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dimanche 18 août 2013

C'est alors que Jack Ryan proposa quelques After Eights au capitaine de l'Octobre Rouge


article précédent: Une semaine en septembre...



Bonjour à toutes et tous!


Sans surprise, huit!
(si vous êtes surpris, interloqués voire abasourdis, c'est que c'est la première fois que vous tombez sur ce site, ou que votre mémoire vous joue des tours…
Dans l'un ou l'autre cas, sachez que nous avons entamé un thème sur l'étymologie des nombres, et que dimanche passé, on s'était arrêtés à sept.)

Huit


A l'origine de notre français huit, une racine proto-indo-européenne - qui l'eut cru?:

*oktō(u)-

Littéralement: ben, huit.

La plus ancienne forme (supposée, déduite) de cette racine, c'est *oḱtō(u)-.

Mais quoi qu'il en soit, notre huit français descend de *oktō(u)- par le latin ŏcto: huit.

Tiens, et ce "h" initial, qu'est-ce qu'il vient faire dans la danse?

Ce "h", Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, ce "h" qui sert de première lettre à "huit", ce "h", étymologiquement, n'a strictement aucune raison d'être!!

Ce n'est qu'un ajout, et relativement récent!

Ainsi, au XIème siècle, "huit" s'écrivait encore uit, ou oit.

Le souci, c'est qu'au Moyen-Age, le "u" et le "v" s'écrivaient de la même façon…
(Evidemment, quand on écrit comme des cochons, qu'on passe son temps à faire des dessins et des enluminures sur vélin plutôt que de soigner son écriture)

Trouvez le V. Ah non, le U. Enfin euh...


Les clercs du Moyen-Age, dans leur grande sagesse, ont alors commencé à ajouter un "h" à uit pour subtilement indiquer que le mot se prononçait bien uit, et non vit

Ca vous surprend, vous estomaque, vous stupéfie, vous ébouriffe?

Et pourtant, ce n'est pas le seul cas connu…

Je dis ça, je n'dis rien, mais si j'étais vous, j'irais par exemple voir du côté de huile, huis ou même huître


En germanique, le proto-indo-européen *oktō(u)- est devenu *ahtō-, sur lequel le vieil anglais eahta s'est construit, qui a donné naissance à l'anglais moderne eight.

Et sans eight, pas d'After Eight...!


Mais disons-le franchement, la racine proto-indo-européenne *oktō(u)- se retrouve en de très (très) nombreux descendants, dans la plupart des langues indo-européennes…

Allez, juste quelques exemples:

  • Vieil irlandais: ocht
  • Gaélique écossais: ochd
  • Allemand: acht
  • Suédois: åtta
  • Danois: otte
  • Islandais: ātta
  • Vieux norrois: átta
  • Espagnol: ocho
  • Italien: otto
  • Vieux prussien: asman
  • Armenien: ut'
  • Avestique: ašta
  • Grec ancien: ὀκτώ, oktō.
  • Tocharien A: okät
  • Tocharien B: okt
  • Sanskrit: अष्ट (aṣṭa)
En russe: восемь ("vociem").

Curieux? 
Que nenni, car le "v" initial n'est pas original: en vieux russe, huit c'était juste осмь ("osem") ; ce v rajouté est dit "prothétique" ; la prothèse linguistique étant le fait d’ajouter un son au début d’un mot sans en changer le sens, pour des motifs articulatoires ou stylistiques).
Voir aussi ne confondons pas guerre intestine et gastro-entérite


Quelques mots dérivés?
Bah, vous les connaissez tous!

Tous ces mots en oct(o)-, comme …

  • octave, intervalle de huit degrés en musique, 
  • octogone, polygone à huit côtés et huit angles,
  • octet, également appelé byte, une suite de huit chiffres binaires, ou 
  • l'anglais octopus (poulpe, pieuvre), du grec ancient ὀκτώπους (oktōpous): ὀκτώ (oktō, huit, pour ceux qui suivent) + πούς (pous, “pied”): possédant huit pieds donc….
Octopus


Octobre est bien entendu le huitième mois, calqué sur le latin octōber, du temps où l'année commençait en mars… (voir Une semaine en septembre...)

Tiens, en russe, octobre se dit (et s'écrit) Oктябрь (actiabr)…

Comme dans Красный Oктябрь (crassneuye actiabr), "Octobre Rouge", le nom du célèbre - mais fictif - sous-marin de la classe Typhoon au centre de l'intrigue du roman de Tom Clancy The Hunt for Red October (1984), devenu simplement "Octobre rouge" en français.





Alors, bien sûr, ce sous-marin de combat silencieux, hyper-sophistiqué a été baptisé Octobre Rouge en hommage à la Grande Révolution d'Octobre!

Qui a éclaté en ... novembre…!

Eh oui: le coup d'état de Lénine et des Bolcheviks s'est déroulé le 25 octobre 1917 selon le calendrier julien, celui que suivait l'Église orthodoxe russe ; ce qui correspond au 7 novembre de notre calendrier, le calendrier grégorien

Vous vous souvenez, nous avions parlé des années bissextiles en évoquant le nombre 6 (Une sieste dans la Chapelle Sixtine? Chaque année bissextile?).

Eh bien, nous allons y replonger

- Immersion périscopique!
- Immersion périscopique, tavaritch kapitan!


The Hunt For Red October a été porté à l'écran dans un film éponyme de 1990 de John McTiernan.

Allez, je ne peux pas résister...

La grandiose et austère scène d'ouverture du film:
(même avec l'accent écossais, le russe ça vous transporte...)




Et puis, ici, l'équipage qui entame l'hymne national soviétique...
Brrrrrrrr (ça ce sont les frissons qui me parcourent l'épine dorsale)





Et enfin, ici, tiré de la bande originale, l'Hymne à Octobre Rouge dont on entend déjà quelques mesures dans la séquence d'ouverture, composé par Basil Poledouris, et chanté par les Choeurs de l'Armée Rouge...





Mais soit!

Ah c'est grand, émouvant même...
Mais il n'y a rien de plus haletant, de plus passionnant, vous en conviendrez, que le passage du calendrier julien au calendrier grégorien...

Dans le calendrier julien, tous les millésimes multiples de 4 sont des années bissextiles.
Astuce permettant de réaligner l'année-calendrier avec l'année effective en rajoutant donc (6x4=)24 heures tous les quatre ans, l'année effective, astronomique étant en réalité plus longue de 6 heures.

Nous sommes tous d'accord?

Parfait!

Sauf que... l'année astronomique n'est pas exactement plus longue de 6 heures...
Elle l'est d'environ - mais ne chicanons pas - 5 heures, 48 minutes et 45 secondes.

Mince!

Un réajustement de 24 heures tous les quatre ans est donc un chouïa trop fort (en pilotage, on appellerait ça de la sur-correction), et produit à son tour un décalage dans l'autre sens d'environ 3 jours de trop par 400 ans par rapport à l'année astronomique.

Gasp!

C'est donc pour corriger cette dérive du calendrier julien que le calendrier grégorien fut conçu, à la fin du XVIème siècle.

"Grégorien" car imposé par le pape Grégoire XIII, en 1582.

Grégoire XIII

La différence entre les deux calendriers?

Dans le grégorien, on ajoute toujours, tous les 4 ans (années dont le millésime est divisible par 4) un jour intercalaire, le 29 février - jusque là, rien de neuf - mais surtout: ON NE LE FAIT PAS lors des années séculaires qui ne sont désormais bissextiles que si leur millésime est divisible par 400.

Et c'est tout! Aussi simple que ça!

En suivant cette règle, on n'a plus qu'un excès de 3 jours en 10.000 ans; on ne va pas se formaliser pour si peu..

C'est ainsi que l'année 2000 fut bissextile, certes, mais que 2100, 2200 et 2300 ne le seront pas, 2400 étant la prochaine année bissextile séculaire.
Vous me raconterez.

Vous l'avez compris, le calendrier julien "retarde" par rapport au calendrier grégorien.

Si vous me suivez: puisque les années séculaires ne sont normalement pas bissextiles dans le calendrier grégorien, le retard du calendrier julien s'accroit donc, à la grosse louche, d'un jour par siècle.
Et à l'heure actuelle, pour tout vous dire, le retard est de 13 jours.

Lors de l'instauration du calendrier grégorien, en 1582, ce retard était de 10 jours.

Tant qu'à faire, donc, quand on est passé du julien au grégorien, on a sucré ces 10 jours de trop, pour qu'à nouveau l'équinoxe de printemps tombe le 21 mars.

Adopté à partir de 1582 par les États catholiques avec un zèle, une application, une diligence et un empressement tellement typiques des fayots, des premiers de classe: l'Espagne, l'Italie, la Pologne et le Portugal, puis plutôt en boudant, en traînant les pieds, à contre-coeur, en ronchonnant et en marmonnant entre les dents dans les pays protestants, l'usage du calendrier grégorien ne s'est finalement et progressivement étendu à l'ensemble du monde ... qu'au début du XXème siècle!

On ne croirait pas...

Dates d'introduction du grégorien de part le monde

En France, fille aînée de l'Eglise, Henri III adopta avec maintes courbettes et génuflexions le grégorien le 9 décembre 1582, dont le lendemain fut … le 20 décembre 1582.

En revanche, la Grande-Bretagne et les pays protestants n'adoptèrent le calendrier grégorien qu'au XVIIIème, "préférant être en désaccord avec le Soleil, plutôt qu'en accord avec le pape", comme le fit si joliment remarquer Johannes Kepler, protestant peut-être, mais surtout astronome, et visiblement aussi doué d'un solide sens de l'humour.

Johannes Kepler,
27 décembre 1571 - 15 novembre 1630

Et la Belgique?
Mais elle n'existait pas, la Belgique, en 1582!
Elle faisait partie des Pays-Bas espagnols, où en 1582, le 14 décembre fut suivi par le 25 décembre.

Olé.




(Vous imaginez la foire que ça a dû être à l'époque, tous les retards dans les livraisons d'Amazon et autres pour les fêtes de fin d'année?)

Pour en revenir à la Russie, ce n'est qu'à la suite de la Révolution d'Octobre (enfin, de Novembre) de 1917 que le gouvernement révolutionnaire adopta le calendrier grégorien, en 1918 ; l'Église orthodoxe russe n'ayant jamais accepté ce calendrier imposé d'abord par des papistes, puis par ce gouvernement bolchévique, socialiste, révolutionnaire et surtout ... athée.


Restons-y encore un peu, en Russie, pour retomber sur nos pattes et élégamment revenir à notre sujet étymologico-dominical…


"huit" se dit, en russe: восемь (vociem).

C'est toujours bien la racine proto-indo-européenne *oktō(u)- qui en est le lointain parent, mais cette fois via une forme proto-slave *osmi-, un ancien adjectif ordinal signifiant "huitième".

Curieux, non, ce glissement du "k" original de *oktō(u)- en "s" de *osmi-
Ca ne vous rappelle rien?

Oui! Nous avons déjà parlé de ce phénomène de palatalisation, dans Une sieste dans la Chapelle Sixtine? Chaque année bissextile?.

Nous avons affaire au voisement de la consonne /ḱ/, se transformant ainsi en sibilante /s/.

- ???
- Ne vous inquiétez pas, c'est juste que ça m'amuse beaucoup, de placer des mots improbables
("aujourd'hui, je place... sibilante!")

Une consonne sibilante, c'est bêtement une consonne qui fait entendre un sifflement quand on la prononce… "sssssssss"

En français normal, on dira que le son "k" est devenu "s"…!

Mais surtout, gardez-ça quelque part!
Car on y reviendra ; on en reparlera dans pas trop longtemps, moi que j'dis…

Et là, ça risque de déchirer, je vous aurai prévenus!





Bon dimanche à toutes et tous,
Passez une très bonne semaine,
et… à dimanche prochain!






Frédéric

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