- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 3 février 2013

Quand les hommes vivront d'amour


article précédent: Oh les filles, oh les filles




(…)
Dans la grande chaîne de la vie,
Où il fallait que nous passions,
Où il fallait que nous soyons,
Nous aurons eu la mauvaise partie

Quand les hommes vivront d'amour,
Il n'y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours,
Mais nous nous serons morts, mon frère
(…)
paroles et musique: Raymond Lévesque



Les voix sont approximatives,
les chanteurs ne sont pas en mesure,
ils ont oublié les paroles…
Et pourtant, et pourtant… 
Aaah, c'est beau, c'est si beau…


Bonjour à toutes, bonjour à tous!

Nous sommes toujours en plein dans notre cycle des mots basiques, entamé il y a maintenant plusieurs dimanches (Terre des hommes? Pléonasme!, le dimanche 4 novembre 2102).

Dimanche dernier, nous parlions, après avoir traité du fils, de la fille.
Continuons dans notre recherche sur les racines proto-indo-européennes à l'origine des mots désignant les membres de la famille.

Et oui, vous l'aurez deviné, aujourd'hui nous allons nous intéresser au mot frère.

Jean-Luc, mon grand frère (et moi!)

... Qui nous vient, évidemment, d'une racine proto-indo-européenne, j'ai nommé…

*bhrāter-


- Euh, mais, comment passe-t-on de *bhrāter- à frère??
- Oui, bonne question!

Selon les lois de transformation consonantique, la consonne proto-indo-européenne *bʰ peut devenir, en latin, b ou f.
Elle deviendra f quand elle est placée au début du mot, ce qui est le cas ici!

En latin, *bhrāter- s'est mué en frāter.

En 842, à l'occasion des Serments de Strasbourg, Louis le Germanique s'exprime encore dans une langue romane à peine séparée du latin vulgaire.

Et quand il parle de son frère Charles le Chauve, il utilise le mot fradre.

Serments de Strasbourg
(ah ça, les photocopieuses,
à l'époque...)

Louis le Germanique

En ancien français, la mutation continue, pour devenir frere.
De là, plus qu'un pas pour obtenir notre moderne "frère".

Quoi? Le texte du serment prononcé par Louis le Germanique? Mais certainement, le voici!
"Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit."

Et en français, ou presque:
"Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles."

Donc, en résumé, il accepte de ne jamais prendre, avec Lothaire, de plaid des mains de Charles, ce qui serait dommageable au pauvre Charles, car il devait être particulièrement frileux. On peut supposer que le pauvre Charles, désormais chauve, se mettait des plaids sur la tête pour se la tenir au chaud.
Ou alors je n'ai pas tout compris?

Charles le Chauve, avec son plaid rouge autour
du cou, et une chaufferette sur la tête
Plaids (on voit bien le plaid rouge de Charles,
là sur la gauche)

La plupart des autres langues latines se baseront sur le latin frāter pour créer leur version du mot "frère"…
Ainsi, par exemple, on retrouve l'occitan fraire, ou le roumain frate...

La racine proto-indo-européenne *bhrāter-, par le proto-germanique *brōþēr, a permis de créer le vieil anglais brōþor, d'où nous arrive l'anglais brother, bien entendu.
- et donc oui, même si cela paraît surprenant, frère et brother sont issus de la même racine, et donc pas si éloignés l'un de l'autre qu'on pourrait le croire de prime abord... -

Mais du proto-germanique proviennent également le néerlandais broder, l'allemand Bruder, le danois broder, le norvégien bror...

Danois (oui je sais: facile)

En irlandais nous trouvons encore, toujours issu du proto-indo-européen *bhrāter-, bráthair.

En grec ancien? Voilà: φράτηρ (phratēr).

Et en breton peut-être?? Breur…


Sans oublier le tocharien A pracar.
Pour ne pas rester en reste, on parlait aussi de procer chez les Tochariens B…

Oui, il faut quand même savoir que les Tochariens B râlaient tellement d'être toujours considérés comme des B par rapport aux A qu'ils attendaient patiemment qu'un nouveau mot arrive chez les A, et alors, avec un malin plaisir, ils le reprenaient en le modifiant très légèrement, juste ce qu'il fallait pour que ce ne fût plus tout à fait le même que chez les A, mais pour que ces derniers puissent encore parfaitement le reconnaître.
Juste pour les embêter.
Par pur dépit.
Eh oui, ils étaient comme ça les Tochariens B….

C'est par là qu'ils vivaient, nos Tochariens...

Précisons encore qu'en sanskrit, *bhrāter- s'était dérivé en रातृ (bhrātr), qu'en lituanien, "frère" se traduit toujours par brolis, et qu'en persan, notre *bhrāter- est devenu برادر (birādar)....

Enfin, par le proto-slave bratъ, les langues slaves ont repris *bhrāter- pour en faire notamment, en russe, брат ("brat"), en polonais brat, ou encore en tchèque bratr


Et puis, nous comptons quelques autres dérivés du latin "frāter" en français: fraternité, fraternel, fratrie, fratricide, confrère, confrérie




Bon dimanche, bonne semaine!
Et, fraternellement, à… dimanche prochain!





Frédéric

PS: plaid: du latin placitum: cour de justice barreau; vieux mot qui signifie discours, entretien, lieu où l'on plaide, voire querelle, procès. Ici, il signifie plus précisément convention, accord, engagement...

PPS: Tochariens (ou Tokhariens): Au IIe siècle av. J.-C., un peuple appelé Τόχαροι - Tókharoi  par les Grecs (attesté chez Strabon, puis chez Ptolémée) s'est installé en Bactriane, à l'ouest du Pamir. Il a donné son nom à cette région: la Bactriane du premier millénaire de notre ère est souvent appelée "Tokharistan" (ou parfois "Tokharestan"dans les textes français).
Sur les manuscrits ramenés du bassin du Tarim par les expéditions archéologiques européennes et japonaises, figurait une langue inconnue qui fut d'abord appelée la "langue I". Le turcologue allemand F. W. K. Müller lui donna en 1907 le nom de tokharien.
On a depuis découvert des fragments d'écriture qui attestent d'au moins deux langues tochariennes, sensiblement différentes, que l'on a pragmatiquement nommées la langue A et la langue B. On a trouvé des mots dans les langues A et B qui semblaient provenir d'une troisième, que l'on a identifiée comme le tocharien... C. Ben oui.
Le tocharien a dû progressivement disparaître après 840, quand les Ouïghours, chassés de Mongolie par les Kirghizes, se sont déplacés vers le bassin du Tarim. Cette théorie est d'autant plus plausible que l'on a découvert des traductions de textes tochariens en ouïghour. (Mais on peut toujours supposer qu'il sont l'oeuvre d'un grand malade, évidemment).
Et donc, quelques Tochariens auraient parfaitement pu assister à la signature des Serments de Strasbourg, en 842! C'est dingue, non? Et ils auraient alors sûrement rapporté des plaids mêlés de soie et de cachemire à ce brave Charles...

Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...