- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 15 juillet 2018

Il n'est pas possible de vivre heureux sans être sage, honnête et juste, ni sage, honnête et juste sans être heureux. - Épicure






 Si Zeus voulait écouter les voeux des hommes, tous périraient, car ils demandent beaucoup de choses qui sont nuisibles à leurs semblables. 

Épicure, Les fragments














Bonjour à toutes et tous !


Aujourd'hui marquera la fin de notre étude de la racine indo-européenne...

*kers-“courir”.



C'est comme ça, il faut savoir accepter.
J'ai entendu un jour quelque chose qui m'a probablement marqué à vie: 
“Quand nous sommes heureux, que nous apprécions un moment de notre vie, nous aimerions que la vie s'arrête, que rien ne puisse altérer ce moment parfait. Mais voilà, la vie est dynamique, par nature. Et l'une des causes de notre tristesse, c'est de ne pas le reconnaître, de ne pas l'admettre.” 

Donc, allons gaiment de l'avant ! Et terminons en beauté ce chapitre consacré à la belle *kers-“courir”.



Un petit rappel bienvenu, je suppose ?


La sémillante *kers-“courir” nous a légué, entre autres...


courir, cargo, caricature, corrida, corridor, corsaire, corso, cours, curriculum, cursus, secours, succursale. coursier, courtier, curseur, discours, encourir, excursion, incursion... 


mais aussi...


carrière, charger, charrier, charrue, notre français car, les anglais intercourse, car, carry et horse,


peut-être même aussi l'anglais rush,


notre rosse,


... mais pas du tout hussard (du hongrois húsz“vingt”), l'espagnol Rocinante (vraisemblablement du bas latin *runcinus), ni même le breton kerzh, “marche”.


Tout est là, servez-vous:

Rien ne sert de courir, sauf quand on n'est pas parti à point, bien sûr
Il court, il court, le furet
porter secours vaut mieux que grand discours
"Et moi je suis Sancho - Sancho, Sancho, son valet, son fils, son frère" - L'homme de la Mancha, Jacques Brel



À présent, 


Partons vers l'Orient ... !


Sur notre chemin, je vous propose - on est en vacances ! - quelques petits détours...


En commençant par la... Finlande.


Mais oui ! Comme vous le savez certainement, le finnois n'est absolument pas une langue indo-européenne, car fait partie du groupe des langues finno-ougriennes, au même titre que l'estonien, ou le ...hongrois.



les langues finno-ougriennes
(source)


Et donc, le hongrois nous ayant donné hussard, il m'a semblé plus qu'opportun, par souci d'équité

- prenez ça comme un échange de bons procédés -,
de vous présenter un emprunt indo-européen à cette famille de langues: le finnois hurskas, que Kaisa Häkkinen, 


Kaisa Häkkinen

éminente linguiste et doyenne de la Chaire des Humanités à l'Université de Turku,
Turku
fait remonter au proto-germanique *hurskaz, “rapide, vif”, celui-là même qui nous aurait donné l'anglais rush, “se précipiter, foncer...”.

Le souci - car il y en a un -, c'est que je n'en suis pas si sûr.


Sur la forme, vraiment rien à dire. 


Germanique hurskaz ⇒ finnois hurskas: imparable

Mais quant au fond... (Ou plutôt à la sémantique...)
Mon souci, c'est que le finnois hurskas signifie pieux, ou, dans un sens archaïque, sage, réfléchi.
Je dois reconnaître que je ne vois pas vraiment de lien sémantique, même au prix d'un formidable glissement de sens, entre les acceptions de hurskas et les notions de vitesse, ou même de vivacité d'esprit propres à hurskaz.

Bon, d'accord, j'en conviens, pour être sage et mesuré, il ne vaut mieux pas être un parfait abruti, dénué de vivacité d'esprit. Mais bon...
'sais pas pourquoi, mais j'ai pensé à cette illustration en écrivant ces mots...

(Le moment consternant - sauf pour lui, apparemment - où Trump,
inconscient de ce qu'est un protocole ou de la simple courtoisie ou bienséance,
fait obstacle à Elizabeth II au moment de passer ses troupes en revue)
Donc, je ne suis pas entièrement convaincu de cette parenté.  
Mais je n'ai hélas pas non plus pu trouver le texte original de Kaisa Häkkinen..., à qui donc je donne le bénéfice du doute. 
À suivre...Donc, en résumant:

(ça, vous le savez déjà:)



racine indo-européenne *kers-“courir
forme suffixée au degré zéro *kr̥s-kó-s
proto-germanique *hurskaz, “rapide, vif”

verbe proto- germanique *hurskijaną, “faire sursauter, alarmer, conduire...”
vieil anglais hryscan, hrȳscan, “tressauter, faire sursauter”
moyen anglais uschen, russchen, “se précipiter, faire sursauter...”
anglais rush“se précipiter, foncer...


mais aussi, donc (mais avec incertitude):



racine indo-européenne *kers-“courir
forme suffixée au degré zéro *kr̥s-kó-s
proto-germanique *hurskaz, “rapide, vif”

(peut-être) emprunt
hongrois hurskas“sage, réfléchi”, puis “pieux



Toujours au volant de notre De Lorean, 





passons maintenant de la Finlande...



















à... la Grèce Antique...















Eh oui, car notre chère *kers-“courir nous y attend patiemment.


Dans un composé.


Je dois vous dire - à ma connaissance, du moins - que c'est la SEULE occurence attestée d'un cognat de notre chère *kers- en grec ancien !


Le composé en question ?


Je vous préviens, vous allez rager de ne pas y avoir pensé vous-mêmes...


Vous êtes prêts?


Le grec ancien ἐπί-κουρος, epí-kouros, “aide, d'où aussi allié, compagnon...”.


Oui, je parle d'Épicure, Ἐπίκουρος, antonomase de ἐπίκουρος, “aide”.



Ce bon Épicure

- dont le nom nous arrive par sa translitération latine Epicurus -,
philosophe de son état, dont on situe la naissance du côté de 342/341 avant J.-C., et dont les atomes qui formaient son âme ont rejoint le grand Tout en 270 (toujours avant J.-C, faut-il vraiment le préciser?). 

Nous lui devons bien évidemment l'épicurisme, l'une des plus importantes écoles philosophiques de l'Antiquité. 


Sacré Épicure ! Dont les écrits furent tellement honnis par ceux qui débarquèrent plus tard en se disant héritiers du Christ qu'il n'en reste plus grand-chose, tant les sus-nommés, promoteurs de la Seule Vraie Foi travaillèrent à tout détruire de son oeuvre, qui ne collait pas trop avec leur dogmatisme. Ça ne vous rappelle rien?






Eh ! Nihil novi sub sole, mon bon Monsieur...


Épicure, à qui je rendrai hommage en ce dimanche, car tout amoureux de la linguistique et de l'étymologie pratique - et souvent sans le savoir - l'épicurisme.

Pour Épicure,  voyez-vous - et je cite ici Wikipedia -, il faut savoir se référer au sens premier d'un mot, lié à la prénotion dont il tient son sens. 

Le langage n'est pas à proprement parler, pour Épicure, une invention humaine ; c'est plutôt l'environnement de l'homme ainsi que sa constitution physique, variables, qui sont la source des sentiments, des impressions et, par voie de conséquence, des sons qui en résultent. 

Le premier sens d'un mot est un sens naturel, mais ce sens est ensuite recouvert par les usages que les hommes en font. 
Ainsi, revenir au sens premier, c'est aussi revenir aux préconceptions mêmes, et donc puiser à la source de la connaissance humaine.

C'est beau, non?

(Nous sommes évidemment bien loin du sens courant que nous donnons aujourd'hui à épicurien:
Qui ne songe qu'au plaisir et sait en jouir (©Le Grand Robert de la langue française), sens cependant déjà employé dans la Rome antique.)

Et maintenant, partons sans crainte, mes amis, aux confins du monde indo-européen.

Aujourd'hui, jour de fête...
- BONNE FÊTE chers lecteurs Français ! -, 
... rendons visite à nos lointains cousins ... Tokhariens.

- Les Tokhariens ???
Si c'est tout ce que vous en pensez, il est temps que vous lisiez, par exemple...
Et du côté de Tbilissi, on élève des moutons, non ?, ou Swing tanzen verboten

Car si si, nous y retrouvons aussi notre infatigable *kers-“courir”.

Et ce sont ici

- tant qu'à faire de parler d'Épicure -
Gerd Carling et Douglas Adams
- mais non, oh, pas celui, heureux déjanté, du The Hitchhiker's Guide to the Galaxy, mais Douglas Q. Adams, celui du A dictionary of Tocharian B, Leiden Studies in Indo-European -
qui me viennent en ... aide.

D'une forme au timbre zéro de notre racine, que Douglas Adams reconstruit en *ḱr̥s-r-u-

descend le tokharien A kursär, “chemin, course”, “véhicule”. Ou encore “mille, le mille, l'unité de distance.
Troublant, non, ce kursär, si proche de notre curseur, et pourtant séparé de lui par des siècles et des milliers de kilomètres ...?



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Je m'adresse ici uniquement au public masculin qui me suit:


Vous le savez déjà, l'étymologie historique, bien utilisée, savamment appliquée, les fait toutes craquer.






Cette fois, imaginez-la

(Elle, celle dont vos rêves les plus fous sont tissés, celle pour qui votre coeur bat à tout rompre... mais que vous n'avez jamais osé vraiment approcher),
à une soirée dansante où vous aussi vous étiez convié (vous avez tout fait, évidemment, pour en être aussi, dès que vous apprîtes qu'elle en serait). 

Voyons, ce bel événement fait partie des commémorations liées au ... 14 juillet ! À l'Elysée... 



plantons le décor

Manu vient de terminer son petit ... discours de circonstance, centré sur LUI, ses réussites et ses projets. La soirée dansante va commencer. Vous le sentez: vous devez y allez.


Elle est là, assise sur sa chaise, songeuse, pendant que l'orchestre s'installe, que les couples de danseurs attendent pour envahir la piste...


Vous l'approchez franchement, d'un pas de félin, assuré ; vous vous baissez comme pour l'inviter à danser, mais à sa grande surprise, vous lui susurrez, sans ambages, en faisant allusion aux projets improbables dont Manu vient de faire part à ses concitoyens,

- “wyāräs wleṣiträ, kursär śāwes puk ñemiṣnäs”, comme disaient les Tokhariens. 
Elle vous regarde, fixement, le regard vide. Perd tout contrôle ; hébétée, hagarde, affolée, elle regarde autour d'elle, elle ne sait plus où elle est. Et c'est à ce moment que vous portez le coup fatal:
- ... Ce qui se traduirait par “puisse-t-il ériger des monastères d'un mille de long, et tous recouverts de joyaux”...

Techniquement, à ce moment précis, vous n'êtes déjà plus célibataire.


Aidez-la à se relever, donnez-lui des sels, tapotez-lui la main, et appelez un taxi: inutile d'attendre plus longtemps pour la reconduire chez vous. Ou chez elle.


Au moment de l'extase qu'elle ne manquera pas de connaître cette nuit-là, alors que, par la fenêtre de la chambre entrouverte, résonnent encore au loin les flonflons et les rires d'un bal populaire, murmurez-lui... 

Et en tokharien B, kursär se disait kwarsär.

Quand elle reprendra conscience, aux urgences, demandez-lui sa main. 


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racine indo-européenne *kers-“courir
forme suffixée au degré zéro *ḱr̥s-r-u-,
tokhariens A kursär et B kwarsär, “chemin, course, véhiculemille




Et là-dessus, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !


À tous mes amis Français: 




Joyeuse fête !


Vous avez, je pense, beaucoup de choses à fêter, non? 


Cet article n'étant pas écrit le dimanche 14 juillet - vous vous en doutez, je suppose??, j'anticipe peut-être, mais même en cas de défaite, voir son équipe arriver en finale d'un mondial de football, je peux imaginer que cela revêt de l'importance aux yeux de ceux qui euh... y attachent de l'importance. 


De ceux-là, je n'en suis pas, loin s'en faut, mais je peux (même si très difficilement) comprendre.




À dimanche prochain, pour de nouvelles aventures !





Frédéric

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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

toujours dans l'idée de célébrer la Fête Nationale française,

un morceau d'orgue tout en retenue, en douceur...

Par une formidable compositrice-interprète française,
aimée des Muses, et qui possède,
entre autres, originalitéinspiration et talent.

Orchia d'Orio nous interprète ici le Largo,
2ème mouvement de son Concerto Classique.


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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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