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dimanche 19 octobre 2014

ne confondons pas guerre intestine et gastro-entérite


article précédent: un dimanche sans rime ni raison?



Aujourd'hui encore, quand on fait l'inventaire des ustensiles de cuisine que les balaises du Jésus'fan Club n'hésitaient pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n'est pas sans une légitime appréhension qu'on va chez sa manucure.

Pierre Desproges in Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis





Bonjour à toutes et tous!


Ce dimanche sera - sauf surprise - le dernier que nous consacrerons à l’étymologie des termes axés sur la magie et les magiciens.

Le grand principe:
On prend un mot du vocabulaire de la magie, on en retrouve sa racine proto-indo-européenne, et on se pâme, on s’esbaudit devant les liens insoupçonnés que l’on peut retrouver entre le mot du jour et d’autres, également dérivés de cette même racine.


Mine de rien, on a passé pas mal de dimanches sur ce thème…





Aujourd’hui, un mot que l’on associe souvent à la magie, à la divination, la chiromancie, la voyance, à l’occultisme…

Esotérisme.


En fait, on l’associe souvent, mais parfaitement à tort à ces pratiques.

L’ésotérisme, c’est bien autre chose.

Le Larousse nous en dit:
Partie de certaines philosophies dont la pratique devait rester inconnue des profanes. (L'ésotérisme est surtout la caractéristique des philosophies pythagoricienne, kabbaliste et, de façon générale, des doctrines qui visent à créer une initiation et une hiérarchie sociale.)

J’irais personnellement un peu plus loin…

Mais bon! On en reparlera tout à l’heure.
Pour le moment, intéressons-nous à l’étymologie du mot.


Esotérisme: tout ce que ce n'est pas


Esotérisme est créé sur ésotérique.
Et ésotérique nous vient du grec ancien ἐσωτερικός, esôterikós (« de l'intérieur »).

ἐσωτερικός, esôterikós se compose de ἐσώτερος, esôteros: notamment intime, et du suffixe adjectival ικός, ikos.

ἐσώτερος, esôteros était en réalité le comparatif de l’adverbe ἔσω, ésô:à l’intérieur”, “en dedans”.

Etymologiquement, donc, l’ésotérisme est la doctrine des choses « intérieures ».


Quant à notre grec ancien ἔσω, ésô, il provenait de quoi??? Hein, hein???

De la racine proto-indo-européenne…

*en-


Son champ sémantique? Ben, “en”, “dedans”, “à l’intérieur”.

C’est précisément à partir d’une forme allongée *ens-, et suffixée en *-ō-: *ens-ō-, que *en- s’est dérivée dans le grec ἔσω, ésô.


Bon, c’est clair, notre racine *en- on la retrouve un peu partout…

Déjà dans notre français en, évidemment, que le latin in (dans, en, sur … … …), lointain descendant de *en-, nous a passé.

Inventaire!
Du latin post-classique inventarium qui donne aussi, en ancien français, inventoire.
Inventarium provenait de invenio: trouver, rencontrer, construit sur veniō (venir) avec le préfixe in-.


inventaire


En dedans? A l’intérieur? Mais c’est… à la maison!
L’anglais inn, l’auberge, provient du vieil anglais inn, l’habitation!


Notre *en- proto-indo-européen se cache dans le composé germanique *be innan,*be correspond à “chez” (un peu comme le ad latin), et innan provient du germanique *in (< *en-).

C’est ce *be innan que nous retrouvons derrière le néerlandais binnen, par exemple…


Une forme suffixée de *en-: *en-t(e)ro- est quant à elle l’ancêtre du latin intrā, à l’interieur.

Sur intrā nous avons créé notamment tous ces mots en intra-, évidemment: intramuros, intra-utérin, intranet, intrados

Intrados?
En aviation, ça peut être la surface inférieure d’une aile ; en architecture c’est encore la face inférieure d'une voûte ou d'un arc




Mais sur intrā, le latin a également bâti le verbe intrō: entrer.
Dont nous avons tiré entrer, bien entendu, mais aussi ces mots en intro-, comme introduire, introspection


Interim provient également de cette forme *en-t(e)ro- dérivée en latin ; l’interim latin ("pendant ce temps, en attendant") reprenant la terminaison -im de l’ablatif.

Mais le composé latin int(e)rim - secus (“suivant”, “le long de”) nous a aussi donné…
intrinsèque!


Par une forme suffixée en *-ter-, cette fois, *en- devenue *en-ter- nous a légué…
...tous ces mots en inter-, oui, mais aussi la préposition entre, intérieur, entrailles, interne…

Ils proviennent tous du latin inter, inter-: entre, parmi …

Le superlatif du latin interior (en dedans), donc “le plus en dedans, au plus profond”, c’était intimus.
Eh oui! intime, intimité nous viennent de lui.

confession intime


Passons à présent à une forme allongée de *en-: *en-do-.
Nous lui devons, hormis cette kyrielle de mots en endo- (endocrinien, endoscopie, endogène … … …), industrie, industrieux!

L’industrie, à l’origine, désigne la dextérité, l’adresse à faire quelque chose.
Le mot nous vient du latin industria, féminin substantivé de industrius (actif, laborieux), composé de indu (< *en-do-) et de struofaire, construire »).
Nous pourrions ainsi le traduire littéralement par: « qui "en" fait »

Nous retrouvons notre préfixe indu- dans le latin indigens, de indigeremanquer de »), lui même venant de egereavoir besoin de »). C’est bien entendu sur indigens que nous avons créé indigent, littéralement "qui est dans le besoin, dans le manque".


A présent, parlons un peu d’une forme suffixée de notre *en-: *en-tos-...

C’est sur elle que le latin a créé intestinumentrailles »), formé sur intus, « à l’intérieur ».
Nous retrouvons dans intus indans ») avec la désinence ablative -tus. 

Pas de surprise, intestinum nous a servi de base pour notre français intestin.

C’est aussi à intus que nous devons notre dans!
Qui provient du latin de intusdu dedans »).
Idem pour dedans, d'ailleurs.


Allez, encore une forme suffixée de notre petite racine *en-: *en-tero-:

Nous lui devons les mots en entero- qui ont rapport aux intestins (entérite, entérologue …), via le grec ancien cette fois: ἔντερον, enteronintestin »).

J'ai souffert il y a quelques mois d'une gastro-entérite...
Je me demandais toutefois à l'époque, vu l'amplitude et la localisation des symptômes, s'il n'eût pas mieux valu parler de gastro-postérite...

La dysenterie, étymologiquement, est un dysfonctionnement des intestins (dys- enteron).



En russe, "en", "dans" se traduirait par в ("v").
Il va au théâtre se dirait Он идёт в театр ("onn idyót v teátr")

Curieux, ce в pour "en", non?
Comment en est-on arrivé là, pour ainsi passer de *en- à "v"??

En fait, le в russe provient du vieux slave oriental въ (""), lui-même issu du proto-slave *vъ(n).
Le n final de *vъ(n) ("ven") disparaissait quand le mot suivant commençait par une consonne.
Il a fini par vraiment disparaître...

Quand au v initial, il s'est ajouté uniquement pour des raisons d'euphonie, ou d'articulation ; c'est ce qu'on appelle en linguistique une prothèse ("fait d’ajouter un son au début d’un mot sans en changer le sens, pour des motifs articulatoires ou stylistiques").
C'est d'ailleurs le même phénomène que l'on retrouve dans le huit russeвосемь ("vociem") ; relisez C'est alors que Jack Ryan proposa quelques After Eights au capitaine de l'Octobre Rouge.

L’ancien grec εἰς, eis (“dans”) provient lui d’une forme allongée *ens- de notre *en-.

Un mot français basé sur εἰς, eis?

Episode!

Réduction du terme « épisodie », lui-même issu du néolatin *episodium, créé sur l’ancient grec ἐπεισόδιον, epeisódion,  (“insertion parenthétique”, “épisode”), neutre de ἐπεισόδιος, epeisódios, “venant à côté … ”), de ἐπί, epí, “sur” + εἰς, eis, “dans” + ὀδός, odós, “voie”.

Insertion parenthétique???
Oui, il s'agit d'une figure que j'utilise par ailleurs très (trop?) souvent, d'un ajout dans un texte, comme dans...
"nous avons attendu je crois sept ou huit heures dans la gare parce que tous les officiers allemands tout l’état major allemand rentrait à Paris"

On suppose aussi qu’une forme au timbre zéro de *en-: *n̥-dha- aurait donné, via le germanique *anda, *unda, l’anglais… and! (et).

Oui, car and inclut un élément dans une énumération.


Enfin, on n’en est vraiment pas sûr,  mais le mot atoll, désignant une île en forme d'anneau constituée de récifs coralliens (atolu en divehi, langue indo-aryenne des îles Maldives) pourrait dériver du sanskrit अन्तर, ántara, “intérieur”, bien entendu basé sur *en-.

atoll


Bon alors, pour en revenir à l’ésotérisme:

L’idée qui préside à cette doctrine des choses « intérieures », c’est que, justement, c’est à l’intérieur qu’il faut chercher.

Entendez: “en soi”.

En spiritualité, il y a peut-être UNE seule, grande, vérité.
Ou il y en a plusieurs.
Peu importe.
Mais dans tous les cas, la vérité, c’est en vous que vous pouvez la trouver.

Ca, c’est le fondement de l’ésotérisme.
Interrogez-vous, travaillez sur vous-même. Et peut-être trouverez-vous la - ou votre - vérité.

Avec un corollaire indispensable: personne ne peut vous imposer une quelconque vérité.

Personnellement, je pense que la base de toute religion est ésotérique.
Que tout texte sacré est avant tout ésotérique, et n’est pas à prendre à la lettre.

Hélas - le monde est ainsi fait - nous vivons dans la superficialité, et non dans l’intériorité. L’apparence a supplanté le message ; la lettre s’est imposée, au détriment de la Parole.

Et c’est au nom de textes éminemment spirituels, mais lus littéralement, qu’on s’entretue; c’est au nom d’un Dieu qui finalement n’est qu’Amour, que l’on torture, que l’on soumet à la question, que l’on décapite, que l’on lance une croisade ou un djihad.

C’est triste non?

Allez, pour ne pas rester sur une note amère, je vous propose de faire un peu d’ésotérisme.
De l’ésotérisme chrétien. Et je ne blague pas.
Et ca me permettra ainsi de revenir à mon autre dada, la musique…

Vous connaissez toutes et tous l’histoire du nom des notes, je suppose?

Au XIème siècle, le moine Guido d'Arezzo reprend des syllabes d'une (oui, une) Hymne à Saint Jean-Baptiste écrite fin du VIIIème siècle par le poète carolingien Paul Diacre pour en faire les noms des notes de la gamme:
UT RE MI FA SOL LA


Hymne à Saint Jean-Baptiste
(texte latin du poète Paul Diacre)

Ut queant laxis REsonare fibris
Mira gestorum FAmuli tuorum
SOLve polluti LAbii reatum
Sancte Iohannes


Alors oui, pas de SI.

Eh oui, le si n’est arrivé que bien plus tard! Oh, du côté du XVIème siècle.
Pour le nommer, on a alors repris le vieux texte de Diacre, et utilisé les S et I de Sancte Iohannes.
Et avant ça, ben, ‘y avait pas de si.

En d’autres termes, et pour les puristes: il n'y avait pas de sensible - le si étant la note sensible dans une gamme en do, où do donne le ton, et où le si se situe un demi-ton (diatonique) au-dessous.

Il y a d’ailleurs une façon - très approximative j’en conviens - de dater les airs et les chansons: on peut supposer d’un air sans sensible, qu’il remonte à très, très, très longtemps.

Forcément, on peut trouver des airs sans sensible récents.
Dans la production musicale actuelle, je ne serais pas étonné de trouver ce genre de morceaux, composés avec deux doigts.
Disons, pour tenter de les récupérer, qu’ils sont plutôt basés sur la rythmique que sur la mélodie ou l’harmonie

Quelques exemples d’airs, de morceaux sans si?

Les comptines des cours de récréation!
Ou les berceuses, ou encore certaines vieilles chansons françaises …
Ces airs qui se transmettent en fait de génération en génération, parfois sur des centaines d’années…

Dans un bocage couvert de feuillage, Meunier tu dors, Frère Jacques, J’ai du bon tabac, Le bon roi Dagobert, J’ai perdu mon mouchoir, Un deux trois nous irons au bois, Sur l’pont de Nantes, Ah vous dirai-je maman, Alouette, gentille alouette, La complainte de Mandrin (dont la musique serait plus ancienne?), Il était une bergère, Il était un petit navire,  

Ou encore Auld Lang Syne (Ce n’est qu’un au revoir), même si on a tendance, dans la version française, à mettre un si sur “qu’un”, totalement inexistant dans la version originale en anglais.
Ou même Amazing Grace!
Pour Henri Vincenot, ce morceau était carrément d’origine préhistorique



Parfois, le si naturel n’est pas présent, mais est remplacé par un si bémol.
D’où l’importance du si bémol dans la notation germanique, où il a sa propre lettre, le H, le B correspondant lui au si naturel.

Oui, et le UT a été remplacé par un DO, plus facile à prononcer.

Mais voilà!
Paul Diacre a codé son hymne à Saint-Jean Baptiste, et Guido d’Arezzo devait plus que vraisemblablement le savoir…

Guido d'Arezzo


La musique était un art sacré. En fait, l’art en tant que tel n’était que sacré.
On ne signait pas son oeuvre, mais on la dédiait au Tout Puissant.
Oui, on n’est plus vraiment dans le même monde.
Et donc, Dieu était au centre de tout, et la musique écrite et surtout chantée à la Gloire de Dieu.

Paul Diacre, dans son poème ésotérique, avait masqué sa compréhension de l’Univers selon sa foi chrétienne derrière quelques rimes anodines…
En jouant sur les syllabes de l’hymne, Guido d’Arezzo transcendait son message, en l'incluant dans toute musique!

Et voilà ce que l’on pouvait comprendre de l’hymne, sous forme de cryptogramme:

RE

LA SOL FA

UT

IO


Une superbe croix latine…

Resolutio: la décomposition, la séparation: la mort symbolique que doit subir le chrétien pour se révéler Christ (oui, ésotériquement parlant, le Christ n’est pas extérieur, évidemment, mais en vous: le but du chrétien est de devenir lui-même Christ, en d’autres termes de se parfaire.
C’est le même principe pour le bouddhisme ou l’Islam, par exemple…)

Au centre de la croix, le sol (soleil), et plus encore, le O, l’Oméga.
Tiens, qui a dit “je suis l’alpha et l’oméga”?

Vous pouvez ainsi, sur la barre horizontale de la croix, lire, mais en partant du centre vers les extrémités, AL FA (alpha tel qu’on l’écrivait à l’époque)

Et le MI dans tout ça? Il confirme en fait la même idée: M représente dans la numération latine le plus grand nombre possible, et I le plus petitMicrocosme et Macrocosme, Alpha et Oméga

Si vous voulez en savoir plus, allez sur http://www.jstor.org et recherchez
"Ut queant laxis" et les Origines de la Gamme
Jacques Chailley, chez Acta Musicologica
Vol. 56, Fasc. 1 (Jan. - Jun., 1984), pp. 48-69
Published by: International Musicological Society

Le lien direct?
http://www.jstor.org/stable/932616


Bon, là, j’ai assez parlé!



Je vous souhaite un EXCELLENT dimanche, une TRES bonne semaine, et espère vous retrouver dimanche prochain, pour un article sur…

oh, ‘sais pas; on verra bien!




Frédéric


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