dimanche 22 novembre 2020

Et du jambon de Saxe, ça se découpe avec quoi ??

       
article précédent : et... coupez !




Qu'était-ce que les Saxons ? Des Angles : Angles, ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes ; Saxons, ainsi que les appelèrent, d'après les Francs, les indigènes de la Bretagne, l'île du Nord-Ouest de l'Europe, envahie particulièrement par eux, au Ve siècle.



Petite philologie, les mots anglais (1877),

Stéphane Mallarmé



Étienne Mallarmé, dit Stéphane Mallarmé,
18 mars 1842 - 9 septembre 1898,
photographié ici par Nadar




En ce dimanche 22 novembre 2020, nous poursuivons, mes amis, l'étude des dérivés de la prolifique racine proto-indo-européenne...

*sek-“couper” !







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Le point ?



Nous savons déjà que c'est par une forme indo-européenne *sek(h)-no-“coupe, coupé, puis par une forme italique *sekno-, “statue, signe” que *sek-“couper”, a donné le latin sīgnummarque, signe...”, dont dérivera enseignant

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racine proto-indo-européenne *sek-“couper
adjectif & nom indo-européen *sek(h)-no-“coupe, coupé
proto-italique *sekno-, “statue, signe
latin sīgnum, marque, signe...
deuxième terme de l'adjectif in-signis, qui a un signe particulier”, remarquable, insigne...
verbe īnsigniō, mettre une marque, signaler, distinguer, désigner
altération
latin médiéval *insignāre
ancien français enseignier, “faire connaître par un signe” (1050)
extension du sens (entre 1165 et 1170)
“instruire (quelqu'un)”
glissement de sens
“apprendre à quelqu'un” (vers 1200)
moyen français enseignier
français enseigner, “enseigner que” et “transmettre des connaissances à (un élève)” (fin du XVIIème)
emploi absolu, pour être enseignant” (fin du XVIIIème)
participe présent
français enseignant, “qui enseigne”, 1762
sens spécialisé : Église enseignante (1771)
corps enseignant (1806)
substantivation
enseignant, enseignante (1865)

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Nous savons aussi que c'est toujours par le latin signum que nous arrivent, parfois par des chemins vraiment détournés, nos...

sceller, seing, sigillaire, signe et tocsin, 

et puis aussi...

écarlate, scarlatine, et Scarlett.


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latin sīgnum, marque, signe...
diminutif
sigillum, “figurine, statuette
latin classique sigillatus, orné de figurines
bas latin sigillatus(en parlant d'une étoffe :) orné de figurines
emprunt
 grec byzantin σιγιλλᾶτος, sigillâtos
emprunt
arabe siqlat
emprunt
persan سقرلاط‎, saqirlāt, “étofffe d'écarlate...”
emprunt
latin médiéval scarlatum / scarlata“drap ou étoffe écarlate, de couleurs éclatantes”
emprunt
ancien français écarlate (1168)

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Nous savons que l'anglais design, nos français désigner, dessein, dessin, dessiner, ou encore l'italien disegnare en dérivent,

Enfin, nous savons que par un autre descendant latin de notre jolie *sek-“couper,
le latin secō, secāre (au sens générique de “couper”, pour faire simple),
nous arrivent nos secteur, sécateur, scie, insecte et sexe, 


et que c'est toujours à *sek- que l'on attribue la paternité de l'étymon slave *sěkti-, “couper, tondre”, dont proviennent, par exemple, 
  • le vieux slavon d'église сѣщи, sěšti, “ couper”,
  • le russe се́чь (“cietch), tailler en pièces”,
  • le tchèque síci, “tondre,
  • le bulgare seká, “hacher, ou encore
  • le russe секи́ра (sekíra), “hache”.

râpé ou pas râpé ?, 10 février 2019


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C'est déjà pas mal, tout ça, non ?

Rappelez-vous que nous sommes partis d'un mot très commun
- même s'il désigne des personnes au rôle tellement fondamental -,
enseignant”.



En ce beau dimanche de novembre, nous nous intéresserons aux dérivés germaniques de notre ravissante *sek-, “couper”.


Et comme vous pouvez vous en douter
- si tout au moins vous me suivez depuis un certain temps -,
c'est le formidable dictionnaire de Guus Kroonen,
Etymological Dictionary of Proto-Germanic,
qui nous servira de fil rouge tout au long de ce chapitre germanique de notre étude.

Guus Kroonen,
qui, en plus d'être un remarquable expert en son domaine,
est aussi simple d'accès et à l'écoute des passionnés...

le dictionnaire en question


du fil rouge



L'un des étymons proto-germaniques issus de *sek-, “couper”, le plus criant, voire le plus prévisible, pourrait être...

le féminin germanique (non attesté, hein) *sagō-.

Ah ça, féminin et germanique,
ça peut donner de bien belles choses


*sagō-, la scie.





Ah là là, je vous vois déjà venir.

NON (NON et NON), ce *sagō- scie
enfin, je veux dire ce *sagō-ci -
ne donnera PAS le vieux norois saga. Tout était déjà dit fin mars 2015 :


Notre *sagō-, “scie”, se retrouve, lui, dans le vieux norois (oh oui oh oui)... sǫg“scie”.
C'est aussi simple que cela.




En descendront notamment...
  • le danois sav“scie à lame dentée”,
  • l'islandais sög, “scie”,
  • le norvégien (tant Bokmål que Nynorsk, ce qui ne gâte finalement rien) sag, “scie, scierie”,
  • le suédois såg, “scie à lame dentée, scierie”,
ou encore
  • le féroïen sag, “scie à lame dentée (particulièrement destinée à éventrer / lacérer / déchirer toute peau de mammifère marin)”
(cette dernière définition étant, évidemment, spécialement imaginée pour Monsieur X ; relisez donc et dans le bassin du Tarim, on massacre aussi les bébés-phoques ?. Je sais, je suis très taquin.)



Pour ce qui est des langues germaniques occidentales, à présent, cet étymon *sagō- y sera également à l'origine, entre autres... 
  • du vieil anglais sagu, qui deviendra le moyen anglais sawe / sawgh, dont est issu l'anglais saw“scie”,
  • du moyen néerlandais sage (toujours “scie”), d'où le néerlandais zaag, “scie”,
et
  • du vieux haut allemand saga / sega, dont découlera, par le moyen haut allemand sage, l'allemand Säge (toujours, et sans surprise, “scie”).

vieux haut allemand sega





De la scie, on passe tellement vite au couteau, d'autant plus dans le domaine de l'étymologie, ne trouvez-vous pas ?

couteau scie


À côté de l'étymon germanique *sagō-, “scie”, nous retiendrons son comparse, le neutre *sahsa-“couteau” .


  • En - oh oui oh oui - vieux norois, il donnera... sax, “couteau court, ciseaux  

D'où...

    • l'elfdalien (ou dalécarlien, si vous insistez à ce point, oh !) saks“ciseaux,
Si vous voulez entendre éructer l'elfdalien,
rendez-vous au point rouge


l'alphabet elfdalien
(on l'apprenait jadis en traçant ces runes au couteau sur le corps des moines chrétiens,
processus lent et difficile, les moines n'étant franchement pas toujours très coopératifs)


vieille paire de ciseaux suédois




Toujours du proto-germanique *sahsa- seront issus (par un étymon proto-germanique occidental dérivé que l'on reconstruit en *sahs-)...

  • le vieil anglais seaxh“couteau”, dont descendra le moyen anglais sexe / sex / sæx, seax, “couteau” (l'arme ou l'outil), 
    • d'où l'anglais zax, qui désigne une hachette de couvreur, et
zax


    • l'anglais sax, qui désigne, lui, un marteau de couvreur, ou qui, dans un emploi obsolète, désignait bien un couteau, une dague,

sax
(source)


  • le vieux frison sax“couteau, épée courte, dague”, d'où - soyons fou - le saterlandais Soaks“couteau”,
(pour rappel, le saterlandais se parle dans la commune allemande de..., de... OUI ! Saterland, comme l'explique si bien ce remarquable article du Wiktionary qui sait admirablement bien choisir ses sources : 
 
(source)



on raconte que les intimes de Frison-Roche l'appelaient Steen,
car Steen, c'est Roche en vieux frison.

(En toute honnêteté, je doute de la véracité de l'anecdote.)



Enfin, et toujours issus du germanique *sahsa- via la forme germanique occidentale dérivée *sahs-, citons...
  • le - Ouiiii ! - vieux saxon sahs“couteau”,

Saxon dans les années 80


vieux Saxon


ou encore...
  • le vieux haut allemand sahs (toujours “couteau”).

    - Ah, c'est marrant, ce sax qui ressemble tellement à Saxon

    Fernand Ucon

    - Excellente remarque ! (Vous allez bien, Monsieur Ucon ? - vous êtes sûr ? Vous ne voulez pas un petit remontant ? Vraiment ? Vous êtes bien... vous-même ?)

    Eh bien OUI, notre français Saxon n'est qu'un mot savant recopié sur le bas latin Saxo, Saxonis, “habitant de la Saxe”, lui-même latinisation d'un mot germanique créé sur notre proto-germanique occidental *sahs-.


    Oooh...
    [séquence...  - expiration - émotion... - expiration -],
    nous avions ce 33 tours à la maison, que j'ADORAIS





    Il semble donc que les Saxons étaient connus comme ceux du couteau, réputés pour leurs couteaux, arme caractéristique de leur tribu...



    Curieusement

    - on raconte qu'il s'agissait surtout pour lui de
    ridiculiser les linguistes qui, selon lui,
    se la pétaient un peu trop -,

    John Saxon se battait toujours mains nues



    Mais où en étions-nous, maintenant ? Ah oui : Il semble donc que les Saxons étaient connus comme ceux du couteau, réputés pour leurs couteaux, arme caractéristique de leur tribu...

    Oh, à cela, rien de choquant !

    N'attribue-t-on pas à une autre tribu germanique très bien connue (celle des Francs, pour ne pas la nommer) une arme tout aussi caractéristique ? Le scramasaxe.


    scramasaxes mérovingiens
    (source)

    Scramasaxe, vraisemblablement du vieux bas francique *scrâmasahs, littéralement “couteau qui entaille”, composé de...
    • scrama- construit sur le vieux bas francique (non attesté) *skramō, “balafre”, 
    et de 
    • *sahs-, “couteau”, ben oui.



    Pour l'anecdote (et pour me la péter un peu), le Dieu des Saxons, c'était, selon les sources retrouvées, Seaxnēat / Seaxnet / Saxnōt.

    Le vieux saxon Saxnōt est d'ailleurs attesté dans un vœu baptismal
    (un engagement pris au moment du baptême)
    figurant dans un manuscrit du IXème (!) retrouvé dans la bibliothèque d'un monastère de Mayence.

    facsimile (de 1895) du fameux vœu

     
    Dans ce vœu baptismal,
    connu également comme Le vœu baptismal d'Utrecht ou spécialement comme Le vœu baptismaleuh d'Utrektaan par la presse télévisée parisiennaanou même sous l'expression latine si subtile Abrenuntiatio Diaboli (Renoncement au Diable !!)
    dans ce vœu, disais-je, sont repris, aux côtés de Saxnōt, les noms de deux autres dieux du panthéon germanique, et pas des moindres : Uuoden (Odin) et Thunaer (Thor).


    Le grand
    - que dis-je, l'illustre -
    Jacob Grimm comprenait ce nom Saxnōt comme composé de l'élément *sahs..., “couteau, dague...” et de (ge)-not, (ge)-nēat, “compagnon(pensez à l'allemand Genosse“camarade”).  

    Pour Grimm, donc, ce nom Saxnōt signifiait compagnon du glaive, et il y voyait une épithète du Dieu germanique Tyr (connu aussi comme Tiwas ou Zio).

    D'autres linguistes, plus récemment, ont plutôt associé ce Saxnōt à Freyr.


    'faut dire aussi que Freyr, il en jette



    Ah oui, encore une chose !

    En ancien français, on n'utilisait pas ce savant Saxon. On lui préférait un autre mot roman, populaire, issu, lui, du latin Saxo, Saxonem : Saisne

    Saisne, comme dans la Chanson des Saisnes, cette chanson de geste contant la guerre entre Charlemagne et les..., les..., les... Saxons.

    L'auteur en était ce bon Jean Bodel Bocassa ; il dut l'écrire avant l'an 1200.

    Chanson des Saisnes



    Il y a gros à parier que c'est ce Saisne que l'on trouve dans le nom de famille normand Lecesne (parfois orthographié différemment).


    Il y avait un Lecesne dans l'Expédition d'Égypte
    - on parlera plus volontiers d'Expédition d'Égypte pour Campagne d'Égypte quand on ne veut pas trop insister sur les aspects belliqueux, impérialistes et sanglants de ladite Compagne -
    qui aida même à la réalisation de la carte de la Basse-Égypte, excusez du peu...



    Je pense ici à l'ingénieur géographe Bienheureux (Désiré François Réel) Lecesne, qui naquit le 28 janvier 1771 à Falaise et mourut le 29 septembre 1827 (à Arras).





    Sur ce,
    Passez un excellent dimanche, et une très belle semaine.


    À dimanche prochain ? 

    Et surtout, surtout, portez-vous bien.





    Frédéric


    ******************************************
    Attention,
    ne vous laissez pas abuser par son nom :
    on peut lire le dimanche indo-européen
    CHAQUE JOUR de la semaine.
    (Mais de toute façon,
    avec le dimanche indo-européen,
    c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
    ******************************************

    Et pour nous quitter en beauté...

    les remarquables chanteurs de

    VOCES8

    nous interprètent le

    Magnificat primi toni

    huit voix, ce qui tombe assez bien),
     
    de Giovanni Pierluigi da Palestrina



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    8 commentaires:

    Unknown a dit…

    Vraiment magnifique !

    Pierre Libotte a dit…

    Bonjour Frédéric,

    C'est certainement un petit oubli, mais il n'y a pas qu'en elfdalien que saks se dit saks : aussi en norvégiens (les deux), en danois, en suédois (avec la graphie sax) et enfin, en féroïen où saksur a tout naturellement pris le sens de "outil comportant deux lames mobiles articulées qui glissent l'une sur l'autre pour trancher les matériaux minces, en particulier la peau de mammifère marin)".

    Bon dimanche, porte-toi bien !

    Frédéric Blondieau a dit…

    :-) Grand merci !

    Frédéric Blondieau a dit…

    Bonjour Pierre,

    Ouiiii ! J’avais zappé les autres dérivés nordiques, et j’ai raté le feroïen, plus vrai que nature ! :-)
    Et dire qu’on m’accuse d’exagérer le trait ! ;-)

    Grand merci, Pierre, passe un excellent dimanche !

    Unknown a dit…

    Cher Frédéric, vous vous êtes surpassé!

    Frédéric Blondieau a dit…

    Oh, merci !

    LeScrat a dit…

    Bonjour Frédéric !

    Ben ça! Je ne m'imaginais pas voyager jusqu'en Egypte! Je m'attendais plutôt à faire un petit détour dans les comtés du Wessex, du Middlesex voire du Sussex.

    Merci pour cet excellent article. Très beau dimanche à toi. Porte-toi bien

    Frédéric Blondieau a dit…

    :-) Bonjour, et merci, @LeScrat !

    C'est vrai que j'aurais pu à nouveau parler des comtés anglais en -sex, mais bon, la matière était tellement riche...

    Passe un bon dimanche !!
    Et de même, porte-toi bien.