The drama was born of old from the union of two desires: the desire to have a dance ... The dance became a rant: the story became a situation.
George Bernard Shaw
Le drame est né de l'union de deux vieux désirs : le désir de danser, et celui d'entendre une histoire. La danse est devenue déclamation, et l'histoire, situation.
Je dois bien vous l'avouer, la danse, d'une façon générale,
c'est pas trop ma tasse de thé.
Dans le meilleur des cas, je la supporte.
Mais bon, ici, c'est Barychnikov, avec la présence d'Helen Mirren.
(ce que je peux vraiment apprécier - et danser, même si remarquablement mal -,
ce sont les scottish ceilidh dances, mais à part ça...)
Bonjour à toutes et tous!
Nous terminions dimanche dernier cette longue, longue série d’articles consacrés à la racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”.
Et je vous promettais, pour la suite, quelques mots que l’on attribuait à *ten-, mais probablement à tort.
Ah ah…
Pour ce qui est du premier de ces mots, et qui constituera le sujet de ce dimanche, j’avoue que je ne sais pas trop quoi penser.
Alors qu’il est parfaitement usité, bien connu, son étymologie, en fait, est vraiment difficile à tracer.
Une des hypothèses en présence, quant à son origine, c’est qu’il est un lointain descendant de *ten-.
Voilà pourquoi, évidemment, je vous le présente maintenant.
Mais bon, qu'en penser? Allez savoir…
Ce mot, français, est déjà en soi, étrange, si du moins vous prenez la peine d'en rechercher des formes équivalentes dans d’autres langues romanes.
Et si vous y en trouvez...
(allez! "des formes équivalentes, dans d'autres langues romanes" ; c'est dimanche matin, mais quand même, on se ressaisit),
...c’est qu’elles proviennent précisément du français!
Car à ce mot, on ne connaît pas de parent latin.
Pourtant, il existait bien un mot latin de même sens, et que l’on retrouve, d’une façon que je qualifierais de “naturelle”, dans d’autres langues romanes.
Ce mot latin, c’était ballō, ballāre: “danser”.
danse latine
là, je suis écroulé
Mais voilà, le mot français dont je vous parle - je suppose que vous l'avez déjà deviné -, c’est … danser.
Et “danser”, vous l'aurez remarqué, n’a strictement aucun rapport avec le latin ballāre.
Alors, oui! On retrouve cette forme danser en italien: danzare.
Ou en espagnol: danzar.
Tant qu’à faire, même en anglais, avec dance.
Ou en allemand: tanzen.
Mais tous (TOUS) ces verbes proviennent, comme je vous le disais un peu plus haut, ... du français.
Le latin ballāre, c’est un fait, nous a légué “bal”. Et c’est déjà pas mal.
Mais voilà, pour ce qui est d'employer un mot pour désigner l'action de danser, nous avons clairement préféré à un “baler”, un “danser”.
Curieux, non?
Ce que nous savons avec certitude, c’est que ce danser provient du nord de la France.
Il est apparu en langue d’oïl, et est attesté en ancien français à la fin du XIIème siècle, sous la forme “dancier”.
Alors qu'en langue d’oc, on trouve plutôt des verbes en *bal, ceux-là bien issus du latin.
Idem dans les langues méditerranéennes: de ballāre proviennent ainsi l’espagnol et portugais bailar, le catalan ballar, ou encore l’italien ballare.
Le latin ballō - c’est ballot - provenait lui-même du grec ancien βαλλίζω, ballízô, “danser”, doublet de βάλλω, bállō: “jeter”.
Si vous vous en savoir plus, mes amis, sur ce sublime βάλλω et sa racine proto-indo-européenne, relisez ...
(“il ne provient pas du latin”, “il apparaît dans le nord de la France, en langue d’oïl”),
on en a conclu que le mot devait être d’origine… germanique.
Ce qui a du sens.
Soyons un peu plus précis ; on le fait remonter au …
(allez, s’il s’agit d’un mot français, mais qui ne provient ni du grec ni du latin, mais qu’il est au contraire d’origine germanique, il provient vraisemblablement du, du …)
… francique, voilà!
Et jusque là, le petit monde de la linguistique historique semble parfaitement heureux et uni.
Tout le monde s'aime, c'est le bonheur total.
C’est seulement après qu’on s’étripe.
Car voilà, on trouve deux étymons franciques possibles pour assumer la paternité de danser.
Aïe.
Pour certains linguistes
- première hypothèse -,
le parent francique en serait *dintjan, qui aurait abouti au gallo-romain *dintjare.
À *dintjan correspondrait bien une forme proto-indo-européenne, que l’on retrouverait dans le proto-germanique *þansjan, “reculer”: *tons-éie-.
Cette forme *tons-éie- est à rapprocher, par exemple, du sanskrit तंसयति, taMsayati: “secouer”.
Ou du lituanien tąsýti: “secouer”.
Pour en revenir au francique *dintjan, on le déduit, par reverse engineering (je propose “rétro-ingénierie”),
du néerlandais deinzen “s’éloigner, reculer…”, ou même “se remuer”,
du frison dintje“trembler légèrement”, ou
de - soyons fou - l’islandais dynta“s’agiter”.
C’est pas mal, non, comme hypothèse?
Mais alors…
Mais alors...
Comment expliquer ce passage d’un -i- francique (*dIntjan) à ce -a- propre aux formes françaises (dAnser)?
Ça coince...
Et pas qu'un peu.
Pour moi, hypothèse invalidée.
on n'ira pas plus loin
- Beh, et alors, c'est quoi l'autre hypothèse??
- Ah, je crois qu'il va falloir attendre dimanche prochain pour la connaître...
Oui, même si je ne suis pas vraiment en vacances, je tiens quand même à profiter de quelques moments de calme, de quiétude, à la campagne.
Les billets du dimanche seront donc un peu plus courts que d'habitude...
Aaaah...
Philippe Noiret, Alexandre le Bienheureux,
Yves Robert, 1968
Je vous souhaite, à toutes et tous, un EXCELLENT dimanche, et une très douce semaine!
Et il y avait encore les pongées du Japon, les tussors et les corahs des Indes, sans compter nos soies légères, les mille raies, les petits damiers, les semis de fleurs, tous les dessins de la fantaisie, qui faisaient songer à des dames en falbalas, se promenant par les matinées de mai, sous les grands arbres d'un parc.
Émile Zola,
Au bonheur des dames: Les Rougon-Macquart
Bonjour à toutes et tous!
Après un périple (bien pénible) par Nice, eh bien, nous voici revenus à notre chère racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”.
Je pense qu’en fait, avec ce dimanche, nous allons précisément cesser de nous étendre dessus.
N’étirons pas la sauce plus avant…
Nous en avons déjà tiréONZE articles!
OUI, nous en sommes à présent au DOUZIÈME article sur cette infatigable (mais adorable) proto-indo-européenne *ten-.
Avant donc d’attaquer la dernière manche, je vous propose une petite récapitulation.
Nous avons traité de *ten- dans tous ces articles:
ténia, polytène,, pachytène, synténie, le grec moderne ταινία, tainía (ruban, film…)
DIIIINGUE!
Et ce n’est pas fini!!
Il me semble qu’on n’a pas encore parlé des dérivés celtiques de notre ineffable *ten-, non?
Eh bien, les amis... allons-y.
Le précieux dictionnaire de Ranko Matasović qui
m'a aidé à faire ce dimanche
Il se pourrait que le proto-celtique *tanā-, “temps”, dans le sens de la durée, provienne de notre *ten-.
C’est probable, sans plus. C'est plausible.
Mais quel est le rapport avec l’idée d’étendre, étirer, me direz-vous.
Pensez à une période, qui est en quelque sorte une extension, une étendue de temps.
Un moment qui s’étire…
comme ici, ce chien
Mais si le proto-celtique *tanā- vient bien de *ten-, alors le vieux breton tan, dan en proviendrait.
Tout comme le vieil irlandais tan, tain, l’équivalent de notre conjonction de subordination “quand”.
Plus sûr est le lien entre le proto-celtique *tan-nu-, “élargir, écarter, étirer” et notre *ten-.
Ce *tan-nu-, on le retrouve pratiquement tel quel dans le moyen gallois (si si, ça existe, ou du moins, ça a existé) tannu: “étendre, déployer…”.
Il s’agit d’un très beau cognat du sanskrit तनोति, tanoti, “étendre, étirer”, dont on avait parlé le 10 juillet.
Toujours dans le groupe celtique, nous trouvons… *tantā-, “corde, cable”. Ce que l’on tend, quoi.
On peut retrouver ce *tantā- dans les langues gaéliques, avec par exemple le vieil irlandais tét, “corde”, ou même, par … extension,“instrument à cordes”.
En vieux breton, on avait “tanntou”.
Cette forme *tantā- n’était en fait à l’origine qu’un ancien participe de *ten- ; comprenez-la donc comme “tendu, tendue”.
Nous pouvons franchement la mettre en relation avec le tentus latin (< tendō).
Mais?? “instrument à cordes”??
Ici, je fais appel à la mémoire de celles et ceux qui suivent ce blog incroyablement passionnant depuis déjà pas mal de temps…
Il y a un tout petit peu plus que trois ans - c’était le 14 juillet 2013 -, nous avions parlé du nombre trois.
Enfin! Rendez-vous compte: j'attendais depuis trois ans pour pouvoir en reparler.
De la Bretagne, du finistère, de la fin des terres occidentales, traversons le continent, partons loin, loin, loin, vers l'Orient...
Car en persan, *ten-, toujours dans le sens de corde, nous a donné … târ.
Oui! Le sitar, superbe instrument à cordes, tient son nom hindi du persan سهتار (“si-târ”), littéralement “trois cordes”. (et pas six. Raté)
sitar
Restons encore un peu de ce côté-là du continent, voulez-vous?
Et puis, nous devrons en terminer avec *ten-.
Ah oui, elle va me manquer, cette petiote.
Allez:
Une forme suffixée en *-tro- du degré plein de *ten-: *ten-tro-, est passée en sanskrit.
C’est elle qui a donné le sanskrit तन्त्र, tantra, “métier à tisser”.
- Quoi?? Mais enfin?? Le tantra, c’est pas ça du tout! Tantra, en sanskrit - tous les adeptes du New Age le savent, enfin! -, c’est la règle, le traité.
- Oui, certainement - et même si les doctrines New Age me font toujours beaucoup rire, je dois bien le reconnaître -, je confirme que tantra signifie bien tout autant métier à tisser que règle ou traité.
Mais oui, il faut voir le métier à tisser comme un ensemble de fils bien tendus, bien alignés.
Une structure bien agencée, un cadre organisé. Une trame, la chaîne d’un tissu.
Au sens figuré, “tout se qui se déroule en … s'enchaînant”.
De là, le sens de “doctrine”, “règle”…
Tantra yoga
Vous connaissez le New Age Bullshit Generator? http://sebpearce.com/bullshit/
C'est en anglais, malheureusement, mais c'est quand même très drôle.
(Bah, i' sont pas méchants, ceux qui croient dans le Nouvel Âge ; je les aime bien, vous savez)
(à part l'enfoiré au djembé qui m'a solidement cassé les cou oreilles pendant
ma visite de Glastonbury - je le reconnais, c'est le même, avec son machin
sur la tête -, et dont la "musique" m'a ouvert à l'idée d'un Canadair qui
transporterait du napalm)
Euh, petite précision, le tantrisme n’a strictement rien de New Age, soyons clair.
Même si quelques allumés l’ont récupéré, il s’agit d’un système métaphysique multi-séculaire.
Et hautement respectable.
Et pour les allumés qui ne sont toujours pas convaincus de la définition de tantra comme “métier à tisser”, sachez que notre formidable *ten- se retrouve encore en sanskrit,
mais cette fois par une forme allongée*ten-s-,
dont le degré zéro*tn̥s-,
suffixé en -elo‑ pour donc donner *tn̥s-elo-,
y est devenu...
तसर, tasara, la navette!
navette, sur un métier à tisser
Je vous disais que tantra, au sens figuré, pouvait se comprendre comme “tout se qui se déroule en … s'enchaînant”. "En se tramant" oserais-je dire, si l'expression n'était pas si péjorarive.
Figurez-vous qu’en sanskrit moderne (si si, ça existe aussi), tantra signifie “logiciel”.
Oui! En informatique, un logiciel n’est finalement qu’un ensemble de séquences (d’instructions), un jeu de données nécessaires à des opérations.
Architecture d'un logiciel embarqué spatial
(embarqué peut-être dans une navette?)
Quel bel à-propos, non, que d'avoir ainsi ravivé un vieux mot si respectable, pour désigner un composant informatique tellement actuel...
Tiens, mais, तसर, tasara, "navette"...?
Ce tasara, devenu tasar en hindi, sera calqué dans l'anglais tussore.
Le mot désignera une étoffe de soie sauvage, et par extension, une étoffe lègère de soie.
Nous en avons fait le français... tussor,
"étoffe légère de soie, analogue au foulard".
couette en tussor
Ce même hindi tasar, l'anglais l'a altéré - et pour faire bonne figure, l'a emprunté itou - pour en faire... tussah, qui désigne, lui, cette soie sauvage dont est fait le fameux tussor.
Le français a suivi le mouvement, et a emprunté à son tour tussah à l'anglais.
Tel quel.
tussah
Pour résumer, le tussor est fait de tussah.
Et donc, pour couper court à toute étymologie populaire, NON, étymologiquement, un tussor n'est pas un foulard que ces Dames se mettent autour du cou pour sortir.
Allez, on en reste là!
Bluffant, non?
Oui, c'est cette même petite*ten-, celle qui nous a donné tenir, tendre..., qui est à l'origine de tussor et tussah... Ou du tar de sitar...
L'auriez-vous cru?
Elle est pas belle, la vie avec la linguistique historique?
Merci qui?
Le proto-indo-européen, évidemment.
Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche.
Et une très belle semaine!
Pour la semaine prochaine, eh bien, on parlera peut-être encore de *ten-.
Enfin, non.
Oh, comment dire?
On parlera de quelques mots dérivés que l’on attribue à *ten-, mais vraisemblablement … à tort!
Donc, on parlera de *ten-... mais ... sans vraiment en parler.
Frédéric
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
Et on se quitte en musique, avec une superbe interprétation de la suite pour clavier en ré mineur HWV 428 de Georg Friedrich Händel (1685-1759), par Daria van den Bercken.
(...) Ils (il s'agit des Goths, ces sales païens, bien sûr)ne furent pas plus heureux devant Theffalonique. Ils entreprirent plusieurs fois de fe rendre maîtres de cette ville, qui n'étoit pas en état de leur réfifter: mais faint Afcole qui en était évêque la défendit par la feule force de ses prières. On rapporte qu'une frayeur fecrète faififfoit ces barbares dès qu'ils en approchoient ; qu'ils perdoient, fans favoir pourquoi, cette férocité naturelle qu'ils avoient ailleurs ; & que les plus fages d'entr'eux furent d'avis d'abandonner cette entreprise, & de laiffer en repos un peuple que Dieu protégeoit fi vifiblement par l'interceffion de ce faint prélat.
Enfin, après avoir manqué le pillage de ces trois villes, ils fe jetèrent dans la Macédoine, la Thrace, la Scythie, la Mœfie, & fe répandirent jusqu'aux Alpes juliennes, qui bornent l'Italie de ce côté-là, ravageant toutes fes provinces, et laiffant partout des marques funeftes de leur avarice & de leur fureur.
Je ne peux décidément pas leur en vouloir, à fes Goths :
moi auffi je me jetterais bien dans la macédoine, furtout
fi elle baigne dans une bonne rafade de rhum.
Et je ne laifferais aucune thrace de mon paffage.
Histoire de Théodose le Grand,
pour Monseigneur LE DAUPHIN.
Par monsieur Fléchier, abbé de S. Séverin, de l'Académie Françoise
(et inventeur du "l" après le "f" initial)
Dimanche dernier, nous avions évoqué le grec (θεά) Νίκαια, (Thea) Níkaia,
“Déesse par qui est arrivée la victoire”, comme origine du nom "Nice".
Avec un grand bof. Voire deux.
bof bof
Car la bataille victorieuse dont question, remportée sur les Ligures, etcensée s'être déroulée à cet endroit, ben... elle n'a pas vraiment l'air d'avoir jamais existé...
L’autre hypothèse, quant à l'étymologie de Nice, qui me plaît plus, la voici :
C’est que les Ligures avaient déjà donné un nom au lieu - ce qui, au demeurant, semble parfaitement normal.
Surtout quand on connaît leur obsession pour les toponymes.
Ce nom aurait ainsi ressemblé à *nis, *nissa...
Bon. Encore une fois, ce n'est qu'une supposition.
Quant à ce qu'il devait signifier, ce nom, là on se perd en conjectures...
Le Docteur Vincent Paschetta, 1903-1984, dans son “Nice historique”, nous donne quelques pistes, qui valent ce qu'elles valent...
Ce nom, selon lui, aurait fait référence à une source, ou en tout cas à de l’eaudouce, à un endroit humide… (Il cite lui-même un certain M. Ghis(?), à l'origine de cette théorie)
Toujours selon Paschetta, on retrouverait cette racine ligure dans d’autres toponymes en Italie ou en Espagne, faisant toujours allusion à de l’eau :
Nizza Monferrato, dans le Piémont.
En Sardaigne, où on trouve un hameau du nom de Nissa, tout près d’étangs.
Près de Modène, où se trouve une Nizzola, synonyme de Aquaviola.
D'après lui, encore, en génois, - moi j'adore surtout les génoises ! - l’adjectif nisso, nissa signifierait mouillé, trempé.
En napolitain, source se dirait nittse, ou encore nits en lombard… Et ainsi de suite.
génoise
Même en France, on retrouverait cette racine *nis- “eau”: Nizon, dans le Gard, Nisson, dans l’Ain, la Nize, en Lozère, le Nizan, dans la Gironde…
Bon, ceci dit, j'ai quand même un souci : hormis chez Paschetta, je ne retrouve nulle part cette racine ligure *nis-.
Oui, sur Internet. Bien sûr. Voilà voilà.
Visiblement, le gentil petit monde de l'Internet s'est contenté de reprendre la même théorie, de citer - sans même le nommer ! - Paschetta, sans jamais se poser de questions.
Non, sans rire, aucune de mes sources traitant d'étymologie celtique ou italique ne reprend cette racine.
Ce qui ne veut pas dire non plus qu'elle n'a pas existé ! Loin s'en faut.
Mais bon, je ne retrouve pas d'autre étude sérieuse qui puisse corroborer cette piste.
C'est très gênant.
Comme la planète Shadok changeait de forme, il y avait des Shadoks qui
tombaient. C'était très gênant… surtout pour les Shadoks.
Mon amie Aurora - c'est à elle que nous devons ces très savoureux commentaires sur le blog -, nettement plus férue de l'italien et de ses dialectes que je ne le suis, me signale qu'en divers patois et dialectes de l'actuelle Ligurie, on trouve plusieurs mots contenant "niss-", reprenant globalement trois sens différents. Ainsi,
Le verbe spernissâ, pincer, picoter, tiré du latin pernicari: nuire, endommager (qui nous a donné en français pernicieux)
Le doublon nissâ / anisâ: gâter (se dit des fruits), développé par métathèse de insâ, lui-même du latin initiare: commencer. Un fruit blet est donc un fruit "entamé". On retrouve le mot sous différentes orthographes: niz, nis, niss ... avec même "nicio" (v. inizio, "début" ) attesté au XIVème siècle.
Nissa / niceola / nisöa (Gênes) et son cousin toscan (Lunigiana) nizö < latin mediéval nuceola: la noisette.
Et c'est... tout.
Vous voyez le problème ?
On ne trouve nulle trace d'un *nis signifiant, de près ou de loin"source, eau douce".
AUCUNE TRACE non plus d'un nisso/nissa, "mouillé"...
Encore plus fort : il apparaît que nis, en piémontais, ne signifie pas eau, mais plutôt hématome !
Alors quoi ? Paschetta avait peut-être raison sur le fond, mais comment en être certain ?
Mais... je l'avoue, malgré tout, j'aime bien cette idée, d'un toponyme ligure *nis, *nissa, pré-existant au grec.
Qui n'aurait donc rien à voir avec le Νίκαια, Níkaia grec, hormis une certaine similitude phonétique.
La Ligurie actuelle
C'est bien beau !
Ah non, ça c'est Tenby, au Pays de Galles
Et ça aussi, d'ailleurs...
- OK, admettons. Admettons que le nom original était d’origine ligure. Comment alors explique-t-on que la ville était connue des Grecs et des Romains comme Νίκαια, ou Nicaea ??
- Ici, on suppose (encore une fois, rien n’est très sûr) que les Grecs auraient réinterprété le toponyme antérieur ; ils en auraient fait quelque chose qui sonnait joliment à leurs oreilles, Νίκαια, Níkaia.
Et surtout nettement plus évocateur, glorifiant, tant qu'à faire...
Cette hypothèse *nis- pourrait en tout cas expliquer pourquoi l’ancien toponyme ligure ait ressurgi plus tard, sous une forme apparemment palatalisée "Nisse".
Mais oui, la palatalisation est un phénomène bien connu, dont j'ai déjà bien parlé, qui a notamment touché les premières heures du français, où les /k/ latins se transformèrent progressivement en /ch/ ; pensez au latin castellum devenu château par exemple.
C'est encore la palatalisation qui est à l'origine de la superbe isoglosse Satem/Centum qui divise en deux les langues indo-européennes...
Car alors, on pourrait supposer que l'ancien mot ligure n'était pas totalement perdu, qu'il se serait, par exemple, conservé en occitan... (Mais attention, ceci n'est qu'une simple hypothèse).
Si le nom original de Nice est bien d’origine ligure, je ne pourrai hélas pas remonter à sa racine proto-indo-européenne, faute de sources, de documentation.
J’ai bien tenté de suivre quelques pistes, mais je reviens vers vous, penaud.
Franco Rendich propose bien une racine proto-indo-européenne *nī-, qui fait référence à l'eau vive, certes. Mais il ne la reprend qu'en sanskrit et en latin, où le sens premier a totalement disparu...
Racine que l'on retrouve sous les formes *nei-2, *neia- ou encore *nî- chez Ali Nourai.
Pokorny nous donne enfin une autre racine (761) *neid-2, nid-: "couler, courant d'eau".
Elle-même descendante d'une *neigʷ-, "laver". Cette dernière étant confirmée par Watkins.
Intéressant. Mais en supposant que *neid-2, nid- soit bien à l'origine du ligure *nis, il faudrait encore expliquer la présence de ce "s" ligure... Peut-être par une forme intermédiaire *nizza-?
Vraiment, je ne m'étendrai pas sur la question.
Mais si vous avez la moindre suggestion...
En revanche, chères lectrices, chers lecteurs, on peut toujours parler du grec νίκη, níkē, “victoire”, sur lequel serait basé Νίκαια, Níkaia !
Oui, je savais que ça vous plairait.
Bon, même là, je ne peux vous donner que des suppositions.
Pour Beekes, νίκη, níkē, serait probablement du pré-grec.
Robert Stephen Paul Beekes, auteur des remarquables Comparative Indo-European Linguistics et Etymological Dictionary of Greek (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)
Entendez: le mot aurait pré-existé à l’arrivée d’une langue indo-européenne dans la région.
Traduisez: PAS de racine proto-indo-européenne à lui trouver.
Certains le rapprochent - mais avec beaucoup de prudence - des lituaniens ap-ni̇̀kti et su-ni̇̀kti, “attaquer”, et du letton (mais l’est-on VRAIMENT?) nikns, “mauvais, véhément…”, ce qui pourrait alors en faire un descendant de la racine proto-indo-européenne… *neik-, “attaquer, déclencher (une querelle…) avec véhémence”.
Sachez quand même que pour Beekes, rapprocher ainsi níkē deap-ni̇̀kti est - je cite:
"étymologiquement gratuit".
Allez, on va se consoler : si on ne peut pas vraiment remonter la piste indo-européenne au-delà de νίκη, níkē, “victoire”, on peut en tout cas citer quelques jolis descendants du mot, comme…
Thessalonique.
La ville de Thessalonique (Θεσσαλονίκη) fut fondée par Cassandre de Macédoine en -315, et baptisée ainsi en l'honneur de sa femme, à qui il offrit la ville engage de son amour (chacun son truc).
Thessaloniki, vers le haut de la carte
Oui, vous avez bien compris : sa femme, donc, s’appelait, sans rire, Thessalonique…
- et comme vous le constatez, ça ne l’a pas empêchée de se marier -
Thessalonique était la fille de Philippe II de Macédoine, ainsi que la demi-sœur d'Alexandre le Grand!
(Franchement, elle n'avait pas été gâtée par la vie. Déjà, s'appeler Thessalonique, mais aussi, être la demi-soeur d'Alexandre le Grand. Vous imaginez les quolibets? "Alors comme ça, t'es qu'à moitié grande,Thessalonique ?")
Son prénom provient de la contraction des mots Θεσσαλών, Thessalós (désignant les Thessaliens, les habitants de la Thessalie) et νίκη (victoire, donc), en commémoration de la victoire des... Macédoniens - ça, je suppose que vous l'aurez compris -, avec l'aide des Thessaliens, sur les habitants de, de … de la ...
Du grec ancien Βερενίκη, Berenikê (ou Βερονίκη, Beronikê), en ionien Φερενίκη, Pherenike.
Bérénice est à l’origine un prénom féminin, également d'origine macédonienne, qui signifie simplement « celle qui porte la victoire » (berô en ancien macédonien, proche du grec ancien attique φέρω, pherô).
Et qui est quand même plus facile à porter que Thessalonique.
Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret
De votre solitude interrompt le secret.
Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,
Est-il juste, Seigneur, que seule en ce moment
Je demeure sans voix et sans ressentiment ?
Aaah, Bérénice à Titus, Acte II, Scène IV
La racine proto-indo-européenne qui se cache derrière berô ? *per-, et la notion qui lui est attachée, de "mener à", "traverser", "franchir". Et par extension, de "porter, transporter".
Tiens, et quel pourrait être l'équivalent masculin de Bérénice ?
Je vous laisse chercher ??
...
...
...
"L'inventeur de la photographie"
Niépce
Oui !! Nicéphore !
Nicéphore Niépce, 1765 – 1833
Allez, un autre joli prénom ?
Véronique !
Latinisation tardive - et chrétienne - de Βερονίκη, Beronikê, copieusement influencée par la locution vera icon (“vraie image”, entendez “le visage du Christ”) associée à la légende de sainte Véronique essuyant le visage de Jésus sur le chemin du calvaire.
Vera Icon, Jan van Eyck
Nous retrouvons toujours le grec nikê dans le vieux prénom Eunice (“bonne victoire, victoire bénéfique”), mais aussi dans… Nicodème, Nicomède, Nicolas, Nicaise, Nicomaque ou même Nicette.
Dans le nom de la ville de Nicée, aussi.
Et même si vous n’en avez strictement rien à f. aire, sachez que le prix littéraire polonais le plus important, c’est le Prix Nike.
Marek Bieńczyk, lauréat du Prix littéraire Nike 2012
Enfin, bien entendu, nous retrouvons nikê dans la marque Nike ; n’oublions pas que la déesse grecque de la victoire Niké était ailée et capable de se déplacer à très grande vitesse…
Le logo de la marque représente encore, stylisées, les ailes de la Victoire de Samothrace.
Ce serait tellement bien si - au moins - on prononçait ce Nike “niké”, en souvenir de la déesse...
En hommage à ce glorieux passé, et non pas au rouleau-compresseur mercantilo-(sous-)culturel yankee.
Et ce n'est pas cette ridicule, stupide, affligeante et vaine prononciation française "Naïk" qui va arranger les choses : même les Américains - c'est tout dire - ne prononcent pas le mot ainsi.
Mais non! Eux disent...
- ce n'est pas beaucoup plus malin, mais au moins ils le prononcent à l'anglaise -
...naïki.
Donc, les amis, soit vous dites Naïki, si du moins vous voulez vraiment le prononcer comme les Américains (chacun son truc, encore une fois), soit vous le prononcez Niké, et ça, c'est la classe absolue.
- Ah ouais, comme dans "j'té niké ta merr". 'ta race. Bouffon.
- Oui, pardon, oubliez. Naïk c'est très bien aussi.
Ah oui !
Rien à voir avec la linguistique, mais le célèbre Spirit of Ecstasy, l'emblème de Rolls-Royce, est inspiré de la Victoire de Samothrace. Donc, aussi de Niké.
Spirit of Ectasy
Je vous souhaite, à toutes et tous, un bon dimanche.
Oui, c'est le même dessin que dimanche dernier. Bis repetita placent.
Frédéric
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom : on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine !
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).