la notion de crise, enfin!!

C’est vrai, mais vous allez voir, on y est vite…

Le terme crucial, pour bien comprendre l’évolution du mot, c’est “décision”, sens que κρίσις, krísis véhiculait déjà, nous l'avons vu.

À toute décision correspond
forcément, 
par la force des choses, 
naturellement, 
en toute logique…
un moment … décisif.

Le grec κρίσις, krísis, passé au domaine médical, désignera un moment décisifdans une maladie.

C’est avec ce sens qu’Hippocrate lui-même utilisera le mot. Excusez du peu.

Je parle bien ici d’Ἱπποκράτης, Hippocrate le Grand, le père de la médecine occidentale, Hippocrate de Cos, né vers 460 avant J.-C.
À ne pas confondre, évidemment, avec Hippocrate de Cos toujours, une sorte de poivrot illuminé dont les théories fumeuses n’intéressaient absolument personne.

ici, celui de Cos.


Mais donc, en langage médical, le terme désignait une phase décisive dans une maladie.

Les Romains vont l’emprunter.
Comme souvent, je sais, mais je ne voulais pas trop insister.
Et ils vont en faire le latin impérial crisis. 
Ce qui n’était pas particulièrement original, mais j’arrête de retourner le couteau dans la plaie. 
À l’accusatif? Crisim. 
Et même ça, ce n’était pas spécialement innovant ; les Grecs avaient déjà κρίσιν, krísin.

Le mot nous arrive par le latin médiéval, crisis, et toujours dans son acception médicale.

Au XIVème, nous allons à notre tour emprunter crisis, ou plutôt sa forme accusative, crisim, pour en faire le français… crise, d’abord noté crisim, crisin.

Car oui, notre français crise est toujours, et avant tout, un terme médical.

Le Grand Robert nous le rappelle, avec comme première acception:
Moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal.

Du domaine strictement médical, le terme s’étendra en un premier temps au domaine psychologique. Ainsi, au XVIIème, on parlait (déjà) de “crises de passion”.

Dans le premier quart du XIXème, on parlera carrément de crises de nerfs. 





Et puis ensuite, et par extension, de crises financières, commerciales et autres… (des valeurs ou de la civilisation, par exemple).

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”
latin impérial crisis / crisim
latin médiéval crisis / crisim

moyen français crisim, crisin

français crise


Notre ancien grec κρῑ́νω, krī́nō, “décider” ne s’est pas arrêté en si bon chemin, et nous a encore donné quelques superbes dérivés…


Mais là, c’est les vacances.
Alors, oui, je me permets un peu de relâchement, je réduis - douuucement, tout douuucement - la voilure, et retiens ces très beaux dérivés pour la semaine prochaine.




D’ici là, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

non pas du Bach, du Purcell ou du Handel,

mais

à nouveau

- oui, pour ceux et celles qui suivent le blog depuis déjà un certain temps, c'est du ressassé, c'est comme ça chaque année ou presque, au moment des vacances, pardonnez-moi -,

Le ciel, la terre et l'eau,
de Vladimir Cosma, chanté par la voix si douce, si empreinte de tendresse, d'amour,

d'Isabelle Aubret.

C'est aussi la bande originale d'Alexandre le Bienheureux.



article suivant: Jean-Jacques, François-René et Alexandre...

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...