dimanche 7 juillet 2019

les vents d’anges ne sont pas qu’affaires de culs bénis





Tu peux dire à un propriétaire viticole bordelais que sa femme le trompe,
mais ne lui dis jamais que son vin est mauvais.

(Dicton bordelais)






















Bonjour à toutes et tous !



Dimanche dernier, nous avons découvert quelques nouveaux et jolis dérivés de la racine indo-européenne ...

*ueh1-i-, “tisser, tresser...”, 


au nombre desquels nous citerons le hittite ṷii̭an-, le vieil arménien գինի, gini, le grec ancien οἶνος, oînos“vin”, ou le latin vīnum.


Avant cela, oh ben, nous avions parcouru d'autres dérivés de *ueh1-i-, “tisser, tresser...”...

En sanskrit, en avestique, en perse, en hittite, en arménien,
“La saison venue, la chenille tisse un cocon autour d’elle-même et elle devient cacahuète.” - Cavanna.

Nous nous étions également arrêtés sur le latin vieō, “courber, tresser, lier, attacher...”,
Partir en vrille au-dessus du Viminalis ? Le fait d'un pilote linguiste.

Pour reprendre de plus belle, avec le latin vitta, dérivé de vieō, et à l'origine, notamment, de notre ... vétille,
fi, ce ne sont là que broutilles, bagatelles, de simples détails !.




Et maintenant, là, en ce bien beau dimanche, je vous propose de partir sur un mot latin construit
- mais en partie seulement -
sur vīnum, “vin ...

vīndēmia, “vendange”.

(source)


En partie, oui, puisque nous avons affaire ici à un composé.

Composé de quoi ?

Mais de plein de choses !


Nous pourrions le reconstruire sous une forme antérieure hypothétique *vīnodēmia, où nous retrouverons...
  • vīnum, “vin”,
et 
  • le verbe dēmō, dēmĕre, “enlever, retrancher, ôter”.


L'intérêt de la démarche ? Mais cela nous permet déjà de percevoir clairement son sens premier, celui de “détacher le raisin de la vigne”.



Mais il nous faut pousser encore un peu plus loin, et décomposer à son tour ce deuxième terme dēmō, “enlever, retrancher, ôter”.

Car voilà, ce dernier est lui-même formé de deux parties:
  • le préfixe dē-, qui marque ici un mouvement de séparation, d’éloignement,
et
  • le verbe emō, dont le sens a évolué, du latin archaïque où il signifiait prendre ”, à celui que l'on lui donnera en latin classique, prendre, toujours, mais cette fois, contre de l'argent, entendez acheter, acquérir”.

comme quoi, rap et linguistique historique peuvent aussi faire bon ménage


Alain Rey nous fait d'ailleurs habilement remarquer
- avec le sens de l'à-propos qu'on lui connait -
que ces deux sens,
- l'original, prendre, et son dérivé, acheter”, hein, je ne veux pas être dénigrant, mais bon, appliquez-vous un peu -,
se retrouveront plic ploc dans l'un ou l'autre des composés de emō.

Ainsi,
  • si dans dēmō, “enlever, retrancher, ôter”, c'est le sens primitif de prendre” que l'on discernera,
  • c'est en revanche le sens spécialisé acheter” qui transparaît dans redimererédimer”.
Redimererédimer”,  dont par ailleurs découlera redemptio, qui donnera autant nos rançon, rachat (des prisonniers à l'ennemi), que rédemption, rachat ... de ses pêchés”.


Et c'est toujours le sens général de prendre” que nous pouvons retrouver dans les composés 
  • assūmēre“prendre, engager, et aussi ... “assumer
- dont, oui, dérivera notre français assumer -
et
  • praesūmēre“prendre en premier, anticiper, présupposer...
- si vous présumez qu'il nous donnera présumer, vous présumez bien.

Praesūmēre sans lequel le journaliste Henry Morton Stanley n'aurait
jamais pu se présenter correctement au missionnaire David Livingstone,
à l'époque porté disparu depuis cinq ans en Afrique orientale.

Dr. Livingstone, I presume ?

(source)


Ce bel emō provenait d'un étymon proto-, proto-... italique, oui ! *eme/o-, prendre”.


L'italique *eme/o-

- ce sibyllin e/o indique simplement la présence d'une voyelle thématique 
- thématique ? Qui s'intercale entre le thème et la désinence -
alternante: elle pouvait soit être un e soit un, un ... o, bien ! -
était issu, lui, d'une racine indo-européenne *h1em-e/o-, “prendre”, qui, soit dit en passant,  sera également et notamment à l'origine...
  • du vieil irlandais arfoim“recevoir, autoriser”
  • des vieux prussien īmt, lituanien imti et letton (mais l'est-on VRAIMENT ?) jemt, tous au sens de “prendre”, ou encore
  • du vieux slavon d'église jęti, “prendre, commencer”.


Bon, maintenant que le latin emō n'a plus aucun secret pour vous, arrêtons de vagabonder, voulez-vous, et revenons quand même à ce qui nous intéresse au premier chef: 

le latin vīndēmia, “vendange”.



Sans surprise, il s'est dérivé dans pas mal de langues romanes, comme ...
  • l'espagnol vendimia,
  • le catalan verema
  • l'italien vendemmia,
  • le portugais vindima
mais aussi, carrément, 
  • l'occitan vendémia.

En vieux français, ben oui, il nous a donné vendage, vendenge, vendange, du côté du XIIIème.

vent d'ange


Le mot s'utilisera tout d'abord pour désigner le vin, et le temps de la vendange, ensuite désignera le fait de cueillir les raisins
- oh là, on est déjà en 1265 -,
ainsi que les raisins récoltés pour faire le, le ? ... vin. Bravo.


N'oublions pas non plus que c'est sur vīndēmia que Fabre d'Églantine



forma son fameux vendémiaire, le mois des vendanges, dont il voulait faire le premier mois du calendrier républicain.




Sur les anciennes formes vendage / vendenge, s'est formé l'anglo-normand vendenge

Que reprendra le moyen anglais vendage, vyndage, 
que l'anglais moderne aura récupéré à son tour, sous la forme... vintage.

En tant que substantif, vintage pourra signifier vendange(s), récolte, mais aussi l'année, le millésime, voir l'époque.

En tant qu'adjectif, il signifiera très logiquement millésimé, mais aussi, par extension, classique, ou très ancien, antique, d'époque, ...


Fin XVIIIème, nous allons à notre tour (ré-)emprunter le mot à l'anglais, dans le sens de “vin milllésimé”.

Ce n'est évidemment pas pour rien que nous l'utiliserons surtout, en un premier temps, pour désigner ces pures merveilles que sont les portos millésimés: c'est aux négociants britanniques que nous achetions ces divins breuvages...

mieux vaut une
Quinta do Vesuvio
qu'une
quinte de toux,mon bon Monsieur !


- Ouaiaaaahn, l'étude du latin c'est trop vintageaaaan.
- Et ma main au milieu de ta face, c'est trop vintageeeean aussi, peut-être, pauvre demeuré ?


Allez, pour me calmer, je vais me défouler en vous construisant une ch'tit' recap'
- ou plutôt, un p'tit résumé, de resūmere, “reprendre” -
de derrière les fagots :




*ueh1-i-, “tisser, tresser...”

forme *ueih1-(ō)n- ou *uih1-e/on-m- ou *uih1-n-“vin, vigne

proto-italique *wīno-

latin vīnum




racine indo-européenne *h1em-e/o-, “prendre”


proto-italique *eme/o-, prendre

latin emōprendre”, puis acheter


préfixe latin de- + emōprendre” ⇒ dēmō“enlever, retrancher, ôter”



latins vīnum + dēmō ⇒ *vīnodēmia


latin vīndēmia, “vendange”

ancien français vendage / vendenge / vendange

moyen français et français moderne vendange



latins vīnum + dēmō ⇒ *vīnodēmia

latin vīndēmia, “vendange”

ancien français vendage / vendenge

anglo-normand vendenge

emprunt

moyen anglais vendage, vyndage
anglais vintage, vendange(s), récolte, année, millésime, époque..”, millésiméd'époque, classique, très ancien, antique...

emprunt

français vintage (fin XVIIIème), pour “vin (porto) milllésimé”




Chères lectrices, chers lecteurs, 

Merci de me lire, merci de votre fidélité, merci de vos commentaires.

Je vous souhaite un EXCELLENT dimanche, et une très heureuse semaine !




À ... dimanche prochain ?







Frédéric






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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,

Marie Laforêt,

Forcément.




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