- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 10 février 2019

râpé ou pas râpé ?


article précédent : C'est râpé




Les imams et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine.



Jean le Rond d'Alembert,
Lettre au roi de Prusse, 14 juin 1771


Jean le Rond d'Alembert,
1717 - 1783























Jean le Rond, à ne pas confondre, évidemment, avec...















... John le Carré



Bonjour à toutes et tous !




La semaine dernière, nous passions en revue quelques-uns des mots que vous m'aviez proposés comme dérivés possibles de l'infatigable racine indo-européenne

*(s)ker-, “couper, découper”.

C'est donc grâce à vous et votre intérêt pour l'étymologie et pour ce blog qu'exceptionnellement, je n'ai pas à chercher comme un malade de nouveaux sujets d'articles... Merci !


Mais continuons donc sur notre lancée...

Une lectrice me propose toute une série de mots apparentés
  • par le sens à notre chère *(s)ker-, “couper, découper”, et 
  • par la forme, entre eux. Et c'est déjà ça.

Ces mots, les voilà : secteur, sécateur, scie, insecte, voire sexe (à comprendre comme séparation entre mâle et femelle).

Il est un fait qu'ils dérivent bien tous du latin secō, -āre, "couper, trancher...".



Mais voilà... ! 

Le latin secō descend, certes, d'une racine indo-européenne - ouf -, qui plus est dont le champ sémantique couvre bien les notions de couper, amputer, MAIS cette racine n'est pas, hélas, 
du moins pour les sources qui me servent de références,
*(s)ker-.


Eh non, il s'agit ici d'une autre racine, mais qui en est bien proche par le sens,

*sek-

(ou *sekh- selon la reconstruction qu'en fait Michiel de Vaan dans son Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages.)

Michiel de Vaan 



C'est toujours elle,
*sek-, donc,
que l'on situe à l'origine de l'étymon slave *sěkti-, “couper, tondre”, dont proviennent, par exemple, 
  • le - OUIIIIIIIII !!! - vieux slavon d'église сѣщи, sěšti, “ couper”,
  • le russe се́чь (“cietch), tailler en pièces”,
  • le tchèque síci, “tondre,
  • le bulgare seká, “hacher, ou encore
  • le russe секи́ра (sekíra), “hache”.


Eh donc...

c'est râpé.



Attention cependant à secte,
qui lui, selon mes sources - et selon moi aussi, j'assume -,
n'est pas apparenté à ces insecte, section, scie...


Nous en parlions ici, 
être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles,
le 16 février ... 2014 !


Secte
même si, sémantiquement, on le rapproche volontiers de la notion de couper” 
(secte pouvant désigner ainsi ceux qui se séparent du monde, qui se coupent du tout-venant) -
descend pour moi du latin secta, ligne de conduite ; école philosophique, parti politique, secte religieuse, construit lui-même sur le latin sequor, “suivre” via son fréquentatif sector, que l’on pourrait traduire par “suivre assidûment”.
Ce qui, sémantiquement, colle vachement bien...



La racine indo-européenne qui s'y cache ?

la jolie... *sekʷ-1suivre”.



---


Une autre proposition, bien intéressante, à la descendance de notre formidable *(s)ker-: 

L'anglais - mais emprunté, calqué en français - score.



Nous en parlions ici:
le 22 septembre ... 2013 !
Je sais, ça ne nous rajeunit pas...



Je vous avoue qu'en ce cas présent, j'aimerais vous l'accorder

Oui, j'aimerais que score dérivât de *(s)ker-. 



Mais ...




Je n'en suis pas sûr.






Ce que je prends pour vrai, c'est que l'anglais score provient du

- yes yes yesss -
vieux norois skor, que l'on fait remonter au proto-germanique (non-attesté) *skurō- (ou *skurā-), “incision, déchirure, crevasse...”.



Mais à partir de là, on se perd en conjectures... 






Pour certains, oui, le germanique *skurō/ā- descend bien d'une forme *skur- , déclinaison faible de notre *(s)ker-,... 




... mais pour d'autres, l'origine de *skurō/ā- est inconnue.






Allez savoir. 

À vous de choisir !







Et franchement, relisez quand même Quatre-vingts / dix? Joli score !, vous comprendrez pourquoi l'anglais score pouvait signifier tant “entaille” que “vingt”...




Et pourquoi nous sommes toujours enclins à appeler 80 quatre-vingt.

Et pourquoi certains d'entre-nous, dans le paysage francophone, sont tellement accros à cette façon de compter par 20 qu'ils en font toujours la base pour 70 ou 90...




Et... nous en resterons là pour aujourd'hui...


Passez un EXCELLENT dimanche, et une TRES BELLE semaine !



Frédéric






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on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,

Un morceau d'un compositeur, ou plutôt d'une compositrice aux multiples facettes...


Vous allez peut-être reconnaître du Haydn, ou du jeune Mozart...

Eh bien non, il s'agit de 

l'ouverture de Erwin und Elmire, 

de .... Anne-Amélie de Brunswick.

Oui, Anne-Amélie de Brunswick, Anna Amalia von Braunschweig-Wolfenbüttel,

24 octobre 1739, Wolfenbüttel - 10 avril 1807, Weimar

duchesse de Saxe-Weimar-Eisenach, 

rien que ça.




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dimanche 3 février 2019

C'est râpé






Parler à un con, c'est un peu comme se masturber avec une râpe à fromage: beaucoup de souffrance pour peu de résultat.


Pierre Desproges







Bonjour à toutes et tous !



Je vous l'avais promis, nous allons aujourd'hui parcourir quelques-uns des mots que vous m'avez proposés comme dérivés possibles de notre formidable racine indo-européenne

*(s)ker-, “couper, découper”.




Commençons par ...



Mais non, OH ! 
NON, pas Scarface, le surnom donné au personnage de Tony Montana dans ... Scarface, et membre de la pègre cubaine, mais par l'anglais scar, tout simplement, la cicatrice, la balafre
(Et OUI, scar, dont provient le composé Scarface; fallait-il vraiment le préciser?)


Tentant, hein ?

Hein, hein ! Tout y est, non, la forme, le sens...

Ben voyons.

Ben non, c'est râpé.




Oui, je sais, des recherches sur Internet vous diront le contraire.

Mais moi, quand c'est Guus Kroonen qui me l'affirme, j'aurais tendance à le suivre, plutôt qu'à me contenter de la Vérité trouvée sur le web.

Encore une fois, les progrès de l'étymologie historique et comparée sont tels qu'en l'espace de quelques décennies, beaucoup de certitudes ont été mises à mal. Et les sources Internet ne sont pas toujours à jour, croyez-moi...
(d'ailleurs, c'est ce que j'ai lu sur Internet)


L'anglais scar provient du moyen anglais scar, scarre.
Jusque là...

Mais ce scar / scarre n'est en réalité que l'assemblage de deux mots !

D'une part, de l'ancien français escharre / escare
- qui, vous vous en doutez, donnera le français moderne... escarre,
nécrose cutanée avec ulcération, résultant de l'élimination du tissu mortifié
 Merci, merci, Le Grand Robert de la langue française -,
et qui est un emprunt savant au bas latin eschara, lui-même emprunté au grec ἐσχάρα, eskhára“foyer, braise”...
- Mais euh, mais quel est le rapport ? 
- Je reprends et  continue, mmh ? 
... lui-même emprunté au grec ἐσχάρα, eskhára“foyer, braise...”, 
mais plus spécialement, en langage médical, ... “croûte sur une brûlure, ou une plaie”.


Et maintenant, c'est à Robert Beekes d'entrer en scène.




Beekes, constatant l'absence de cognats à ἐσχάρα, eskhára, et considérant qu'il serait bien mal en peine de lui reconstruire une proto-forme indo-européenne parente, conclut que nous avons vraisemblablement affaire à un mot pré-grec. 

En vous précisant quand même que pour d'autres, il ne s'agit pas là de la trace d'un mot pré-grec, mais plutôt d'un simple emprunt du grec ancien à une langue non-indo-européenne, de la famille des langues kartvéliennes.

D'autres questions ?
Mais non, je ne vais pas vous laisser en plan, comme ça !
Les langues kartvéliennes sont une des trois familles de langues du ... Caucase

Les deux autres étant 
- accrochez-vous, et interrogation dimanche prochain -
  • les langues abkhazo-adygiennes et 
  • les langues nakho-daghestaniennes.



Ça, c'était pour la parenté française de l'anglais scar.




Qui provient donc, 
- je vous le rappelle -
d'un carambolage entre,
  • d'une part, l'ancien français escharre / escare,
  • et de l'autre, le moyen anglais skar, “incision, coupûre, fissure...”.

Se pourrait-il que ce skar moyen anglais ...?

Eh non, râpé.






Lui, descend de l'adjectif proto-germanique *skarda-“découpé, haché”, dont on retrouve des cognats en
- YES YES YESSS -
  • vieux norois: skarð, “endommagé”, en
  • vieil irlandais: scerdaid, “peler, arracher”, ou même en
  • lituanien: sker̃sti, “massacrer, découper...”, et en
  • letton (mais L'EST-ON VRAIMENT): šķērst, notamment “éventrer (un cochon, un poisson...)

La racine indo-européenne (quand même) à laquelle on fait remonter le proto-germanique *skarda-, c'est une forme au timbre o,
*skordʰ-o-,
 de ... *skerdʰ-, “découper, hacher”.



Ça ne vous dit rien ?

Rien de rien ?

Mais oui, allez, *skerdʰ- !!
C'est elle qui est à l'origine de l'anglais short ; nous en parlions ici:
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! - Ah no! young blade! That was a trifle short!

Et donc, la piste germanique ne nous mènera pas non plus jusqu'à la racine *(s)ker-, “couper, découper”.

Eh oui, c'est encore râpé.






-----

On m' a demandé aussi si le français scarifier, d'où scarification, en provenait...

Ben...

Notre scarifier, sous la forme scarefier, est lui aussi un emprunt (1500) au bas latin médical, en l'occurrence scarificāre, qui devait signifier quelque chose comme ... euh... scarifier.


Scarifier ?
Inciser superficiellement (la peau, les muqueuses) 
Oh, merci, merci, toi, Le Grand Robert de la langue française.


Ce scarificare bas latin
- c'est amusant -
est aussi, à l'instar du moyen anglais scar, scarre, le résultat d'une improbable tatouille entre deux mots.

Je m'explique.

Á l'origine, on trouvait le latin impérial scarifare, emprunt
- comme d'hab' -
au grec.

Ici, précisément au grec σκαρῑφάομαι, skaripháomai“arracher la surface d'un corps, érafler, tracer un contour...”.

Et d'où qu'i' venait, σκαρῑφάομαιskaripháomai ?

D'une racine indo-européenne, peut-être ? Mmmh ?

Ben non. 




Certes, ce radical σκαρῑφ, skariph, devrait en toute logique descendre d'une forme *skarī-. 

Forme *skarī- que l'on pourrait sans hésitation rapprocher ...
  • d'une racine *skrī-, à la base du latin... scrībo, “écrire”. Ou même
  • d'une forme en *skrīp-, qui donnera, elle, le letton (mais, sans rire, l'est-on vraiment ?) skrīpât, “érafler, griffonner, prendre note”,
  • de la forme *krīp-, reconstruite à l'origine du - OUIIIIII !!!! - vieux norois hrífa, “érafler, arracher”, ou encore
  • d'une forme *skrīprecréée, elle,  à l'origine du - c'est pointu - moyen irlandais scrīp(a)id“éraflures”.


Mais, là où le bât blesse
- et en plusieurs endroits, en plus ! -,
voyez-vous, c'est que l'on ne peut pas, selon les lois de la phonétique historique, expliquer cette alternance *bʰ/p, ou ce long, ou même tantôt l'absence, tantôt la présence d'un *-a- originel. 
(je reprends ici le raisonnement de Robert Beekes)
Eh !

Je vous ai déjà fait part de mes états d'âme devant des mots qui semblaient, par la forme et la sémantique, être étroitement liés par une même racine indo-européenne, mais pour lesquels je n'avais pas de confirmation absolue par une autorité linguistique.

Le même principe de précaution, me semble-t-il, doit s'appliquer ici...

Sans pouvoir expliquer ces invraisemblances, il faut alors considérer qu'il y a bien un lien entre ces mots, mais qu'il ne faut pas le chercher dans une racine indo-européenne.

C'est comme ça.

Je sais.


L'explication la plus plausible, et sage
- même si passablement conservatrice, je vous le concède -,
est que nous avons affaire, dans tous ces cas, à l'évolution non-expliquée d'un mot provenant du substrat européen, donc pré-indo-européen.
Le substrat pré-indo-européen..., on en a déjà parlé ! C'est l'ensemble des éléments de la langue d'un peuple autochtone, préexistant à l'arrivée des langues indo-européennes, qui ont pénétré dans une langue d'origine indo-européenne à la suite de l’adoption de cette dernière par ledit peuple autochtone.

- Mais enfin ? Sur Internet, j'ai trouvé que...
- Ben oui. Vous êtes grands. C'est vous qui choisissez. Si c'est écrit sur Internet, ça ne peut être que vrai, n'est-ce pas ?


Et donc:





Et on en restera là, mes amis !

Dimanche prochain, la suite de mes recherches sur vos propositions...





Passez un EXCELLENT dimanche, et une TRES BELLE semaine !



Frédéric




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Attention,
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Et pour nous quitter,

non, pas du rap

- ne m'en veuillez pas, mais, en toute humilité,
je possède une assez bonne oreille musicale,
et ce que j'aime par dessus tout, dans les morceaux de musique,
c'est la musique -,

mais 

de la musique euh... 
le lien, le lien, Frédéric ... 
cherche, cherche...
ça yest !

... de la musique d'un autre pays réputé pour ses fromages

Les Pays-Bas.

Avec une oeuvre, et une interprétation surprenantes...

Une oeuvre on ne peut plus contemporaine, au confluent de nombreux styles et inspirations,
mais jouée par un ensemble baroque
sur (certains) instruments baroques.


Ocean of Petals, 

de Eric Vloeimans, 

interprété par l'ensemble
Holland Baroque et l'auteur lui-même


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article suivant : râpé ou pas râpé ?

dimanche 27 janvier 2019

ne confondons pas "les croisières en mer Baltique" et "les croisades baltes"






Pourvu que l'on ait une auge, on trouvera les cochons.

Alexandre Pouchkine


Lettre à sa femme, 30 novembre 1833,
traduction de André Meynieux

Александр Сергеевич Пушкинa,
Moscou le 26 mai 1799 - Saint-Pétersbourg le 29 janvier 1837




















Bonjour à toutes et tous !



Il y a précisément une semaine, jour pour jour, nous passions en revue deux étymons slaves dérivés de notre racine bien aimée *(s)ker-“couper, découper”.




Un Russe découpe la voiture d'un voisin qui était mal garée
(source)


C'est toujours plus ou moins frais, pour vous ?



racine indo-européenne *(s)ker-“couper, découper”

forme au timbre o *(s)kor-
proto-slave *korà-, “écorce”
vieux slavon d'église kora, “écorce”, russe кора́, korá, tchèque kůra et kaïkavien kȍra, “écorce, croûte”


racine indo-européenne *(s)ker-“couper, découper”

forme au timbre o *(s)kor-
proto-slave *korà-, “écorce”
diminutif *korica-, “(petite) écorce”

vieux slavon d'église koricę, russe кори́ца, koritsa et tchèque skořice, “cannelle”,

serbo-croate kȍrica, “écorce, croûte”, bulgare koríca, “couverture (d'un livre), reliure”.


Eh bien, cette semaine, passons à la suite, avec encore deux étymons slaves...


Le troisième étymon proto-slave que j'aimerais vous présenter, le voici, le voilà:

*skorà-.

- *korà-, et maintenant *skorà- ?
- Eh oui
- le s étant à l'indo-européen ce que la donna est à Rigoletto: mobile -,
encore un beau cas de s-mobile,
phénomène par lequel certains des dérivés d'une racine indo-européenne commençant par un *s- suivi d'une consonne perdront ce *s- initial. D'où les parenthèses autour du *s initial de notre *(s)ker-, hein...



La sémantique de *skorà- reste très logiquement dans la lignée de *korà-, “écorce” et de *korica-, “(petite) écorce”, mais rappellera plutôt le sens d'autres dérivés de *(s)ker- que nous avons déjà vus...

Je pense notamment aux latins scortum et corium

Car OUI, skorà-
- tout au moins par le sens des dérivés qu'on lui prête -
désignait la peau. Mais aussi de la fibre végétale, du liber, du raphia...

Ses dérivés se rencontrent plutôt dans ...
  • les langues slaves occidentales, avec, par exemple, 
  • le tchèque skora / skura“peau (tannée)” ,
  • le polonais skóra, “peau”, ou encore  
  • le slovince skȯṷrặ, “liber, peau”...







- Eh, coco, “slovène”, hein, pas  “slovince” !

Tu f'rais bien d'te r'lire, parfois !





- Monsieur Ucon ? Mais quel plaisir ! Oui, je comprends votre raisonnement. Et ajouterais même que si j'eusse vraiment voulu parler du slovène, j'eusse commis de surcroît une autre erreur ! 

- Uuuh ?
- Celle de placer cette langue slave méridionale parmi les langues slaves occidentales...


Mais ici, il est bien question de slovince, langue slave occidentale.

Eh oui. Le slovince.

Mes amis, les langues, elles aussi, meurent...

Et le slovince est de ces langues hélas disparues.
Le slovince n'est plus.

Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le slovince se meurt, le slov...


EH, OH ! 


Pas de ça ici, Jacquo, enfin ! Il n'y a pas de faux-amis étymologiques à présenter ; ne complique pas les choses,

s'il    te    plaît.




Dites, les loulous, vous connaissez la Poméranie ?
(oui, ça faisait des années que je rêvais de pouvoir la faire, celle-la)


La Poméranie est une région côtière, au sud de la mer Baltique, à cheval sur l'Allemagne et la Pologne.

Région côtière ? C'est ce que nous rappelle d'ailleurs le nom polonais de la Poméranie:
Pomorze,
Po, “à côté, au bord...”
et
morze, “la mer”.


Mais oui, c'est là que se trouve Gdańsk, réputé pour les logos de ses syndicats, avec des drapeaux et des accents sur les consonnes, et sa manufacture de moustaches...

Gdańsk. Moi, je préférais le nom que nous lui donnions avantDantzig ...

Le slovince, ou vieux-poméranien, était un dialecte de la langue poméranienne, dont, soit-dit en passant, subsiste encore le cachoube (on en parlera bien un jour).
Le slovince était d'ailleurs tellement proche du cachoube qu'on pourrait peut-être se le représenter comme un dialecte dudit cachoube.


Mais que s'est-il donc passé ?

Pfff, 'faut dire aussi que les Poméraniens en ont vu de toutes les couleurs...

Déjà qu'ils subirent, à partir de la fin du XIIème, une christianisation forcée, à l'issue des fameuses croisades baltes lancées par l'affable et tellement humain pape Célestin III, qui conviait, pour l'amour du Christ, les puissances de l'Occident chrétien à mettre un peu d'ordre chez ces saletés de sous-hommes païens du Nord-Est de l'Europe.  




(source)


Cette conversion eut comme effet de bord une certaine germanisation des classes dominantes, converties.
Ben oui, c'était pas trop les Espagnols ni les Italiens qui évangélisèrent à la hache les peuples baltes et de la région, mais plutôt les Teutons, les Chevaliers Teutoniques... 
(à chaque croisade, sa horde de fous de Dieu sanguinaires, c'est une constante)
croisière en mer baltique

Ensuite, au XVIème, la région tendra les bras au luthéranisme (tant qu'à faire !). 

Avec, en corollaire, l'allemand ...



... qui s'imposera dans l'Église de Poméranie, en lieu et place du slovince.




Et ça continuera de plus belle après l'unification allemande en 1871, quand l'ancienne province prussienne de Poméranie devint territoire allemand, au point que toute langue
- excepté l'allemand, il y a tout de même une certaine logique -
fut rigoureusement interdite dans les églises, les écoles et les lieux publics. 
(tiens, c'est amusant, ça me rappelle ce qui se passe en Belgique, dans certaines communes flamandes)

Le slovince, déjà en mauvais état, allait continuer à décliner, pour être finalement, purement et simplement, remplacé par le bas-allemand, au début du XXème siècle.


Pour la petite - et tragique - histoire, après avoir perdu leur langue, les Slovinces perdirent aussi leurs terres... 

Après la Seconde Guerre mondiale, le Traité de Versailles les plaça sous autorité polonaise. 
Mais quelle bonne idée !

La Pologne communiste confisqua à ces gens, qui ressemblaient furieusement à des Allemands
- et ce qui n'arrangeait vraiment rien, étaient luthériens  -
leurs biens.

On leur refusait même la possibilité d'adopter la citoyenneté polonaise.

Ils furent expropriés et trouvèrent, dans leur grande majorité, refuge en Allemagne.





De l'Est.





Pensez donc à eux, la prochaine fois que vous râlerez sur le prix à la pompe...


Mais, revenons donc à notre proto-slave skorà-, “liber, peau”...
On le retrouve aussi dans le groupe des langues slaves méridionales...

Avec
- eh oui, cette fois, c'est la bonne - 
le slovène skrja“liber, croûte”.



racine indo-européenne *(s)ker-“couper, découper”

forme au timbre o *(s)kor-
proto-slave *skorà-, “liber, peau”

tchèque skora / skura, “peau (tannée)”, polonais skóra, “peau”, slovince skȯṷrặ, “liber, peau”, slovène sko̧rja, “liber, croûte”



Allez, on poursuit.

Un autre étymon slave issu de notre délicieuse *(s)ker-,
et toujours par son timbre 0, *(s)kor-,
c'est... *korỳto-.


Son sens, au premier abord, est curieux: “auge”.

Surprenant, non ?
Mais tout s'explique ! 

Une auge - en bois, du moins - étant à l'origine un bloc de bois oblong que l'on a évidé. 
En le coupant, en le découpant, jusqu'à y faire apparaître un creux, une cavité... 




Cavité ? C'est d'ailleurs, très précisément le sens étymologique de notre français auge !

Auge ?
Bassin en pierre, en bois ou en métal qui sert à donner à boire ou à manger aux animaux domestiques.
Oh, merci ©Le Grand Robert de la langue française
Car auge est issu du latin alveus“récipient, vase”, et est donc un cognat de notre alvéole !
Et ce n'est pas tout... 

Car le latin alveus dérive de alvus“ventre, cavité... ”, lui-même, 
par le proto-italique *aulos-,
descendant du proto-indo-européen *heulo-tube, cavité...".
Notez aussi que alvus désignait également ces cavités dans les arbres où les abeilles sauvages peuvent installer leur essaim.


l'entrée d'une de ces cavités

Mais revenons à notre korỳto-, “auge”.

Nous en retiendrons...
  • le - OUIIIII !! - vieux slavon d'église koryto, de même sens, 
  • le russe корыто, kareuta, “auge, baquet, bassine...”,
  • le tchèque koryto, “auge”,
  • le polonais koryto, “auge”, mais aussi “lit d'une rivière”, (mais oui, le fond de la rivière, raviné comme une auge...),
  • le serbo-croate kòrito“auge, lit d'une rivière”,
  • le ... tchakavien - vous vous souvenez ? Nous avions parlé de son copain le kaïkavien la semaine dernière - korȉto, “abreuvoir”, 
  • le slovène korít “auge, essaim d'abeilles (sauvages)- eh oui ! - et enfin
  • le bulgare koríto, “auge, dépression, lit d'une rivière”.


Et donc:


racine indo-européenne *(s)ker-“couper, découper”

forme au timbre o *(s)kor-
proto-slave *korỳto-, “liber, peau”
russe корыто, kareuta, “auge, baquet, bassine...”, polonais koryto, “auge, lit d'une rivière”, korít “auge, essaim d'abeilles (sauvages)...



Et voilà !
Nous en resterons là, pour ce dimanche.

Dimanche prochain, nous passerons en revue les mots que vous m'aviez proposés comme autant de cognats possibles de notre formidable *(s)ker-.


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une heureuse semaine.





Frédéric


PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.



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Attention,
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on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,

en hommage à un grand musicien dont les morceaux me trottent et me trotteront toujours en tête...




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