- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 8 mars 2020

et la statue de l'aurige, celle qu'on vient de retrouver à Delphes, on va l'appeler COMMENT ???


article précédent : et... action !




C'est ce qui nous émeut en face du petit aurige de Delphes.
Immobile et stable, ses orteils bien rangés les uns à côté des autres, il semble venir du fond des siècles et continuer sa route sur place, avec la canne blanche des aveugles.

Jean Cocteau,
Journal d'un inconnu (1953)


Jean Cocteau,
5 juillet 1889 -11 octobre 1963






















Bonjour à toutes et tous ! 




En ce dimanche 8 mars 2020, nous poursuivons l'étude de notre charmante racine indo-européenne...


*heǵ-e/o-“conduire, diriger”.




De ses dérivés, nous connaissons déjà :

  • digeste, gérer, gérondif, gestation, geste, indigeste, suggérer, 

  • agir, agiter, ambages, ambigu, cailler, coaguler, cogiter, exiger, exigu, 
exiger de s'agiter sans ambages, c'est un peu ambigu, non ?, 23 février 2020,

  • acte, acteur, action, actually, actuel, actuellement, agence, agent, agissements, 
et... action !, 1er mars 2020.




Aujourd'hui, je dois bien vous avouer que je suis exténué
Les journées ont été longues, longues, et les nuits courtes, courtes. 

Et là, ben,



 j'en peux plus


Aujourd'hui, donc, je vais réduire la voilure, et vous offrir un dimanche indo-européen allégé, et donc particulièrement euh... digeste !

Prenez-le comme un bonbon.
Une friandise


Je ne vous proposerai que deux mots à vous mettre sous la dent.

Qui, tous deux, dérivent du latin agō, -ere“mouvoir, (se) conduire, faire, agir...


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racine proto-indo-européenne *heǵ-e/o-“conduire, diriger

proto-italique 
*ag-e/o-faire, agir

latin 
agō, -ere“mouvoir, (se) conduire, faire, agir...


**********



Le premier ? Aurige.

C'est un emprunt - quasiment un calque, hein -, très récent, de 1823, au latin aurīga.

Et s'il est si connu
- alors qu'à l'origine, il ne s'agit quand même que d'un emprunt savant, utilisé en vocabulaire archéologique -,
c'est qu'il a été abondamment diffusé, fin du XIXème, après que l'on découvrit à Delphes un remarquable bronze archaïque grec, qui représentait un aurige.


Découvrir cette statue, et la reconstituer
- car elle était en morceaux, dont certains, hélas, manquent encore -
n'a pas été une mince affaire.

Mais ce n'était rien à côté de la difficulté et de la longueur des délibérations visant à lui trouver un nom.

Finalement, après des semaines et des semaines de palabres, coup de génie !, il fut proposé de la baptiser l'aurige de Delphes.

Certes, ce n'est pas le premier nom auquel vous penseriez, et oui, il est un peu tiré par les cheveux, mais bon, l'important, c'est qu'elle ait été enfin nommée.

l'aurige de Delphes


Ah mais, j'vous l'ai pas encore dit !

L'aurīga était un conducteur de char 

(de course,


ou de guerre).



Et il s'agit en réalité d'un composé.

De... 
  • aurea“bride d'un cheval, mors”, construit sur os (“bouche”)
  • agō, “mouvoir, (se) conduire, faire, agir... 
+
  • -a, suffixe permettant de créer des noms d'agents.


Amusant- et qui permettra de faire le lien avec un autre dérivé de notre douce *heǵ-e/o-“conduire, diriger” -, l'aurige le plus expérimenté, celui qui avait le droit de conduire le quadrige,


portait le titre... d’agitator.

Car oui - rappelez-vous -, agitō, -āre était le fréquentatif (et intensif) de agō, -ere


ravissante aurige sortant de sa quatre chevaux
(peut-être une agitatrice ?)



Allez, le deuxième et dernier mot que je vous propose en ce dimanche n'est pas un nième emprunt au latin agō, -ere

Que nenni. Celui-là, il en est issu. Ouuuuf.


Et, ma foi, vous ne pouvez pas deviner qu'il en descende. 
Ni par la forme, ni même par le sens.

Vraiment.

Ce mot, c'est... cacher.
Cacher ??? Oui oui, 
mettre (qqch.) dans un lieu où on ne peut le trouver ; dérober, faire disparaître.
© 2017 Dictionnaires Le Robert - Le Grand Robert de la langue française


jouer à cache-cache


 - Mais ? Mais quel rapp...
- Monsieur Ucon, vous êtes tellement prévisible...


Eh oui, surprenant, non ?

Sans le moins du monde vouloir sombrer dans la vulgarité ou la scatologie, je dois vous dire que le mot est attesté au XIIIème sous la forme... quachier, et ce jusqu'au XVème, mais aussi en tant que cachier, et aussi - ce qui est moins gai - cacher, vers 1278.

Jusqu'au XVème, il ne signifie pas vraiment dérober, mais plutôt... presser.

Le mot est issu d'un latin vulgaire (non attesté) *coacticāre“contraindre”, forme renforcée du latin coāctō, coāctāre, de même sens, “contraindre”.


Et coāctāre,
je vous le donne en mille,
est le fréquentatif de... cōgō, cōgere, “rassembler, collecter...”, dont nous avons parlé le 23 février dernier, et qui se décompose en... co- (cum-, con- : avec) +‎ ... agō.
exiger de s'agiter sans ambages, c'est un peu ambigu, non ?

Si coāctō signifiait “contraindre, rappelez-vous que c'est de cōgō que dériveront nos français cailler et coaguler.

Vous comprenez mieux, ainsi, qu'à l'idée de contraindre propre à cōgō correspond étroitement celle de serrer, comprimer.

Très vite, ce sens de contraindre en serrant, en comprimant évoluera vers celui que nous employons toujours,  de “dissimuler à la vue”.

Eh !

Mais
- y auriez-vous pensé ? -,
ce sens ancien, joliment désuet de “presser” se retrouve encore parfaitement et clairement dans un autre mot de la même famille, vraiment très, très proche de cacher...


Cachet

Le cachet, pastille de cire que l'on pressait sur le papier... !

Mais oui !

C'est beau, non ? Comme une découverte archéologique. Dont vous rassemblez les morceaux.



un cachet - qui en a.

Très bientôt, il faudra un cachet de ce type à tout Anglais pour se rendre
à l'étranger (En France, en Écosse, en Irlande réunifiée...)



Chères lectrices, chers lecteurs, à vous toutes et tous,
un excellent dimanche,
une belle semaine ! 





Frédéric


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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
******************************************

Et pour nous quitter,


comme la semaine dernière, 
du Haendel.

L'excellent baryton britannique Jerome Knox,
accompagné par l'Academy of Ancient Music,
nous interprète...

I feel the Deity within...
tiré de Judas Maccabeus, HWV 63



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8 commentaires:

Giellesse a dit…

Excellent ! Mais le problème, pour vous, Frédéric, c'est précisément que vous nous habituez à l'excellence : vous faites ainsi naître chez nous des exigences qui risquent de devenir de plus en plus contraignantes... pour vous. Merci et bon dimanche.

Frédéric Blondieau a dit…

Merci, Giellesse !
Ah, des problèmes de ce type, je les accepterais volontiers ! ;-)

Bon dimanche à vous !
Frédéric

Unknown a dit…

Je confirme l'analyse de Giselle ;-)
Ton blog doit rester un plaisir pour nous, mais surtout pour toi

Frédéric Blondieau a dit…

Je ne sais pas qui tu es, mais merci ! :-) sois-en sûr(e ?), il le reste, grâce à des lecteurs comme vous tous et de si beaux commentaires !

Rubén José García Muriel a dit…

Je me rejoins aux commentaires précédents. Le lundi serait plus difficile sans avoir lu le dimanche européen :)

Frédéric Blondieau a dit…

:-) Merci, Rubén ! Du fond du cœur ! :-)

Hafid a dit…

Bonjour, je m’intéresse depuis peu à la linguistique, je reste novice et touche à tout, c’est bien par un heureux hasard que je vous ai trouvé.
Et je tiens à vous dire que je trouve votre travail ainsi que votre façon de le présenter fascinants.
Merci

Frédéric Blondieau a dit…

Bonjour, Hafid, merci de votre commentaire !
« Toucher à tout », et surtout en gardant l’esprit ouvert, est, je pense, une des clés vers sa propre évolution...

Bienvenue sur ce blog, en tout cas !
Frédéric