- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 9 novembre 2014

Sainte Mildred de Thanet? Du mouton la douceur, de Thanet le cuir.






"Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme."

Chateaubriand, in Mémoires d'outre-tombe





Bonjour à toutes et tous!


Alors, il y a déjà longtemps, le 15 avril 2012 - vous rendez-vous compte, il y a déjà deux ans et demi? - dans un sublime article si joliment intitulé Marcel et sa madeleine, Fred et sa dringaille, j’avais fait allusion à la racine proto-indo-européenne *melǝ- ("moudre, battre, broyer", d'où, par extension "fin, menu”), à l’origine du latin classique marcŭlus - marteau, mais aussi de mots comme "meule", "moulin", ou encore l'anglais "mill".


Et puis, le dimanche suivant - le 22 avril de la même année donc - j’avais tenu ma promesse, en traitant en long et en large de cette belle racine dans l’inénarrable Vestales, malléoles et Lofoten.

Mais avec cependant un avertissement

(je me cite:)
Attention, une racine similaire, *mel-, véhiculait, elle, la notion de douceur, d'adoucissementJ'en parlerai très certainement lors d'un autre "dimanche", car elle est aussi pleine de surprises...

Oui, ça fait longtemps que je m’étais dit que je devais vous parler de cette autre *mel-.
Le croirez-vous: Ce sera fait aujourd'hui


*mel-, ou plus précisément
*mel-1

- "1" car il y a six (!!) racines que l’on a pu recomposer sous la forme *mel-; chacune d'entre elles bien sémantiquement différente -

véhiculait la notion de ... douceur.





Aaaaaaah.

Je suis en train de rédiger en écoutant le premier mouvement de la Pastorale, la Symphonie n° 6 en fa majeur, que Beethoven écrivit en 1808.

Parfait. Simplement parfait.
Juste ce qu’il me fallait…

Aaaaaah



Ici, une version du Boston Symphony Orchestra
dirigé par Leonard Bernstein
et sur iPad:


Bon, allons-y!

*mel-1 évoquait la douceur ; et pas mal de ses dérivés font référence à quelque chose de doux, ou d’adouci, de souple ou d’assoupli, voire carrément de… mou.


Une forme allongée *meld- se retrouve dans le germanique *meltan, devenu le vieil anglais *meltan, puis l’anglais moderne melt.

To melt? Fondre, ou faire fondre.

I am melting!
C’est ce que cette méchante sorcière hurlera en fondant - bien fait pour sa tronche, à cette vieille bique - dans The Wizard of Oz...

et sur iPad:


(OUI, je sais, j'ai mes thèmes récurrents, de Excalibur aux Monty Python, en passant par Alexandre le bienheureux, ou, en l'occurence, The Wizard of Oz, dont j'avais encore récemment parlé ici: Une idylle avec une idole?? Mais quelle drôle d'idée...)

Mais, revenons à notre douceur…

Aaaaaaah


On soupçonne - mais sans certitude aucune - cette délicieuse *mel-1 d’être à l’origine du germanique *maltam, qui donnera le vieil anglais mealt, pour déboucher sur l’anglais moderne … malt!

Le malt?
Mais c’est une céréale germée, en général de l'orge, qui est cuite (d'où amollie), pour qu'elle dégage tous ses arômes.

Oui, ça aussi, c'est un thème récurrent: les Single Malts...
Ici, échantillon destiné à une Burns night...


C’est ce même germanique *maltam que l’on retrouve dans le néerlandais mout, l’allemand Malz ou le suédois malt.

Mais, pour tout vous dire, il se pourrait que le proto-germanique *maltam soit un emprunt au proto-slave *malta, que l’on retrouve, lui, dans l’ukrainien молот (mólot), ou encore le tchèque mláto.
(bof bof bof)

Une forme variante et suffixée de *mel-1:*mled-sno, a donné le grec βλεννός, blennós, que je traduirais en français de Belgique par èèèkess (l'équivalent français de France de beurk): visqueux, morveux, relatif au mucus.

Yerk

En zoologie, la blennie désigne encore une des espèces de petits poissons osseux marins benthiques (oui, du grec ancien βένθος, bénthos: « profondeur »), d'eau douce ou saumâtre, allongés, à longue nageoire dorsale, et … couverts de ... mucus.

espèce de blennie!


De l’ancien grec βλέννα, blénna: “mucus” et ῥαγή, rhagḗ, “éruption”, nous avons gardé… blennorragie

Ouais, bon…

La blennorragie, encore appelée gonorrhée, chaude-pisse, castapiane ou plus sympathiquement chtouille, est, comme vous le savez, une infection sexuellement transmissible.

Cette infection des organes génito-urinaires est due au gonocoque Neisseria gonorrhoeae découvert par Albert Neisser en 1879.

Sacré Albert. On ne lui dit pas merci…

Albert Ludwig Sigesmund Neisser (source)


- Plus trop envie de faire Aaaaaah, tout d’un coup, tiens…


Nous devons à une forme suffixée au timbre zéro de *mel-1, *ml̥d-wi- le latin … mollis: mou, moelleux, tendre, souple, flexible … … …

De lui nous arrivent …
mou, mollasse, mollasson, mollesse, molleton, mollusque, émollient, mouiller ... ... ... ou - surtout - mojito!

Un mollusque, c’est littéralement une noix, ou une châtaigne, molle! 

Le mot est emprunté (1763, E. Bertrand) au latin scientifique moderne molluscus (1650), créé par Jonston d'après le latin impérial mollusca (sous-entendu nux) "sorte de noix (nux) dont l'écorce est tendre, spécialement la châtaigne", lui-même dérivé de notre mollis latin.

mollusque


- Mouiller??? Mais ça n’a rien à voir avec la notion de souplesse, de douceur?? Enfin!!
- Oui, c’est une bonne remarque. Mais bonjour quand même!

Mais en fait, mouiller nous arrive du latin populaire *molliare, variante de mollireamollir »), basé sur mollis, et qui signifiait à l’origine « attendrir en trempant, rendre mou ».

Quant à mojito, il provient bien entendu de l’espagnol, ou plus précisément de l’espagnol cubain mojo (la sauce), basé sur l’espagnol mojar (“mouiller”), lui-même basé sur le latin populaire *molliare.

mojito


Il est également possible que par une forme nasalisée *mlad-, *mel-1 ait donné le latin blandus (doux, caressant, ou, au sens figuré, flatteur…).

Même si nous avons eu, en ancien français, blant (flatteur), nous n’avons plus, en français moderne, de descendance de ce blandus latin, si ce n’est en langage littéraire, où nous pouvons encore trouver “blandice”, souvent employé au pluriel, désignant les caresses, les flatteries, les attraits, les séductions, comme chez Chateaubriand, Huysmans, ou encore Gide…

Mais le latin blandus existe toujours dans d’autres langues, cette fois sous des mots usuels.
Je pense notamment à l’anglais bland (doux à en être insipide), à l’italien blando (faible, timide...) ou l’espagnol blando (tendre, mou…).


Mais continuons le tour des dérivés de notre *mel-1 proto-indo-européenne…

Une de ses formes variantes, *smeld- a donné le germanique *smelt- (fondre).

De *smelt, l'ancien haut allemand a retenu smelzan « fondre ».

D’où en découle, certes, l’allemand moderne schmelzen (fondre), mais aussi le francique *smalt, de même sens, qui deviendrait, au XIIème siècle, esmal puis email, ou même, au XIIIème, esmail.

Eh oui, nous devons à notre *mel-1 notre français émail, qui désigne dès le début un vernis obtenu par vitrification destiné à recouvrir le métal, la céramique, la faïence, la porcelaine et qui, après avoir été porté à une certaine température et … fondu!, se solidifie et conserve des couleurs inaltérables.

Emaux


*mel-1, nous la retrouvons encore, via une forme allongée *meldh- passée dans le germanique *mildja-, dans l’anglais mild (doux), ou le prénom féminin Mildred (littéralement “force douce”), tiré du composé vieil anglais Mildþryð, Mildthrȳth, où ðryð, thrȳth signifie la force.

Sainte Mildred - ou Mildrède - de Thanet fut une abbesse du VIIème siècle.
Elle était la fille du roi Merewald d'Anglie (✝ 700) et l’une des trois filles de sainte Ermenburge, princesse de Mercie en Angleterre (estuaire de la Tamise).
Elle fut élevée au monastère de Chelles, en Ile-de-France.
De retour en Angleterre, elle prit l'habit bénédictin des mains de saint Théodore de Cantorbery et devint abbesse de Thanet.

"Miséricordieuse, tempérée et paisible", Mildthrȳth est l'une des saintes les plus populaires du Moyen Âge anglais…

Sainte Mildred de Thanet (source)


Happiness is a cigar called Hamlet.



Vous tondez la pelouse?
Alors vous connaissez sûrement l’anglicisme mulch / mulching.

En français? Paillis / paillage - pailler.

Le paillis, c’est, selon le Larousse, une "légère couche de paille ou d'un autre matériau dont on recouvre le sol pour en maintenir la fraîcheur et éviter que certains fruits, tels que melons, concombres, fraises, soient souillés par le contact de la terre."

L’anglais mulch viendrait d’une forme suffixée de notre *mel-1: *mel-sko-, passée au vieil anglais mel(i)sc, mylsc (doux, moelleux) par le germanique *mil-sk-.

Mulching - paillage


Enfin, il est possible, il se pourrait - mais franchement je ne parierais pas trop là-dessus -  que nous retrouvions *mel-1 dans le celtique *molto-, qui désignait cet animal à la laine si douce, le … mouton!

moutons, Orkney, Scotland, UK

On retrouve le mot dans le vieil irlandais molt, le moyen-breton mout, le cornique mols, ou encore le gallois mollt.

Mais il se pourrait que le *molto- celtique ne fasse pas vraiment référence à la douceur de la laine de l’animal, mais qu’il désigne plutôt le bélier castré


Bon, il est clair que je préfère la référence à la douceur de la laine…

Aaaaaaah


Je vous souhaite, à toutes et tous,
un charmant dimanche, une très belle semaine, et vous donne rendez-vous…
Dimanche prochain!

Ah, j'allais oublier!
Vous trouverez dans la colonne de droite du blog un lien vers Pinterest: j'y ai créé (sur Pinterest) un board où j'épingle les illustrations qui me semblent intéressantes, et - forcément - relatives au proto-indo-européen, ou au moins à l'un ou l'autre des groupes de langues indo-européennes... 
Il y a de très belles illustrations, des cartes, des graphiques, des arbres... 
La loi de Grimm en schéma, celle de Verner, qui la précise, en un one pager (vous n'imaginez pas à quel point ce terme one pager m'horripile), l'évolution de la racine *del(ə)- sous forme arborescente, un SUPERBE arbre linguistique des langues indo-européennes, cinq et cent représentés dans chacun des groupes indo-européens, une carte de l'isoglosse centum/satem (mais oui, on en a parlé dans ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A))... ... ... 
Bref, allez voir, il y en a vraiment pour tous les goûts...
http://www.pinterest.com/fredblondieau/proto-indo-européen/ 


Frédéric

article suivant: de mieux en mieux...

dimanche 2 novembre 2014

Chère Carine, prendrez-vous des liserons d'eau? Laissez-moi appeler le serveur.


article précédent: Dylan fumait de la belladone??



Kiss not thy neighbor's wife, unless
          Thine own thy neighbor doth caress

« Tu n'embrasseras point la femme de ton prochain,
à moins que la tienne propre ton voisin ne caresse  »

Ambrose Bierce, The Devil's Dictionary (1911)



Bonjour à toutes et tous!

Avant toute chose, en cette période si particulière de l’année, si jamais vous cherchez l’étymologie d’Halloween, sachez que c’est ICI que ça se passe…


Dimanche dernier, nous étions revenus sur l’article La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega?? pour nous intéresser à la racine *dem-, lointaine parente du domus latin.

Eh bien, en ce jour d’hui je vous propose de reprendre à nouveau ce même article, mais pour cette fois rebondir sur la racine proto-indo-européenne à l’origine du hōr- de hōrdōmr- qui y était également abordé, composé vieux norois pour prostitution.

C’est ce hōrdōmr- qui deviendra plus tard le whoredom anglais (toujours prostitution)…


Cette racine, c’était, je vous l’avais dit:

*kā-


dont le champ sémantique couvrait les notions d’amour, de désir…


Ford *kā-


C’est une forme suffixée en *-ro- de notre racine: *kā-ro-, qui est à l’origine de l’anglais whore, la prostituée, ou de l’anglais whoredom, la prostitution.

Ces deux mots proviennent en fait d’une même source germanique *hōraz (non, on ne rajoute pas hōdézespwār), au féminin *hōrōn-,celui/celle qui désire”, qui pratique l’adultère.


Ci-dessous, un fantastique épisode de la série Armstrong and Miller, irrésistible pastiche de la très chic émission de la BBC Who Do You Think You Are?, où des personnalités retrouvent, parfois avec surprise ou émoi, les traces de leurs ancêtres: 

Le rapport?

-------- Attention Spoiler, ne lisez que si vous ne comprenez pas l'anglais, 
ou ne souhaitez pas regarder la vidéo !! -------- 

Le pauvre Alexander Armstrong retrouve la trace de sa grand-mère maternelle, Florence, et de toutes ses soeurs - ses grand-tantes, donc -,  toutes renseignées au registre de la population (1921 ou 1931) comme whores.
-----------------------------------------------





Ce que personnellement je trouve délicieusement amusant, c’est que c’est toujours notre *kā- proto-indo-européen qui est à l’origine de l’adjectif latin cārus: cher, aimé, estimé (ou aussi, parfaitement: cher, coûteux, précieux)


Eh oui! Cārus!

Dont nous avons tiré cher, chéri(e), chérir , mais aussi charité, caritatif,…

Oh, j'A-DO-RAIS les Saintes chéries, avec la délicieuse
Micheline Presle...

Vous vous rappelez du générique?
Moi: OUI!!!




Charité (tout d’abord sous une forme caritet, fin du Xème siècle), n’est que la francisation du latin caritas, dérivé de cārus.

Caritas a notamment servi, dans la langue de l’Eglise, à traduire le grec ancien ἀγάπη, agápê (“amour”, la plus haute des vertus théologales: l’amour de Dieu et du prochain).

Son sens concret de don, aumône, est attesté depuis le IIIème siècle.

Agape? Nous en parlions déjà il y a pratiquement un an jour pour jour, dans Une bonne pâte, ce satrape

Tiens, à propos:
Les vertus théologales, il y en a trois: la foi, l'espérance, et la charité.
En Russie, ces vertus sont joliment associées à trois prénoms féminins:
  • Ве́ра (Véra): Foi
  • Надежда (Nadiejda): Espoir, et
  • Любовь (Lioubov): Amour.

Leur fête, ainsi que celle de leur mère Софья (Sophia): Sagesse, est célébrée le 17 septembre.


Sophia, la Sagesse divine


De cārus nous arrive aussi, par l’italien carezza, caresse!
Le mot français évolua, exprimant d’abord une démonstration d’affection ou de reconnaissance par les gestes ou la parole, pour finalement se réduire essentiellement au geste affectueux de la main, ou apparenté à la sensualité érotique.


Caresses et bisous-babines, je connais...


- Et forcément, on retrouve la racine *kā- dans l’anglais to care! 
- Bonjour! Et… NON, pas du tout. Rien à voir.

L’anglais care (prendre soin, s'occuper de...), lui, provient d’une autre racine proto-indo-européenne: *gar-, racine d'origine expressive qui correspondait à la notion d’appeler (éventuellement à l’aide), de crier.

Un cognat de l’anglais care, ce serait plutôt...

slogan!

Construit sur le gaélique sluagh-gairm, que l’on pourrait traduire par cri de guerre, composé de sluagh, la troupe, et gairm, le cri, l'appel.

Au XVIème siècle, le mot s’employait pour désigner le cri de guerre ou de bataille de ces malades de Highlanders

La bataille de Prestonpans, 1745


Mais pour en revenir à notre gentille petite *kā-, nous lui devons encore les prénoms Carine, ou Carina. (chère, aimée, via le latin cārus)

Enfin, on la retrouve indifféremment dans l’allemand Hure: putain, ou dans le vieux breton kâr: amour, amitié, parenté.

L’ami se dit toujours câr en gallois,
car en cornique,
cara en gaélique et
caros en gaulois.


Terminons en beauté par un dérivé en sanskrit de notre *kā-, emprunté au proto-indo-iranien: काम!
Mais oui: काम, kāma: l’amour, tout simplement!


Un de mes films préférés...

Le dieu hindou Kâma, en sanskrit कामदेव, Kāmadeva, est en quelque sorte la personnification, ou plutôt la divinisation de l’amour, du désir amoureux.

Tout comme l'Éros grec, d’ailleurs, il utilise un arc et des flèches pour répandre l'amour…

Kāmadeva


Vous connaissez le mot कामसूत्र, Kāmasūtra, composé de काम, Kāma et de सूत्र, sūtra: aphorisme.
Kāmasūtra signifie donc littéralement « Les Aphorismes du désir ».

Le Kāmasūtra, recueil indien écrit entre le IVème et le VIIème siècle, prodiguait des conseils sur l’art de vivre qu’une personne cultivée se devait de connaître: l’usage de la musique, la nourriture, les parfums, et les positions sexuelles.

Eh oui!, le Kāmasūtra, c'était aussi de la musique! (source)



Fait curieux: le thai a emprunté काम, kā́ma au sanskrit, pour en faire กาม, gaam.
Juste un conseil: même si le sanskrit काम, kā́ma évoque bien l’idée d’aimer, d’apprécier, évitez cependant d’utiliser son pendant thai: กาม, gaam dans un restaurant thaïlandais pour exprimer votre envie d’un plat particulier…

Car à กาม, gaam correspond bien à la notion de désir, certes, mais... charnel.

C’est d’ailleurs par un dérivé de กาม, gaam: น้ำกาม, náam gaam, (náam le liquide, gaam le désir), que l’on désigne, en thai, le liquide séminal. Oui: le sperme.

Votre si poli "je prendrai vos liserons d'eau frits" risquerait donc de se comprendre comme "je voudrais prendre sauvagement par derrière vos liserons d'eau frits, là, au milieu de la table", ce qui n'aurait peut-être pas l'effet escompté...

(même si dans les menus des restaurants thaïlandais on parle de nouilles sautées, mais bon)


Liserons d'eau à la pâte de soja




Bon dimanche à toutes et tous, et …
A dimanche prochain!




Frédéric


dimanche 26 octobre 2014

Dylan fumait de la belladone??





Centurion: 
What's this, then? 'Romanes Eunt Domus'? 'People called Romanes they go the house'?

Brian: 
It-- it says, 'Romans, go home'.

Centurion: 
No, it doesn't. What's Latin for 'Roman'? Come on!

Brian:
 Aah!

Centurion:
 Come on!

Brian:
 'R-- Romanus'?

Centurion:
Goes like...?

Brian:
 'Annus'?

Centurion:
Vocative plural of 'annus' is...?

Brian:
Eh. 'Anni'?

Centurion:
'Romani'. 'Eunt'? What is 'eunt'?

Brian:
'Go'. Let--

Centurion:
Conjugate the verb 'to go'.

Brian:
Uh. 'Ire'. Uh, 'eo'. 'Is'. 'It'. 'Imus'. 'Itis'. 'Eunt'.

Centurion:
So 'eunt' is...?

Brian:
Ah, huh, third person plural, uh, present indicative. Uh, 'they go'.

Centurion:
But 'Romans, go home' is an order, so you must use the...?

Brian:
The... imperative!

Centurion:
Which is...?

Brian:
Umm! Oh. Oh. Um, 'i'. 'I'!

Centurion:
How many Romans?

Brian:
Ah! 'I'-- Plural. Plural. 'Ite'. 'Ite'.

Centurion:
'Ite'.

Brian:
Ah. Eh.

Centurion:
'Domus'?

Brian:
Eh.

Centurion:
Nominative?

Brian:
Oh.

Centurion:
'Go home'? This is motion towards. Isn't it, boy?

Brian:
Ah. Ah, dative, sir! Ahh! No, not dative! Not the dative, sir! No! Ah! Oh, the... accusative! Accusative! Ah! 'Domum', sir! 'Ad domum'! Ah! Oooh! Ah!

Centurion:
Except that 'domus' takes the...?

Brian:
The locative, sir!

Centurion:
Which is...?!

Brian:
'Domum'.

Centurion:
'Domum'.

Brian:
Aaah! Ah.

Centurion:
'Um'. Understand?

Brian:
Yes, sir.

Centurion:
Now, write it out a hundred times.

Brian:
Yes, sir. Thank you, sir. Hail Caesar, sir.

Centurion:
Hail Caesar. If it's not done by sunrise, I'll cut your balls off.

Brian:
Oh, thank you, sir. Thank you, sir. Hail Caesar and everything, sir!

Une superbe leçon de latin par le centurion (John Cleese)
au révolutionnaire Brian (feu Graham Chapman), 
dans Life of Brian
indispensable, salutaire film des Monty Python
réalisé par Terry Jones en...
1979. 
Eh oui, déjà… - et pourtant toujours affreusement d'actualité...






Bonjour à toutes et tous!


Il n’y a pas si longtemps, dans [voyons, quel était encore cet article??? - AH OUI!] La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega??, alors que je mentionnais la Douma, la Chambre basse du Parlement de Russie, j’avais précisé que le mot n’avait RIEN à voir avec le domus latin, la maison
Je m’étais dit qu’il serait d’ailleurs bon d’en parler, de ce domus latin.


Ben voilà, en ce dimanche, ce s'ra fait.


Le latin domus pouvait en fait désigner plusieurs choses, dont notamment une construction, ou la maison, le logis, là où on habite, ou encore une école philosophique (on - Horace en tout cas - parlait ainsi de domus Socratica: l’école de Socrate).

Et domus (en réalité dŏmŭs), à votre avis, qu’est-ce que je vais en dire???

Bon, d’accord, il vient du grec: δῶμα, dỗma: construction, maison, chambre principale, ou même temple (oui: la demeure d’un dieu), synonyme de - et apparenté étymologiquement à - δόμος, domos.

Mais ce δόμος, domos grec, hein, i’ vient d’où, mmmh??


Aussi surprenant que cela puisse paraître, d’une racine proto-indo-européenne! 

*dem-

(oui, je sais, j'aime surprendre)


Oh, *dem- c’était, sémantiquement, la maison, la maisonnée


C’est précisément une forme de notre racine au timbre o (où la voyelle-pivot se meut en o), et suffixée en *-o-: *dom-o- (ou même *dom-u-), qui désignait la maison, qui se cache derrière domus.


La domus romaine devait ressembler à ça. Confortable, non?
Il fallait juste éviter de se prendre la tête ou les pieds dans les
pancartes chiffrées (mais on s'habitue à tout).


Du latin domus nous avons tiré quelques mots que vous connaissez bien, et qui sont toujours liés à la notion large de maison

Dôme!
Oui, souvent nous utilisons cette métonymiele toit représente la maison (“avoir un toit” pour “avoir une maison”).

En bas latin, doma, d’où nous vient le français dôme, c’était tout simplement le toit de la maison, du moins, apparement quand il était en terrasse.

Nous retrouvons bien sûr domus dans domicile, le lieu où quelqu’un habite en permanence, ou de façon habituelle.


L’adjectif latin domesticus désignait lui ceux qui étaient familiers de la maison: les membres de la proche famille, les deux générations vivant sous le même - métonymique - toit, ou, bien entendu, les domestiques.

Difficile d’imaginer vivre avec un minimum de standing dans une villa romaine sans domesticité…

(Oui, domus c’était la maison des Romains aisés, les autres vivaient ou survivaient dans des insulae, les immeubles à appartements, séparées des autres bâtiments par des rues, comme des îles le sont par l'eau, ce qui explique le terme insula, désignant avant tout l'île.)

Celui qui, parmi les domestiques, gérait la maison en l’absence ou au nom du maître de maison, c’était le maior domus, littéralement le chef de la maison, ou du domaine.

Vous l’avez deviné, maior domus est devenu notre majordome, emprunté à l’italien maggiordomo.

Un butler britannique, ou la quintessence
du majordome


Oui, dans les dérivés de domus, n'oublions pas non plus le très récent domotique.




Bon.
Ca, c’est ce que nous devons au latin domus, dérivé de *dom-o- / *dom-u-.

Maintenant, *dem-, par sa forme *dom-o- / *dom-u- ne se retrouve pas que dans le latin domus ou le grec δόμος, domos, loin de là…

C’est elle, toujours, présente dans le proto-slave *domъ, qui donnera notamment le tchèque dům, le polonais dom, ou le russe дом (“dom”): maison.

Encore et toujours *dom- à l’origine de l’albanais dhomë (“chambre, pièce”), ou du sanskrit दम (dáma). 

Mais une forme suffixée de *dem-, toujours au timbre o: *dom-o-no-, s’est quant à elle dérivée dans le latin dominus (domina au féminin), désignant le résident, le propriétaire de ladite maison.
Par définition, le maître de maison.

Evidemment, dominus qui évoque la propriété, la puissance, est à l’origine des français domaine, dominer, prédominer, dominateur, ou dominical.

Dominical qualifie à présent ce qui est relatif au dimanche, mais uniquement parce que le dimanche est considéré comme le jour du maître en chef, le seigneur

Oui, nous avons encore l’anglais dominion, qui provient, ne l'oublions pas, de l’ancien français dominion: la souveraineté, ou par extension un territoire ou un pays sous une souveraineté.

Un dominion est un État indépendant, membre de l'Empire britannique, mais pas totalement souverain, sa diplomatie étant sous la souveraineté de la couronne britannique.

Le saviez-vous, à l’heure actuelle, seul le Canada est encore un dominion.


Domino!
Le mot « domino » proviendrait de la similitude entre les pièces du jeu (recto blanc, verso noir) et l'habit des dominicains (lequel est blanc, mais peut être recouvert d'une cape noire servant de manteau). 

Pour ce qui est des dominicains, il s’agit, je ne vous l’apprends pas, de religieux ou religieuses de l’ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique au XIIIème siècle.

Et le prénom Dominique nous vient bien de l’adjectif latin dominicus: relatif au maître, au seigneur: magistral, seigneurial

CQFD 

"Dominique nique, nique, à toute heure et en
tout lieu" (
dixit Soeur Sourire)


Don (non, pas celui du don de soi, plutôt celui de don Corleone):

Le don (notamment) espagnol nous arrive également du latin, avec toujours ce sens de maître de la maison, du domaine.

L'invité de pierre, dans Don Giovanni

Don Diego de la Vega, dans Zorro

En italien, la dame de la maison, c’était la donna, équivalent féminin du don pour les hommes.

Originellement, le terme Prima donna, la première dame, qualifiait, à l’opéra ou dans la Commedia dell'arte, la chanteuse principale, souvent une soprano

S'il n'y en avait qu'une...


Quant à la belladone (Atropa belladonna), on la nommerait ainsi, la belle dame, parce qu’à Renaissance, les élégantes italiennes instillaient dans leurs yeux du jus de cette plante pour dilater leurs pupilles sous action de l'atropine et donner ainsi plus d'attirance à leur regard.

belladone


De l’italien donna provient inévitablement madonne, ou madonna.


Mais du latin domina, « maîtresse de maison », nous avons aussi gardé… dame, ou madame.

Mademoiselle, demoiselle? Oui!

Demoiselle, XVIIIème siècle, est une variante de damoiselle, issu du latin populaire *domnicella, lui-même diminutif de notre domina.


Bon, me direz-vous, jusqu’ici, rien de bien transcendant
Certes, mais savez-vous également que du latin dominus (et donc, par la force des choses, de *dom-o-no-) nous vient…

danger?


Austin Powers - Danger is my middle name


Oui!!

En ancien français, on l’utilisait dans l’expression estre en dangier d’aucun - que l’on traduirait par « être à la merci de quelqu’un » - qui originellement signifiait « être sous la domination de quelqu’un ».

Il existait en ancien français le mot dongier (avec un o): autorité, puissance, domination, provenant en droite ligne du bas latin *domniārium de même sens, calqué sur le latin dominus

Le mot évolua en dangier (avec un a), probablement par association avec le dammum latin: dommage, préjudicedétriment, qui donnera le fameux dam de “à mon grand dam”.

L’anglais a repris le mot danger au français. 
Dans un sens désormais obsolète, il signifiait la domination exercée par quelqu’un, son pouvoir de blesser, de nuire, de pénaliser autrui.

C’est ainsi que dans le quatrième acte du (controversé) Marchand de Venise, lors de la première scène - la scène du tribunal - Shakespeare fait dire à Portia s’adressant à Antonio:
 "You stand within his danger, do you not?"  
que j’ai trouvé traduit par:
“Vous courez risque d’être sa victime, n’est-il pas vrai?”
la scène du tribunal



Un autre dérivé surprenant de notre *dem- proto-indo-européenne?

Donjon!

Le mot nous vient du vieux français donjon, qui désignait la grande tour d’un chateau (nous sommes quand même au XIIème siècle), du gallo-romain *dominionem, basé sur le latin tardif dominium, provenant, vous l’aurez compris, du latin dominusmaître, seigneur" (du château, évidemment).

Le plus haut donjon d'Europe, celui du château de Vincennes


Despote!!
Je ne parle plus ici de ma prof de math d’un dimanche sans rime ni raison?, je veux simplement dire que despote nous vient de *dem-!

Et ce via le composé proto-indo-européen *dems-pot-,*pot- (*poti-) évoque le pouvoir, le maître.

Le grec ancien l’a repris sous la forme δεμς-πότης, dhems-potês, qui a évolué ultérieurement en δεσπότης, dhespotês
A l’origine donc, δεσπότης, dhespotês ne désignait que le maître de maison.

C’est rigoureusement ce même composé *dems-pot- que nous retrouvons en sanskrit, où दम्पति, dampati signifiait également et littéralement maître de maison.


Enfin, une forme racine *dem- signifiait construire
Difficile de savoir s’il s’agissait de la même racine *dem- que celle dont nous venons de parler, ou pas (“pour Pokorny c'est oui, pour Watkins c'est p'têt bien mais pas sûr”, si vous voyez ce que je veux dire), donc je suis prudent. 

Mais en tout cas, cette étrange et pénétrante racine *dem-, qui n’est jamais tout à fait la même ni tout à fait une autre (*), a donné, par le proto-germanique *timram, l’anglais timber: le bois de construction, le bois de charpente.

timber

C’est aussi sur cette base germanique que le vieux haut-allemand a créé zimbar, qui a donné l’allemand Zimmer - la chambre, ou que le vieux norois (Aaaah...) a construit timbr.


Zimmermann, c’est toujours l’allemand pour charpentier, menuisier


Robert Zimmermann, dit Bob Dylan (source)


Allez, pour terminer, quelques autres expressions de *dem- dans diverses langues indo-européennes:

En kurde: bindav (“cave, sous-sol”), dérivé de binsol, fondation” + dav (< *dem-).

Maison, c’est encore… 
  • en arménien: տուն, tun,
  • en avestique: dam,
  • en lituanien: nãmas (comme dans le dicton lituanien pįėrkiroūl nãmas pąmouž)



Ce dimanche, pour moi, salon de la miniature à Appeldoorn, Pays-Bas… 
Où il est aussi question - comme quoi tout se tient - de maisons
Mais ici, il s’agit de maisons ... de poupées: poppenhuizen

le stand de ma compagne...





Je vous souhaite à toutes et tous un excellent dimanche!

Passez une bonne semaine ; je vous donne rendez-vous, voyons … 

Dimanche prochain?

D'ici-là, portez-vous bien!





Frédéric