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dimanche 4 décembre 2022

Le véritable mélomane...







« Le véritable mélomane est celui qui colle son oreille à la serrure d'une salle de bains afin d'entendre une femme chanter. »


Pierre Doris




Pierre-Léon Tugot, dit Pierre Doris,
 29 octobre 1919 - 27 octobre 2009,

ici dans Mimi Pinson, de Robert Darène, 1958,
un de ces films à la distribution ébouriffante (avec par exemple Dany Robin, Raymond Pellegrin, Robert Hirsch, Micheline Dax, Denise Grey, Henri Virlojeux... et même le tout jeune... Patrick Dewaere)





Chers lecteurs, bonjour.


Oui, nous sommes toujours en train d'étudier la descendance de la racine proto-indo-européenne...




*men-« penser ».


Et pour le résumé consacré à ladite racine, c'est ici qu'ça s'passe :



Continuons, voulez-vous, à explorer les dérivés helléniques de notre belle racine

Il y en a encore une flopée ; évoquons donc les plus intéressants, les plus surprenants...



Nous avions parlé il y a peu d'une forme verbale archaïque μέμονα, mémona« avoir en tête, penser fortement à », d'où « avoir l'intention de, vouloir, désirer... », ainsi qu' « être plein d'ardeur, de courage... », (un parfait, certes, mais employé au sens d'un présent).

À cette forme au parfait correspond en réalité l'infinitif actif μεμονέναι, memonenai.
Je vous propose donc, pour ce qui suit, de mentionner ce verbe sous cette forme, μεμονέναι, memonenai.

Eh bien, sachez que sur le radical de μεμονέναι, memonenai, s'est construit (tout seul) l'adjectif αὐτόμᾰτος, autómatos« qui se meut de lui-même », entendez « par sa propre volonté », où, bien évidemment, vous reconnaissez αὐτός, autos, « soi-même ».

Eh oui, notre automate en provient bien.





Vous allez me dire que le terme français est une création savante récente, non ?

Il n'en n'est rien.




L'adjectif (car il s'agit à l'origine d'un adjectif) automate fut emprunté au grec en... 1532 !

Et votre étonnement de continuer...

Car savez-vous qui l'a emprunté, et donc créé en français ? Mmmmh ?




Un indice ?



OUI ! Cette splendide illustration, par Gustave Doré, de Gargantua et Pantagruel vous mènera à... 

Rabelais !

 
Et précisément à son Gargantua, où il parle de « petits engins automates, c'est-à-dire soi mouvans eux-mêmes ».

Le mot va hélas s'oublier pendant près d'un siècle, pour réapparaître comme nom au début du XVIIème, puis enfin tant comme nom qu'adjectif un siècle plus tard (bravoooo ! Oui, vous avez fait le calcul : au XVIIIème).

À cette époque, par la magie d'un de ces glissements de sens dont nos langues ont le secret, il désignera spécialement un appareil imitant les mouvements d'un être vivant.


ici, une horloge automate de 1610





En 1751 est attesté son dérivé tellement célèbre qu'il en est devenu
- c'est la rançon de la gloire -
on ne peut plus commun,
  • automatique.



Remarquez cependant qu'automatique a, lui, conservé le sens initial de l'emprunt automate.



Et puis, de notre racine *men-« penser », citons encore un autre dérivé grec ancien.

Il s'agit d'un verbe :
  • μῐμνήσκω, mimnếskô« rappeler à la mémoire, se remémorer quelque chose, se souvenir, avoir en tête... ».
Si pour Beekes, il est seulement probable que μῐμνήσκω, mimnếskô, descend de la racine indo-européenne *men-« penser » (ici au sens de « se souvenir »), pour Chantraine, cela ne fait aucun doute.
Il note cependant que ce radical particulier, qu'il retranscrit*mnā- (*mneh2- pour Beekes)dérivé de *men-« penser »,
se trouve peu attesté hors du grec.
Ce qui, d'ailleurs, pourrait expliquer la tiédeur de Beekes quant à son ascendance.

(Notons que Beekes n'éprouve que de très légers doutes, n'hésitant pas à attribuer à μῐμνήσκω, mimnếskô, le Beekesogramme ◀ IE *mneh2-, « se souvenir » ▶, que vous lirez ainsi : le terme descend de la racine indo-européenne *mneh2-, « se souvenir ».)

(Pour apprécier à leur juste valeur ces délices de concision que sont les Beekesogrammes - c'est nouveau, ça vient de sortir -, relisez Harry Potter et l'influence de l'environnement et des effets de substrat sur les substances déterminant la valeur du moût et du vin.)



Les étonnants glissements de sens, il n'y en a pas qu'en français, évidemment...

Témoin cette superbe spécialisation ultérieure du sens d'un verbe apparenté à μῐμνήσκω, mimnếskô, considéré à l'origine comme l'un de ses synonymes...

Je veux parler de...
  • μνάομαι, mnáomai, dont le sens premier est bien « songer à, avoir en tête » mais qui évoluera en
- tenez-vous bien -
... « rechercher une femme en mariage » !




Mais oui, d'en « avoir plein la tête ; ne plus penser qu'à elle » à « désirer, convoiter » une femme, il n'y a finalement qu'un pas...

Ça me fait penser à une réponse involontairement mal négociée d'un de mes amis à sa jeune compagne (c'était encore au siècle dernier) qui lui avait ingénument demandé :
- « Si tu ne me connaissais pas, tu voudrais sortir avec moi ? ».
Il lui avait alors répondu...
- « Si je ne te connaissais pas, oui ! ».
Ça ne s'est pas trop bien passé...

Ce type de pensée obsessionnelle, cette monomanie, se retrouve dans un autre verbe de cette grande famille :

  • μαίνομαι, maínomai, « être fou, délirer, être enragé ».




Monomanie ? Je n'aurais pas pu mieux dire...

Car, dérivé de μαίνομαι, maínomai, « être fou, délirer, être enragé », il y a encore...
  • le grec ancien μανία, maníā, qui peut désigner « enthousiasme », mais aussi et surtout « désir fou, compulsion, folie... ».

En sont dérivés nos maniaque, et tous ces mots en -mane, comme mythomanemélomane...



... ou même Batmane (à prononcer Batmanaaan), la version parisienne de Batman.




Enfin
- et nous terminerons l'article par lui -,
mentionnons un mot que - je peux le supposer - vous attendiez tous depuis un certain temps
  • le grec ancien μνήμη, mnḗmē« mémoire, souvenir ; mention ».

N'oublions pas Mémé... euh nonΜνήμη, Mnếmê.
Mnémé, la Muse de la Mémoire, qui plus est fille de... Μνημοσύνη, Mnêmosúnê, Mnémosyne, déesse de
- je vous laisse deviner ? -
la Mémoire.





À μνήμη, mnḗmē« mémoire, souvenir ; mention », le français doit
évidemment -,
ses mnémotechnie, amnésie, mais aussi amnistie (que l'on pourrait comprendre par le pardon par l'amnésie : l'oubli).





À vous tous, un excellent dimanche, et une très bonne semaine.
Portez-vous bien.




Frédéric






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Et pour nous quitter…


NON, Gustav Holst n'a pas composé que Les Planètes, enfin !


Nous lui devons aussi ce merveilleux Christmas Carol

- car oui, ce bon Gustav était non pas allemand, mais anglais -

qu'est...

In The Bleak Midwinter,

non pas mise en bouche mais plutôt mise en musique d'un inspiré poème de la poétesse anglaise Christina Rossetti (je sais, mais elle aussi, elle est anglaise).



Laissez-vous donc emporter par l'ensemble

Tenebrae,

 dirigé par l'irremplaçable

Nigel Short.



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dimanche 27 novembre 2022

Ô Dieux ! ô justes Dieux ! donnez-nous du secours ; Les Vents, les Mers, le Ciel, tout menace nos jours !




Le titre de cet article est tiré du début de l'acte II d'un opéra de Mozart...


Lequel ? 'Sais pas.




Mais je peux vous en donner un autre extrait, cette fois du troisième et dernier acte :
(je suis décidément trop bon)

Les Dieux calment leur haine.
Mon trouble est dissipé : que l'on cherche mon Fils.
Quel fer ? quelle Furie en mes mains l'a remis ?...
Je sens une frayeur soudaine !
(à Ilione)
Je vous revoy...


Et si ce deuxième indice ne suffisait pas, allez, en voici un troisième :







Chers lecteurs, bonjour.


La racine du moment ? Mais certainement :


*men-« penser ».


Et l'article de résumé consacré à ladite racine ?



Nous avions entamé, la semaine dernière, l'étude des dérivés helléniques de notre charmante *men-« penser ». 

Aujourd'hui, ben..., nous continuerons à creuser, pour mettre au jour d'autres dérivés de nos 
  • μέμονα, mémona« avoir en tête, penser fortement à », d'où « avoir l'intention de, vouloir, désirer... », ainsi qu' « être plein d'ardeur, de courage... »
ou
  • μένος, ménos, « esprit, intentionvolonté ; courage ; force, vigueur, puissanceardeur au combat ; violence ; passion ; fureur... ».


Hélas ! Hélas ! Vierges ailées, filles de la Terre, ô Sirènes, que n'accourez-vous à mes plaintes avec la flûte libyenne ou le chalumeau, afin que vos larmes répondent à mes maux, vos douleurs à mes douleurs, vos chants à mes chants, et que votre voix plaintive fasse écho à mes lamentations : en ce dimanche, je ne pourrai vous livrer qu'un tout petit article. 

Parfois, comme je vous l'ai déjà exprimé, ma vraie vie reprend le dessus... Alors, je me permets, pour m'en tenir à mon engagement de vous offrir un article chaque dimanche matin, de vous en proposer un qui, fût-il particulièrement court, a au moins le mérite d'exister.


Or donc.

Un possible dérivé grec ancien de μένος, ménosμένος, ménos pourrait être...

  • Μενέλᾱος, Menélāos. Oui, je parle bien de Ménélas, roi de Sparte et époux malheureux de la plus belle femme du monde, Hélène.
Ménélas



Que ce soit clair, l'étymologie du nom propre Μενέλᾱος, Menélāos est toujours disputée.
J'en recense (je parle de ses étymologies ; on suit) trois :

  1. Μενέλᾱος, Menélāos, est composé de μένω, ménō, « attendre, être stable, tenir bon », et de λαός, laós, « peuple... » (λαός , on en parlait déjà ici : l'ergothérapeute était allergique à toute liturgie) ; à peut-être traduire par Mélénascelui « qui soutient le peuple » ?,

  2. Μενέλᾱος, Menélāos, est composé de notre μένος, ménos« force, vigueur, puissancepassion ; fureur... », et de λαός, laós, « peuple » ; Mélénas serait peut-être dès lors celui qui incarne « la puissance, la fureur du peuple » ?,

  3. Μενέλᾱος, Menélāos, composé de mène et de hélas, serait celui qui mène aux hélas, ou vers qui les hélas mènent (les hélas d'Hélène dans Ἑλένη, Elenē, la tragédie qu'Euripide consacra à cette dernière). Et c'est vrai que sans les amènes hélas d'Hélène, la tragédie se vide de mots... Vous vous êtes déjà amusés à les compter ? Moi, j'en trouve quatorze !

C'est Hélène qui nous sort par exemple : 

Hélas ! Hélas ! Vierges ailées, filles de la Terre, ô Sirènes, que n'accourez-vous à mes plaintes avec la flûte libyenne ou le chalumeau, afin que vos larmes répondent à mes maux, vos douleurs à mes douleurs, vos chants à mes chants, et que votre voix plaintive fasse écho à mes lamentations : je veux que vos funèbres accents arrivent aux oreilles de Proserpine, et que dans son séjour ténébreux elle reçoive avec mes larmes, comme un hommage agréable, l'hymne que j'adresse à ceux qui ne sont plus. 

Ou encore :

Ménélas... Le dirai-je ?... Hélas ! Il est mort !

 

Hélène


Donc, Ménélas pourrait être étymologiquement apparenté à μένος, ménos, et par voie de conséquence à la racine proto-indo-européenne *men-« penser »...

Mais Ménélas, mythologiquement parlant cette fois, est le fils d’Atrée et d’Aéropé.

Aéropé (ou Érope / Ærope, du grec ancien Ἀερόπη, Aerópêqui n'est autre que la fille de Catrée (Κατρεύς, Katreús), ce roi de Crète qui est le fils aîné de Minos et de Pasiphaé.


Profitons-en...

Car savez-vous qui succédera à Catrée, en tant que roi de Crète ?

Hein, hein ?

Idoménée (Ἰδομένη, Idoménē).


Et v'là-t-i' pas que...

  • Ἰδομένη, Idoménē se compose de Ῑ̓́δη, Ī́dē, désignant le mont Ida, en Crète (connu de nos jours comme le mont Psiloritis), et de μένος, ménos« force, vigueur, puissancepassion ; fureur... » !
le mont Psiloritis


Ah ben ça ! 

Ἰδομένη, Idoménē serait ainsi « la puissance du mont Ida... ».


Et à présent, si vous n'avez toujours pas trouvé de quel opéra de Mozart proviennent et le titre, et le texte en exergue
(malgré le troisième indice probablement un peu trop limpide)

il s'agit d'...


Idoménée,

ou plus exactement Idomeneo, re di Creta, K. 366,
qui fut représenté pour la première fois le 29 janvier 1781 à Munich.

l'émouvante première page du manuscrit (l'Ouverture)
(source)


Mmmmh ? Quoi, l'indice ? Ben oui : il s'agit du maillot de meilleur grimpeur au Tour de France, donc,

évidemment,


 le maillot du roi des crêtes.



À vous tous, un excellent dimanche, et une très bonne semaine.
Portez-vous bien.




Frédéric






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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
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Et pour nous quitter…

Je ne peux que vous convier à cette délicieuse interprétation de la musique de ballet que Mozart composa pour Idomeneo.

Et c'est l'un de mes ensembles baroques fétiches qui nous la restitue, avec une fougue et un plaisir communicatifs :

Apollo's Fire


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