- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 15 juillet 2012

Daisy au Bundestag






Il pleut!
Ce n'est pas le titre de ce billet, c'est juste qu'il pleut, qu'il fait moche, qu'il fait gris.
Qu'il pleut, quoi. Rien à voir avec la suite...


Ceci dit (brahim), il y a peu, en rédigeant "By Jove, Olrik", où il était question de la racine proto-indo-européenne *dyeu- qui a donné le latin diēs: jour, journée, je m'étais dit que l'anglais day, ou l'allemand Tag en provenaient également.

Que nenni!!

Car nous avons ici, en quelque sorte, un développement parallèle de deux racines, l'une - *dyeu- alimentant la voie latine, et l'autre la voie germanique.


Et cette autre racine, c'est:


*agh-



Alors, je vous le dis tout de go, rien à voir avec les derniers mots de Joseph d'Arimathie, mentionnant le chateau de Aaargh.


(du moins selon les Monty Python, dans Monty Python and the Holy Grail)





It reads, "Here may be found... the last words of Joseph of Arimathea: "He who is valiant and pure of spirit ... may find the Holy Grail ... in the Castle of Aaargh."


Il est écrit: "Ici se trouvent les derniers mots de Joseph d'Arimathie: "Celui qui est vaillant et pur d'esprit ... peut trouver le Saint Graal ... au château de Aaargh."

(la scène est retranscrite ici)

Non non, rien à voir.


Alors que - vous vous en souvenez - *dyeu- était associée à l'idée de "clarté", de "brillance", pour finalement désigner "la clarté du jour", et de là, par extension, le jour, la journée, le sens transporté par *agh- était plus précisément le jour dans sa durée.
La journée en tant que période, que laps de temps.


C'est à elle que nous devons, par le germanique *dagaz, l'anglais day, l'allemand Tag, le néerlandais dag...: jour, journée.


L'anglais today, c'est aujourd'hui.


L'anglais dawn (l'aube) en provient également.

Non, j'avais pas envie de mettre une classique
image d'aube dorée, au ciel irisé.
Voici plutôt Nyree Dawn Porter, aujourd'hui
disparue, qui ravit mes soirées de 1973 dans
la série anglaise "Poigne de fer et séduction"
("The Protectors")



Daisy, la marguerite en anglais, c'est "l'oeil du jour".

En moyen anglais, le mot s'écrivait daisie, issu du composé en vieil anglais dæges age, où dæges est le génitif de dæg, day, et age- qui donnera "eye", est l'oeil, bâti sur la racine proto-indo-européenne *okw-: voir.

Marguerite


Je vous parlais d'évolution parallèle basée sur les deux racines *dyeu- et *agh- ...

Diète (le régime) provient, par le latin médiéval dieta, du diēs latin, fondé sur *dyeu-.


En politique, la diète désigne une assemblée officielle.
Comme la Diète d'Empire, sous le Saint-Empire romain germanique.

Les armoiries du saint empire


Nous retrouvons la même notion d'assemblée politique, par la voie germanique:

Le Landtag, c'est toujours l'assemblée législative dans certains états d'Allemagne Fédérale.

Land, c'est bien entendu le pays en allemand, et Tag, que nous retrouvons ici dans le sens d'assemblée, est en fait la germanisation, la retranscription, en vieux haut-allemand, du même latin médiéval dieta.


Et le Deutscher Bundestag est bien entendu la Diète fédérale allemande, l’assemblée parlementaire de la République fédérale d'Allemagne assurant la représentation du peuple allemand dans son ensemble.

Le Bundestag


Là-dessus, on va remettre une bûche dans le feu.




Frédéric

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dimanche 8 juillet 2012

et ric, et rac, on va squetter l'baraque


article précédent : By Jove, Olrik




En ce beau jour de juillet, le dimanche indo-européen a décidé de se mettre en vacances...

Oh, pas d'inquiétude, les publications dominicales continueront bien tout au long de l'été, oui !

Mais bon, le choix des sujets traités, ou la longueur de ma prose s'en ressentiront irrésistiblement, il faudra bien se faire une raison....

Alexandre le bienheureux, Yves Robert, 1968
Philippe Noiret avec le chien
Un de mes films préférés, tourné dans la campagne
autour du village d'Alluyes dans l'Eure-et-Loir 



J'ai déjà à plusieurs reprises parlé du plaisir que j'ai à retrouver les racines préhistoriques des mots que nous employons de nos jours. (notamment: l'éternité? Oh juste une bonne hygiène de vie ou encore le pourquoi et le comment)

Quel bonheur de réaliser que derrière un mot français, un mot anglais ou un mot russe se cache une seule et même racine proto-indo-européenne...

Ce vénérable ancêtre linguistique, depuis longtemps disparu, continue à vivre au travers de ces mots dérivés, un peu comme l'arrière-grand-père que l'on n'a jamais connu, mais dont le sang coule toujours en nous...
Sans lui, nous ne serions tout simplement pas là...

La tombe des parents de ma grand-mère
maternelle, dans le cimetière de Goutroux


Mes racines à moi, elles sont en Wallonie...
Si vous ne l'avez déjà fait, je vous convie à lire à ce sujet "Marcel et sa madeleine, Fred et sa dringaille".

Et je suis enchanté de pouvoir retrouver le wallon, cette langue de terroir, au détour d'une recherche sur une racine proto-indo-européenne multi-millénaire.


Or donc, me voilà parcourant les pages de mon dictionnaire préféré (pour ceux qui prennent le train en marche, qui reviennent de Mars ou qui sont tombés sur ce blog par pur hasard, il s'agit du "American Heritage dictionary of Indo-European Roots" de Calvert Watkins), quand tout à coup, mon oeil se rive sur une racine qui me parle instantanément, car me renvoyant aussi sec à mon enfance rovienne, ou à ma vie d'étudiant montois...



...Car son dérivé wallon est son portrait phonétique tout craché ; son lointain descendant assumant pleinement son ascendance avec son illustre ancêtre...

*skēt- (ou *skeh1tH-, selon la théorie des laryngales, voir Élements de linguistique 


La racine proto-indo-européenne *skēt- véhiculait la notion de "faire du tort, endommager, blesser"...

Et sketter (ou sketer, ou squetter), en wallon, c'est casser.

Comme dans le français de Wallonie :

"Je ne sais (prononcé "sé") plus écrire: mon stylo est sketté"

Ou dans les subtiles rimes estudiantines (ou du folklore montois) :

"et ric, et rac, on va squetter l'baraque, 
et rac, et ric, on va squetter l'boutique..."


En anglais, nous retrouvons scathe: insulter, offenser, vexer..., arrivé par le vieux norrois skadha : blesser.

Le mot allemand Schadenfreude, passé par le vieux haut-allemand scado: dommage, blessure, signifie la jubilation avec malveillancela joie maligne suscitée par le malheur d'autrui...
Ca fait peur, non, que l'usage appelle à la création de tels mots ?

En danois et norvégien, *skēt- nous a légué skade, en néerlandais: schade, en suédois skada, en yiddish schoden, en serbo-croate steta...
Toujours avec la notion de dommage.


Et puis, il y a le tchèque škoda !
En tchèque, "To je škoda" peut se traduire par "C'est dommage".


Oh, non, rien à voir avec la robustesse longtemps mise en doute des voitures de la marque éponyme, mais bien avec le patronyme de l'ingénieur à l'origine du groupe industriel, Emil Škoda, ne soyez pas acerbes! (ô Croates).


Mon père en avait une comme ça (de voiture)


Emil Skoda


D'ailleurs,
il y a bien le groupe canadien (québecquois, pardon !) "Beau dommage" !


Et entre nous, Renault a quand même fait très fort en baptisant une de ses voitures "testicule" - pour rester poli (koleos en grec).

Une descente de Koleos

Une Koleos dans le potage

Bas de caisse rouillé : une Koleos qui part en euh...Koleos


Bon, là, clairement, je m'enfonce...
Tentons donc de rehausser le débat pour terminer en beauté...

"Non-endommagé, resté intact, resté pur": c'est le sens original d'ascète, que nous a transmis le grec ἀσκητής, askētēs, où nous retrouvons la racine proto-indo-européenne *skēt- précédée cette fois d'un alpha privatif.

Sincèrement, vous l'auriez cru, vous, que "sketter" et "ascète" puissent découler de la même racine proto-indo-européenne, du même ancêtre ?



Frédéric

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dimanche 1 juillet 2012

By Jove, Olrik


article précédent: en attendant *gheu-*dyeu-


"By Jove, Olrik!"
Mortimer, in Blake et Mortimer, Edgard P. Jacobs


Blake et Mortimer


Avant de poursuivre avec notre divin sujet entamé la semaine dernière...

...Avez-vous déjà entendu le prénom Didier prononcé par un bon Wallon?
Selon les prononciations, vous pourriez entendre l'équivalent de l'anglais "D.J.": "Didjé".

Didier le DJ

Et puis, vous le savez très certainement, le J et le I sont finalement très proches.
La lettre J n'existait pas en latin, qui ne connaissait que le I; le J n'arrivant que plus tard, du côté du 13ème siècle, pour permettre de transcrire d'autres langues que le latin...

Enfin, dans certaines de nos langues indo-européennes modernes, la prononciation du J va du son "J" de "je" à "dje", comme dans "Django".
Comparez "jeune" avec son équivalent italien: "giovane".
Ou encore "Jean" avec "John".
Phonétiquement, il n'y a qu'un tout petit pas entre J et DJ... Ou DI...

En gardant cela en tête, maintenant, poursuivons!

La racine proto-indo-européenne *dyeu- était associée à l'idée de "clarté", de "brillance".
La clarté du jour, le soleil qui brille, radieux...

Basé sur cette racine, *deywos devait être, d'après ce que l'on peut reconstruire, le nom du Dieu du ciel clair, le Dieu qui était à la tête du panthéon indo-européen.

En latin, il devint Iuppiter (Jupiter, évidemment, le Roi des Dieux, le roi du ciel et du tonnerre) ; on retrouve mieux la forme originale *dyeu- dans son génitif: Iovis.

Carracci: Jupiter et Junon

Mais pourquoi cette transformation en "Iuppiter"?
Pourquoi une telle différence entre son nominatif et le génitif?

Iuppiter proviendrait, selon les études linguistiques, d'une forme précédente *Iou-pater, elle-même dérivée de l'expression vocative composée proto-indo-européenne:

*dyēu-pəter 

que l'on pourrait traduire par:

"Oh Père Dieu du ciel".


Zeus (nominatif: Ζεύς / Zeús ; vocatif: Ζεῦ / Zeû ; accusatif: Δία / Día ; génitif: Διός / Diós ; datif: Διί / Dií) est la version grecque de la même racine proto-indo-européenne *dyeu- / *deywos, transmise par le grec ancien Ζεύς.

Mais en latin, *dyeu- / *deywos a également donné "deus": dieu.

Et nous retrouverons également trace de la racine originale dans le sanskrit द्यु dyu ("Dieu"), tout comme dans द्याउः (dyāu),"ciel lumineux".

En latin, toujours, *dyeu- a donné diēs: jour, journée (pensez à l'idée de clarté associée au jour, à la journée).

Il était de coutume, chez les Romains, de prêter serment, en Cour de Justice, en jurant par Jupiter.
Le "By Jove" de l'anglais Mortimer vient de là...
L'expression est à présent archaïque, mais toujours usitée.

Le nom "Jupiter" a bien entendu servi à baptiser la plus grande des planètes de notre système solaire.
Mais saviez-vous que l'adjectif "jovial" désignait à l'origine ceux qui étaient nés sous l'influence de la planète, réputés pour être gais, optimistes, plein d'entrain...

Jupiter


En français, nous lui devons bien évidemment...
dieu, déité, diva, divin... Mais diurne aussi!

Ou encore jour, journée, journal

Et jeudi!

Jeudi est un cas vraiment très particulier (peut-être même unique?)... car il s'agit d'un double dérivé de la même racine,*dyeu-, puisqu'il provient à la fois des latins Jovis ("Jupiter", dérivé en "jeu-") et dies ("jour", dérivé en "-di"), pour signifier "le jour de Jupiter".

Juillet - ça tombe bien non? - est le mois de Iulius (César), prénom qui originellement signifiait probablement "celui qui est descendu de Jupiter", ou encore "dévoué à Jupiter", basé sur Jovilius.

D'autres dérivés?

Deva est le mot sanskrit pour "divinité", tandis que devi, c'est la déesse...

Nanda Devi, la Déesse Joyeuse


Enfin, en anglais, le terme "dial" en est un descendant un peu curieux.
Dial, c'est le "cadran", to dial, c'est "composer un numéro de téléphone", par exemple ; c'est l'idée d'agir sur le cadran...
Tout simplement parce qu'à l'origine, quand on parlait du cadran dial, il s'agissait du sundial: le cadran solaire, qui devint plus tard le cadran de l'horloge; dial venant du latin diālis: journalier, ou relatif à la journée.



Joviale journée à toutes et tous, en ce mois divin!

Frédéric