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dimanche 12 janvier 2020

pālus et pāla sont en bateau...



De la sorte que vous en parlez, je crois aussi que vous auriez été bien aise que j'eusse été empalé une demi-heure pour savoir comment cela se fait, et comment l'on s'en trouve

Vincent Voiture


Vincent Voiture,
24 février 1597 - 24 mai 1648,
poète et prosateur français






















(Vincent Voiture, qui
- la légende est décidément tenace -
n'a strictement aucun lien de parenté avec Otto Preminger, Alphonse Karr, le magistrat Patrice de Charette de La Contrie, Henry Ford, ‎Emil Škoda, Ferdinand Porsche et André Citroën.)







Bonjour à toutes et tous !



La racine du jour ?






Oui, 

*pehǵ-“attacher”.



Nous le savons déjà, elle nous a notamment légué ...
- mais oui, oh !, relisez 
Guerre et Paix. Et saucisse 
retour au pays 
C'était il y a très, très, très longtemps ...,
j'l'aime bien, mais ch'peux plus l'voir en peinture et 
peut-on considérer les années 20 comme de la propagande pro-vin

  • les anglais fang“croc” et peg, “patère...
  • l'allemand Fuge, “jointure”, et
  • nos français pactepaix, pays, page (celle du livre), païen, paysage, propager, provin et propagande.

Rien que ça.




Eh bien, nous n'en avons pas fini,
loin de là,
avec les dérivés latins de notre délicate racine indo-européenne *pehǵ-...


Parce que, voilà, les latins pālus et pāla, respectivement “pieu, poteau en bois, piquet, cheville (en bois)...” et “bêche, pelle...,
apparentés à pangō“enfoncer, ficher, planter ...,
en sont issus.


pieu

pelle

(Même si la pelle ne semble pas à première vue, avoir de rapport avec le pieu, c'est par la forme que les deux s'apparentent, le manche de la pelle étant constitué d'une sorte de pieu.)


Pālus et pāla, plus précisément, proviennent de notre délicieuse indo-européenne par un mot indo-européen créé sur elle, le substantif (à l'instrumental, quand même) *pehǵ-slos-, auquel on attribue le sens de “pelle, poteau ...”.

Nous retrouverons *pehǵ-slos- dans l'italique commun
(toujours reconstruit, hein, et ici par Michiel de Vaan)


*pag-slo-, de même sens.


Nous dirons donc ...


*pehǵ-“attacher
substantif indo-européen à l'instrumental *pehǵ-slos-“pelle, poteau ...
étymon proto-italique *pag-slo-, pelle, poteau ...
latins pālus, “pieu, poteau en bois, piquet, cheville ...” et pālabêche, pelle...



Pālus et pāla, mais où est-il ?, me direz-vous.
Et moi, je ne répondrai même pas à ce genre de jeux de mots navrants particulièrement gentillets mais profondément stupides.

En revanche, je vous dirai que nous avons emprunté en français le latin pālus il y a un bon bout de temps (avant le XIIème !), pour en faire notre ... pal.







Nooooon, pas celui-là, oh !


Le pal est notamment cette ...
Longue pièce de bois ou de métal aiguisée par un bout,


mais aussi cet abominable ...
instrument de supplice formé d'un pal (circa 1360).



Je remercie chaleureusement le ©Le Grand Robert de la langue française, pour ces définitions. 
Le Grand Robert de la langue française dont, par ailleurs, les concepteurs viennent encore dernièrement de prouver qu'ils étaient plus calés en français que dans les technologies de l'information, leur site ayant été mis à mal au début de l'année par des crétins de pirates.
Messieurs du Robert, je peux d'ailleurs supposer que je recevrai de votre part une compensation pour les jours pendant lesquels je n'ai pas pu consulter en ligne les deux ouvrages pour lesquels je suis abonné chez vous, merci !

Comme dérivé de pal, nous pourrions, évidemment, citer l'horrible empaler.


Vlad l'empaleur, forcément


Si notre français pal n'est qu'un vulgaire emprunt au latin, il y a en revanche un autre mot français qui lui est bien, linguistiquement parlant, issu de pālus,  ... 

Une idée ? 


...


... pieu !

Mais oui !

Cette ...
pièce de bois droite et rigide, dont l'un des bouts est pointu et destiné à être fiché en terre.
Merci, merci, © 2017 Dictionnaires Le Robert - Le Grand Robert de la langue française, vous qui allez rapidement m'indemniser pour les désagréments créés par la pathétique et ridicule chute de votre site lerobert.com.



Vous le savez certainement, en un premier temps, l'ancien français n'avait pas totalement perdu les déclinaisons du latin... On y trouvait encore deux cas : le cas sujet, dérivé de l'ancien nominatif latin, et le cas régime, dérivé lui de l'accusatif latin.

Je vous renverrais bien, tiens, à ce superbe article d'il y a 7 ans (!!), pratiquement jour pour jour, Un gars, une fille, où je racontais que garçon n'était en réalité, en ancien français, que le cas régime de gars
(je dis superbe parce que, comme je vous l'ai souvent dit, j'ai une mémoire épouvantable, qui me permet de redécouvrir mes anciens articles avec un œil de lecteur totalement neuf, ayant oublié pratiquement tout le contenu de l'article que j'avais pu écrire - oui, je sais, c'est incroyable, mais c'est comme ça -. Et là, je suis allé le relire, 
cet article, et vraiment, je le trouve très bien fait !)
Aaaah (soupir d'aise).



Notre latin pālus se transformera pour devenir, en ancien français le cas sujet... pel.

Mais c'est plutôt sur le cas régime pluriel du mot, pels, que le mot continuera à évoluer pour donner notre pieu moderne.

Car, tout simplement, 
  • de un, c'était plutôt en grand nombre qu'on employait les pieux...,
et 
  • de deux, parallèlement, on utilisait le mot bien souvent sous forme de complément, plus rarement de sujet.


Le cas régime pluriel pels (attesté du côté de 1140) a ainsi évolué pour devenir, un peu plus tard (vers 1165) peus, puis, début du XIIIème, pius, et enfin pieux, attesté en 1287.



**************

*pehǵ-“attacher
substantif indo-européen à l'instrumental *pehǵ-slos-“pelle, poteau ...
étymon proto-italique *pag-slo-, pelle, poteau ...
latins pālus, “pieu, poteau en bois, piquet, cheville ...” et pālabêche, pelle...

ancien français pel (cas sujet), pels (cas régime pluriel) (circa 1140)

***

pels (cas régime pluriel de pel)

peus (circa 1165)

pius (début XIIIème)

pieux (1287)

moyen - français et français pieu

**************



Nous avons encore pas mal de dérivés des latins pālus et pāla à nous mettre sous la dent ...

Un p'tit dernier pour aujourd'hui, pour la route ? 


Nous en avions déjà parlé le 14 juillet 2013, dans troïka, sitar et trèfle, où nous comptions contions l'histoire de la racine indo-européenne à l'origine de notre trois...


Ce dérivé, c'est ... travail

Le mot est issu, vers l'an 1200, du bas latin trepalium, variante de tripalium, composé de tri- (trois) et de ... pālus, signifiant littéralement “(machine faite de) trois pieux ...”, et désignant un .... 


... instrument de torture.


Décidément !




Si cet engin de torture était le travail, travailler signifiait tourmenter, torturer avec un tripalium.


Cette idée de tourment a évolué en celle d'agitation, et d'agitation en celle de ... déplacement.

D'où l'emprunt du mot en anglais, pour donner ...  travel“voyager” !


Pas sûr, pourtant, que voyager eût toujours été une torture pour les
Britanniques
(enfin... par pour EUX)


Le français a lui-même emprunté plus tard à l'anglais, en 1921, le terme de cinéma travelling, tiré de l'expression “travelling shot“prise de vue en mouvement”, qu'aucun cinéaste anglais n'utilisera jamais, qui parlera plutôt, et plus précisément, 
  • de tracking shot, quand le cadre suit un objet (que le support de la caméra se déplace ou non), ou 
  • de dolly shot, quand la caméra est montée sur un dolly, un chariot mobile.



caméra sur dolly








Chères lectrices, chers lecteurs, 

Je vous souhaite un excellent dimanche, et une trrrrès belle semaine.


Dimanche prochain, nous continuerons à passer en revue les dérivés français, parfois surprenants, de notre jolie *pehǵ-“attacher” ...







Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.



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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,


quoi de mieux que ...

The Traveling Wilburys, 

ici dans 
End Of The Line.


Ce fantastique supergroupe anglo-américain, actif de 1988 à 1990,
n'était constitué que de pointures :

Bob Dylan, George Harrison, Jeff Lynne, Roy Orbison, et Tom Petty !


Pour la video de End Of The Line, Roy Orbison n'était hélas déjà plus de ce monde.

C'est son rocking chair se balançant doucement, sur lequel est déposée sa guitare, que vous voyez dans le clip...




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dimanche 5 janvier 2020

peut-on considérer les années 20 comme de la propagande pro-vin ?





J'ai compté jusqu'à sept grappes à un seul provin


Œuvres d'histoire naturelle et de philosophie, 1779 - 1783
Charles Bonnet


Charles Bonnet,
naturaliste et philosophe genevois,
1720 - 1793


























Bonjour à toutes et tous, en ce premier dimanche des années 20 de ce siècle...



Aaaah, les années 20 !








Quand j'étais gosse, "l'an 2000" avait quelque chose de magique, c'était le futur, inimaginable, féerique, de la pure science fiction.


Et nous voilà en l'an 2020 !




*pehǵ-“attacher”.


Oui, nous, les pieds ancrés dans le présent, nous poursuivons notre petit bonhomme de chemin, parsemé des dérivés de la jolie racine indo-européenne *pehǵ-.





Nous savons déjà qu'elle nous a légué ...
- relisez donc Guerre et Paix. Et saucisseretour au pays et  j'l'aime bien, mais ch'peux plus l'voir en peinture -  
  • les anglais fang“croc” et peg, “patère...”, 
  • l'allemand Fuge, “jointure”, et
  • nos français pactepaix, pays, page (celle du livre), païen et paysage.

Rien que ça.


Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à quelques mots français, bien dérivés de la douce *pehǵ-, et qui pourtant n'ont
- d'apparence, évidemment ; vous connaissez la chanson -
strictement rien à voir avec pacte, paix, pays ou page !



Savez-vous ce qu'est un provin ?

Ce terme d'agriculture désigne le rejeton d’une plante provignée, un sarment de vigne ou une rameau d'arbre qu'on couche en terre pour lui faire prendre racine.


bouturage de la vigne
(source)


Le rapport ? Hmmm ?

Eh bien, provin, réfection (1538) de l'ancien provain, attesté lui aux alentours de 1225, est issu du latin propaginem.

Latin propaginem, l'accusatif de ... prōpāgō, -inis, qui désignait la bouture, le rejeton.

Prōpāgō n'étant lui-même que la substantification du verbe homonyme ... prōpāgō, propagāre, créé sur le verbe pango, auquel on a associé le préfixe p... pr... OUIIII, pro-, “devant, en avant.

Le verbe latin pango, vous l'aurez deviné, était issu de l'étymon italique *pang-, “attacher”, 
dont nous avions parlé le 15 décembre dernier, avec retour au pays,
dérivé de notre charmante *pehǵ- par une forme nasalisée de timbre zéro *ph-n-ǵ-.

Et le latin pango pouvait signifier, selon les acceptions, enfoncer, ficher, mais aussi ... planter, ensemencer. 


Pro-pago pourrait ainsi se comprendre littéralement comme enfoncer dans le sol ... à l'avance, en anticipant la suite..., d'où son sens de “propager par bouture”.



**************

*pehǵ-“attacher
forme nasalisée de timbre zéro *ph-n-ǵ-
étymon proto-italique *pang-, “attacher
verbe latin pangoenfoncer, ficher, planter, ensemencer...

***

préfixe pro- + pango ⇒ prōpāgō“propager par bouture
substantivation
prōpāgō, -inis, bouture, rejeton
accusatif
propaginem
ancien français provain (circa 1225)
réfection (1538)
français provin

**************


Nous disions un peu plus haut que le provin était le rejeton d’une plante provignée, n'est-ce pas ?

Sur provain s'était créé, fin du XIème, le verbe provainier“marcotter (une vigne) par des provins”. 

Une petite réfection, mais sous l'influence de vigne, cette fois, et hop !, le dénominal de provain, provainier, de-vint (je sais, c'est facile)... provigner.


Voilà pour provin, et provigner.



Et arrivé ici, vous aurez déjà deviné le prochain mot qui nous intéressera, non ?

Propager !


excellente question


Mais oui, on peut légitimement supposer qu'il descend du latin propago...

Examinons donc son évolution plus précisément :

Nous l'avons vu, le latin prōpāgō sera utilisé, dans la langue rurale, dans le sens de provigner, et ce ...
  • dans une dimension spatiale : au sens d'agrandir, d'étendre, mais aussi 
  • dans une dimension temporelle : au sens de faire durer, perpétuer.


Nous avons emprunté au latin ce beau prōpāgāre, fin du XVème, pour en faire notre propager (même si, en un premier temps, sous la forme propagier).

Mais c'est surtout dans la seconde moitié du XVIIIème que l'usage moderne du mot se fixera...

Il faut savoir que, bien avant d'emprunter propager au latin, nous lui avions déjà emprunté, au XIIIème, le dérivé prōpāgātiō, “provignement, extension, agrandissement, prolongation
(oh, merci, merci, Alain Rey).

Fin du XIIIème, propagation ira jusqu'à signifier, par glissement de sens, l'action de multiplier la race par reproduction.

Fin du XVIIème, le terme s'appliquera au fait de diffuser une croyance, une doctrine religieuse (on parlait de propagation de la foi).




Mais... en physique, il s'emploiera pour action de transmettre à distance, et ce dès 1690.




Pour en revenir à notre propager, eh ! 
Quand je vous disais que ...
Mais c'est surtout dans la seconde moitié du XVIIIème que l'usage moderne du mot se fixera...”,
c'est tout simplement parce que propager héritera alors des sens scientifiques (physiques) de propagation : répandre, étendre, multiplier...


la couverture de l'album Dark Side of the Moon,
ou la propagation de la lumière par Pink Floyd

À noter toutefois qu'en 1762, Diderot l'emploiera encore pour transmettre par reproduction, ou même, en 1770, dans le sens de répandre, diffuser (des idées, la foi).



Le 22 juin 1622, Grégoire XV instituait un comité de Cardinaux particulier, la Congregātiō dē Propagandā Fide.


Alessandro Ludovisi,
Grégoire XV,
1554 - 1623


Bon, chacun son truc, hein...
Et c'est toujours mieux que de voler le sac des petites vieilles dans la rue, de toute façon.
représentation tirée des archives du Vatican sur la
Congrégation pour l'Évangélisation des Peuples
(source)

Vous comprenez bien que personne ne retenait l'épouvantable nom (en latin moderne) de cette Congrégation pour propager la foi
- dont le but était de répandre de par le monde, par le biais des missions, la religion catholique, hein, pas vraiment la foi, qui, pour moi, est affaire intime et personnelle -.
C'est donc par fainéantise selon certains, par sens de l'ellipse selon d'autres, que rapidement, on l'appela Propagandā.


Francisé, ce Propagandā
(adjectif verbal, au féminin, de prōpāgāre, au sens littéral de qui doit être propagée) 
donnera évidemment ... Propagande.

Lors de la Révolution française, le mot est entré en politique, pour désigner une association ayant pour but de propager certaines options politiques
Par métonymie, l'action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine politique... 


remarquable propagande pro-Brexit.
Et dire que ça a marché.


C'est fou, ça, non ?

À cette même racine qui nous a donné notamment,
et pour ne parler que du français,
pactepaix, pays, page, païen et paysage, nous devons encore propager, provin, et propagande !


Alors, sans rire, merci qui ?

Mais ouiiii ! L'indo-européen, bien sûr. 




Chères lectrices, chers lecteurs, 

En ce début d'année, j'espère que vous avez bien fêté l'année qui s'en est allée, et que vous avez pu vous reposer. 

Moi, je vais reprendre le collier, après un vrai congé qui m'a fait le plus grand bien. 

Dur dur...


Encore les années 20 :
le somptueux bal du 4 juillet 1921 à l'hôtel Overlook
(in The Shining, bien sûr)





À dimanche prochain ; d'ici-là, portez-vous bien !







Frédéric


PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.



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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,


une superbe, remarquable, magistrale interprétation,
vivante, chaleureuse, 
oserais-je dire ... endiablée,
du Dixit Dominus de Vivaldi (RV 594)

Et ça, mes amis, ça fait du bien à l'âme.



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