- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 12 décembre 2021

D'hiver, les Divers Jeux rustiques ?

   



    Là mes cendres je dédie, 
    Mais à ces fleurs je supplie, 
    Et à ces herbes aussi, 
    Au myrte, au laurier encore, 
    Et à l'arbre, qui m'honore, 
    Ne croistre jamais icy. 

    Jamais n'y croissent les roses, 
    Ny les fleurettes descloses : 
    Jamais le rousoiant miel 
    N'y coule dessus ma tumbe : 
    Ou si quelque chose y tumbe, 
    Que ce soit l'ire du ciel. 

    Que les oiseletz s'y taisent. 
    Que les ruisseaux s'y appaisent. 
    Que l'an veuf de fleurs et fruicts 
    Autre saison n'y r'ameine, 
    Sinon l'horreur de ma peine, 
    Et l'hyver de mes ennuis. 


    Joachim du Bellay,
    in Divers Jeux rustiques, 1558


    Joachim du Bellay,
    circa 1522 - 1er janvier 1560


    J'en conviens, il y a plus gai...


Alors, pour vous ragaillardir, je vous propose une délicieuse énigme de mon ami Jack-Ben (Jacques-Bénigne Bossuet, pour ceux qui n'ont pas la chance de faire partie de ses intimes).

Vous le savez certainement, un autre de mes grands potes, Jean-Seb (Johann Sebastian Bach), avait coutume de saupoudrer ses partitions avec la séquence musicale

si bémol / la / do / si (naturel).

Ce motif correspond, selon la nomenclature musicale germanique, aux lettres B /A /C /H. 
Par là, donc, le facétieux Bach se plongeait lui-même dans ses oeuvres, il devenait musique, il faisait de son art d'essence divine, son testament...

Comme ici, dans le Contrapunctus IV de l'Art de la Fugue



Eh bien, Jack-Ben, à l'imitation de Bach, a usé d'un subterfuge semblable, dans une de ses fameuses oraisons funèbres
- ah, ses oraisons funèbres ! Je suis persuadé qu'il y en a qui sont morts rien que pour se voir honorer d'une oraison funèbre de sa part -,
celle de Marie-Thérèse d'Autriche
(Oraiſon Funébre de Marie Terese d’Austriche, Infante d’Eſpagne, Reine de France & de Navarre),
qu'il prononça à Saint Denis le premier de Septembre 1683.


Marie-Thérèse d’Autriche,
10 septembre 1638 - 30 juillet 1683 ,
infante d'Espagne, infante de Portugal et archiduchesse d'Autriche,
reine de France et de Navarre


Vous devez trouver, dans l'extrait qui suit, le nom - (légèrement) modifié, sinon ce serait trop facile - du diocèse où il fut évêque (et Aigle, aussi), ainsi qu'une référence à son propre nom... 

(...)
Il fallait se réjouir, parce que votre frère était mort et il est ressuscité : c’est ainsi qu’il parle de celui qu’il retire d’un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d’une joie soudaine par la grâce inespérée d’un beau jour d’hiver qui après un temps pluvieux vient réjouir tout d’un coup la face du monde, mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d’une saison plus bénigne
(...)

 Jacques-Bénigne Bossuet
(qui j'espère, ne m'en voudra pas trop pour cet humour de potache,
celui que Monsieur X apprécie tellement)



Jacques-Bénigne Bossuet,
27 septembre 1627 - 12 avril 1704






Chers amis lecteurs, bonjour.


Après l'étude de cette petite racine *kelh-, “battre, frapper, je me suis dit qu'il était temps de se trouver un thème actuel, de circonstance...


Nous sommes le 12 décembre. Quel pourrait être un mot de circonstance, histoire de commencer un nouveau chapitre de nos passionnantes études indo-européennes ?

Bon, d'accord, on se rapproche à grands pas de Noël, mais... on en a déjà parlé.

C'est Noël!


Ainsi, tant qu'à faire, que du mot Christ

des oeufs à la crème

et même du noël anglais, Christmas.


Pffff, en plus, vous savez déjà tout sur décembre,

Dix petits Proto-Indo-Européens

sur le mot neige,

et même sur solstice.

du passage des ans

 

Mais... jamais, jamais, jamais, nous n'avons parlé... d'hiver... 



l'hiver dans notre maison de campagne




Eh ben voilà !


Bon, commençons par les mauvaises nouvelles...

Notre français hiver n'est en réalité qu'un vulgaire...


... emprunt.

Au bas latin.
Précisément au bas latin hibernum, que l'on pourrait traduire par
- voyons voir... -
hiver. Ce qui tombe, ma foi, assez bien.

 
C'est au XIème siècle, et sous la forme iver
- selon Alain Rey, qui décidément, me manque encore plus depuis que ses successeurs, probablement par anencéphalie, ont décidé de teinter Le Robert d'une idéologie liberticide -,
que le mot est apparu en ancien français.


Quant à ce bas latin hibernum, lui, il n'était que le résultat d'une ellipse de la locution, en latin classique, “hibernum tempus”, pour “la saison hivernale”.

Ah là là, derrière ce sympathique hibernum, mes amis, se cache un drame, une tragédie...




Car hibernus
- qui se décline en hibernum au neutre -
n'était à l'origine qu'un modeste... adjectif. Pour hivernal, ouiiii, bravo !!!

Mais oui, il existait un vrai substantif latin pour hiver


Le traître hibernus, par cette forme hibernum, a supplanté, évincé
Tu quoque hibernum -
le beau et majestueux substantif classique,
sur lequel il était lui-même construit, qui plus est,
qui désignait bien l'hiver.

Je veux parler du latin classique... hiems.

Hiems, à ne - surtout - pas confondre avec Diams



Mais... on y reviendra bientôt.
Pour l'instant, poursuivons en ancien français...

Comme vous l'avez remarqué, au XIème, nous parlions d'iver.
achoutai, aurait dit le grand Stromae.
Eh oui, ce n'est que fin du XIIIème, pour réconcilier le mot avec son étymologie, qu'on lui adjoignit un joli h initial, pour en faire... hyveir, attesté en 1282.

Ouais bon, d'accord, c'était pas encore gagné, mais ce qui est certain, c'est que Joachim
(c'est français, ça, comme prénom ?)
du Bellay (1522-1560), dans une des pièces amoureuses de son recueil (1558) Divers Jeux rustiques 
(le titre exact est en réalité Divers Ieux Rvstiqves et Avtres Oevvres poétiqves de Ioachim dv-Bellay Angevin),

 
Joachim du Bellay, donc, emploie, pour figurer la tristesse, le mot... hyver (l'hyver de mes ennuis).

C'est encore dans un emploi figuré, pour évoquer cette fois la vieillesse, que le mot est attesté, sous la plume de François Maynard, en 1629, sous la forme... hiver (l'hiver de la vie).


François Maynard,
1582-1646

Aaaah, hiver, h-i-v-e-r.
Ouais, il était temps.


Précisons encore que notre français hiverner est très tôt emprunté
- vers la fin du XIIème -
au latin classique hibernare“être en quartier d'hiver”, au sens de “passer l'hiver à l'abri”.

Quant à notre hiberner“passer l'hiver dans un état d'engourdissement, en parlant de certains animaux”, 

(Je n'aurais jamais dû boire)


c'est un emprunt, toujours à hibernare, certes, mais nettement plus récent.
On le doit à Cuvier, alors, vous pensez !, en 1805.

Jean Léopold Nicolas Frédéric Cuvier,
23 août 1769 - 13 mai 1832,
à qui l'anatomie comparée et la paléontologie doivent tant




Hibernatus, évidemment




Bon, et si on revenait maintenant à notre latin hiems ?

S'il s'est fait traîtreusement poignarder par ce minable adjectif hibernus, sachez quand même qu'il survit toujours, via un autre adjectif, hiemalis, dont nous avons fait l'emprunt savant hiémal
- mais alors prends une aspirine ! -

- pfff, alors ça, c'est malin. Pas lourd du tout, plein d'humour... - 

hiémal, toujours au sens d'hivernal, mais d'emploi littéraire, voire didactique
Belle revanche posthume pour ce pauvre hiems.






Michiel de Vaan explique le latin hiems, hiemis“hiver, tempête”, par un étymon italique qu'il reconstruit sous la forme *χiem-.

Quant à l'italique *χiem-, on le fait remonter à un mot indo-européen, dont je vous donne ici la forme telle que le grand Robert Beekes la reconstruit :


*ǵʰ(e)i-m-“hiver”.




PS : vous m'avez bien lu : il ne s'agit pas d'une simple racine, mais d'un vrai mot

En proto-indo-européen, une racine suivie d’un suffixe forme ce que l'on appelle un thème.
Et un thème plus une terminaison (une désinence, en fait) forment un... mot

[racine + suffixe = thème] + terminaison = mot



Eh ! Vous l'aurez compris, c'est cet adorable mot indo-européen qui va nous tenir au chaud durant les quelques semaines d'hiver qui viennent...


Et si on résumait tout ça, mmmh ?


mot indo-européen 
*ǵʰ(e)i-m-“hiver
proto-italique χiem-, 
“hiver
latin classique hiems, hiemis“hiver, tempête
adjectif latin classique 
hibernus
“hivernal
employé dans
locution “hibernum tempus”, “saison hivernale
ellipse
bas latin hibernum, 
“hiver”, évince 
hiems
emprunt
ancien français i
ver (XIème)
hyveir (1282)
hyver (1558)
hiver (XVIIème)



Ah oui, j'oubliais, encore une chose...

Vous le savez, en français, le mot hiver, outre son sens de la plus froide des quatre saisons de l'année, qui succède à l'automne, se voit attribuer une autre acception, figurée, et poétique, que vous emploierez peut-être,
si du moins vous avez l'âme d'un poète,
pour évoquer l'âge d'une personne âgée : 
l'année. Ou plutôt, les années.
Ces années qui, douloureusement, apportent la vieillesse, la tristesse (et les courbatures).

Lisez donc cet extrait du superbe Bonsoir,


de Pierre-Jean de Béranger, qu'il dédia, sous forme de chanson, à son vieil ami M. Laisney, imprimeur à Péronne, auprès de qui il fut apprenti dans sa jeunesse :

Cinquante hivers ont passé sur ta tête ;
J’ai de bien près cheminé sur tes pas.
Mais ces hivers ont eu leurs jours de fête ;
Tout ne fut point aquilons et frimas.
Aurions-nous mieux employé la jeunesse, 
Vécu moins vite avec un riche avoir ?
Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, 
        Souhaitons-nous un gai bonsoir.

 

Pierre-Jean de Béranger,
1780 – 1857


Eh bien, je ne tiens certainement pas à ternir l'image de Pierre-Jean de Béranger

- qui mériterait, au demeurant, d'être bien mieux connu -,

mais son emploi du mot hiver n'était pas à proprement parler une innovation...

Car, déjà en latin classique, hiems, hiemis, pouvait, figurativement, désigner les années...

Encore mieux : une série d'adjectifs avait été créée sur hiems à ce seul effet :
  • bīmus, “âgé de deux ans”,
  • trīmus, “âgé de trois ans”,
  • quadrīmus, “âgé de, de, de... ouiiiii ! quatre ans”, bien !,
et même
  • quadrīmulus, “qui n'est âgé que de quatre ans”.


Ben, les amis, c'est ici que nous allons nous arrêter, du moins pour ce dimanche.

Dimanche prochain, nous passerons en revue quelques-uns des (très) nombreux dérivés du latin hibernum, avant de tenter de retrouver parmi d'autres groupes de langues indo-européennes, d'autres descendants de notre mot indo-européen *ǵʰ(e)i-m-“hiver”.




Je vous souhaite un excellent dimanche, une heureuse semaine.





Frédéric


******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)

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Et pour nous quitter,

non, pas le sempiternel largo de L'Hiver, des Quatre Saisons,
ni même le célèbre In The Bleak Midwinter de Gustav Holst,

mais tout bonnement une courte aria tirée des Nozze, les Noces de Figaro,

Voi che sapete,

par la talentueuse soprano d'origine slovaque

Patricia Janečková.


Ce qui m'a séduit dans cette interprétation ?

Son absolue fraîcheur, sa douceur,
le minimalisme de l'accompagnement, en mode musique de chambre...


https://youtu.be/3otFEL4uA6g

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article suivant : Avec le vent du nord...

dimanche 5 décembre 2021

Le forgeron dont la femme s'appelle Kelly...

  


    Le forgeron dont la femme s'appelle Kelly, qui habite à Vouillé (dans la Vienne), qui manie le glaive et l'épée comme personne, et qui peut tout aussi bien battre le grain...
    ferait bien de faire profil bas, s'il ne veut pas être empaillé et mis sous vitrine au département de linguistique comparée indo-européenne de Leiden.

    (Qu'il fasse particulièrement attention au professeur Sasha Lubotsky,  le coordinateur du centre, qui a succédé en 1999 à Robert Beekes...)


    Alexander Lubotsky




Bonjour à tous,

Oui, nous continuons par ce froid dimanche

- et avant d'aller nous requinquer avec un chaud chocolat au café Pouchkine -,
l'étude des dérivés de notre incroyable petite racine indo-européenne…

*kelh-, “battre, frapper”.




Le point.

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🜛

Le 10 octobre 2021, à la recherche de l'étymologie du français calamité, nous étudiions les latins
  • călămĭtāsfléau, malheur, défaite, ruine...”,
et
  • incolumis, “sain et sauf, non endommagé...”, d'où 
  • l'espagnol incólume,
  • l'italien incolume,
  • le portugais incólume.
      Călămĭtās et incolumis pourraient peut-être descendre de la racine indo-européenne *kelh-, “battre, frapper”.

      En revanche, le latin clādēs, “destruction, désastre, défaite...”, en est un parfait dérivé.

      Nobis omnes conscii sumus...10 octobre 2021

      🜛

      Le 17 octobre, nous découvrions un beau dérivé latin de notre racine *kelh-, “battre, frapper”, 
      •  -cellō“frapper”, sur lequel seront composés les latins...
      • percellō, percellere“abattre, terrasser, heurter avec violence...”,
      • recellō, recellere“reculer, rebondir (vers l'arrière) ...”,
      et
      • procellō, prōcellere, “porter en avant, jeter violemment en avant, renverser...”, et en mode pronominalse prōcellere“se jeter en avant, s'allonger...”.
      De procellō dérivera prŏcella, tempêteorageouragan”, d'où...
      • le portugais procela, de même sens, 
      et nos moyens français...
      • procelletempête”,
      • procellé“produit par l'orage”,
      • procelleux“tempétueux”.
      🜛

      Le 24 octobre, nous avons tenté de trouver des dérivés grecs anciens à notre racine, mais sans grand succès…
      • κλάω, kláô“briser, casser...”, est vraisemblablement emprunté au substrat pré-grec,
      et pour ce qui est de
      • κλάδος, kládos, “branche, jet, brindille...”, son étymologie est peu claire ; il pourrait s'agir d'un emprunt au substrat pré-grec, ou d'un dérivé de la racine indo-européenne *kdo-“(morceau de) bois.
       
      🜛

      Le 31 octobre, nous poursuivions, avec persévérance mais sans trop d'espoir, notre quête des dérivés grecs anciens de notre racine, toujours sans grand succès...
      κλαδαρόςkladarós, “invalide, infirme...est vraisemblablement un emprunt au substrat pré-grec,et 
      • κόλος, kólos, “tronqué, écorné, écourté, raccourci...est également probablement emprunté au substrat pré-grec.
      Nous avions également épinglé quelques emprunts savants que le français avait créés sur le grec ancien, comme claste, le suffixe -claste, clastique, le suffixe -clastique, panclastite, anaclase...

       
      🜛

      Le 7 novembre, nous avons abordé les dérivés celtiques de notre belle *kelh-, “battre, frapper”, avec...
      • le vieil irlandais claidid, ·claid“creuser”, d'où l'irlandais claidh et le gaélique écossais cladhaich,“creuser”,
      • le moyen breton clazafaire une tranchée, creuser”, d'où le breton klazañ,
      et enfin 
      • le moyen gallois cladducreuser, creuser une tombe”, d'où le gallois claddu.

      🜛 

       Le 14 novembre, nous avons traité d'une nouvelle série de dérivés celtiques de notre *kelh-, “battre, frapper” :
      • le moyen irlandais clad, clod“trou creusé dans le sol, tranchée”,
      • les moyens gallois cladd“fosse, fossé” et clawd, “levée de terres, fossé, fosse, rempart”,
      • le moyen breton kleuz“levée de terre, talus
      • le gaulois cladia, clado-fossé, tranchée, vallée creuse, d'où de beaux toponymes gaulois créés sur cladia, clado- :
          • Uindo-cladia“la Tranchée Blanche”, aujourd'hui Badbury Rings, dans le Dorset
          • Uo-cladum“Double Fossé” ou “Sous-Tranchée” ; le latin Vocladum devenu... Vouillé, dans la Vienne.

        🜛 

        Le 21 novembre, toujours plongés dans les dérivés celtiques de la racine *kelh-, “battre, frapper”, nous avons évoqué les bretons :
        • kláz, tranchée, crevasse faite avec une pelle”,
        • kleuzadenn, endroit creusé, cavité”,
        • kleuzadur, “creusement”,
        • kleuzded, qualité de ce qui est creux”,
        • kleuzenn, “lieu creux, cavité“arbre creux”, “vieille femme décrépite”,
        • kleuziad, contenu d'un fossé,
        • kleuzier, fossoyeur”,
        ou encore quelques toponymes, comme
        • CleuyouKleuyoù, provenant de Kleuz, et désignant des fossés avec talus, des retranchements.
        Nous avons ensuite mentionné comme possibles dérivés de 
        *kelh-...
        • le vieil irlandais clár“planche, article plat, surface”,
        • le vieux gallois claur, d'où le gallois clawr“couvercle, planche”,
        ainsi que
        • le moyen breton cleür, kleur, d'où le breton kleur“limon de charrette, cheville du limon”,
        qui seraient peut-être à rapprocher du grec ancien κλῆρος, klêros, dont le sens originel était celui d'un bout de bois délimitant une parcelle.

        Nous avons continué avec
        • le moyen irlandais cellach“conflit, dispute”, à l'origine du prénom Kelly,
        et enfin
        • le théonyme gallo-romain Sucellos, qui pourrait signifier “le bon frappeur”, ou “Qui a un bon marteau”.

        🜛 

        Le 28 novembre, nous clôturions notre tour des dérivés celtiques de la racine *kelh-, “battre, frapper”, avec notamment :
        • le vieil irlandais colg, calg, aiguillon, pointe...”,
        • le moyen gallois col, coly, dard / aiguillon, pointe...”,
        • le vieux gallois colginn, d'où
          • le moyen gallois colyndard / aiguillon...”,
        • le vieil irlandais claidebépée”, d'où
          • l'irlandais claíomhépée”,
          • le manxois cliweépée”,
          • le gaélique écossais claidheamh, “épée”,
          • le moyen gallois cledyf,
            • d'où le gallois cleddyfépée, lame ...”,
          • le moyen breton clezeff,
            • d'où le breton klezépée, lame ...”,
          • le moyen cornique clethe,
            • d'où le cornique kledha, épée”,
        et enfin...
        • le gaulois cladio-“glaive, épée”, d'où
          • le latin gladius“glaive”, d'où
            • les français glaive et glaïeul.
        B 'ann mun àm seo a ghabh an Rìgh Herod grèim air cuid a bhuineadh dhan eaglais, 28 novembre 2021. 
        🜛🜛🜛
         

        Aujourd'hui, 

        Chers amis lecteurs, nous passons au dernier chapitre de cette étude, où nous aborderons quelques-uns des dérivés baltes et slaves de notre adorable petite *kelh-“battre, frapper”.

        Eh oui, toutes les bonnes choses ont une fin.




        Ce qui est éternel, inaliénable, constant et permanent, en revanche, c'est la c*nnerie humaine, comme vient encore de le démontrer la si gentille Helena Dalli, la commissaire européenne à l'Égalité, en publiant un adorable guide sur la communication dite inclusive (à usage interne, remarquez), proposant, pour ne pas choquer les susceptibilités, d'éviter le terme Noël, la formule “Mesdames et Messieurs, et ainsi de suite.

        Le wokisme s'installe, mes amis, et en tant qu'humaniste, et universaliste, je ne peux que le déplorer. Amèrement.

        D'un côté, nous avons les populistes et les nationalistes, de l'autre les wokes, les inclusifs.

        On n'est pas rendu. 



        Bref.


        Pour revenir à des choses plus gaies...

        Dans les langues baltes et slaves, la plupart des dérivés de notre belle *kelh-“battre, frapper”, sont issus de formes construites sur son timbre o *kolH-.


        Ah oui, j'oubliais de le signaler : pour cette petite escapade balto-slave, notre guide sera,
        non pas, Nathalie,

         


        mais bien... Rick Derksen.








        Ces dérivés, je vous en propose ci-dessous une jolie palette, qui devrait vous permettre d'en apprécier les diverses sémantiques, souvent propres au groupe balto-slave.


        Nous en avons déjà parlé, et à plusieurs reprises : la linguistique historique nous permet de remonter le temps, et de comprendre les us et coutumes de nos lointains ancêtres.

        Et vous allez le voir, les dérivés baltes et slaves de notre jolie *kelh-“battre, frapper”, vont nous plonger dans un monde essentiellement agraire, ou à tout le moins rural, où le paysan, mais aussi le forgeron... font partie intégrale du paysage...



        Ainsi, au nombre des descendants de l'indo-européenne *kelh-, 
        • le lituanien káltas
        et 
        • le letton - mais comme vous avez raison : l'est-on vraiment ?? - kal̄ts 
        désignent tous deux un ciseau, un burin...

        burins anciens



        Parmi leurs pendants slaves,
        • le russe dialectal kólot désignera notamment un marteau de forgeron.
        marteaux de forge



        Quant aux lituanien kálti et letton kal̄t, ils signifient “battre (le fer), forger”.

        Leurs cognats slavesun tant soit peu plus belliqueux, évoqueront plutôt la piqûre, la morsure, ou alors carrément l'abattage (d'animaux) (enfin... j'espère), avec...
        • le - ouiiiiiiiii - vieux slavon d'église klati“tuer”,
        • le russe коло́ть, kalótʹ, “piquer, poignarder, hacher...,
        • le tchèque kláti“poignarder, battre, tuer...,
        ou  encore
        • le bulgare kólja“abattre, tuer...”.

        Citons encore, dérivés des mots baltes pour forger”,
        • le lituanien kálvis
        et
        • le letton (vraiment ?) kal̄vis,
        au sens de “forgeron, maréchal-ferrant”.

        maréchal-ferrant



        De la vie à la ferme, vous aurez encore une magnifique évocation, avec
        • le lituanien kùlti
        et
        • le letton kul̄t,
        battre (le grain)”.




        Oh, il y en a encore plein, de dérivés baltes et slaves de notre racine kelh-, mais je ne voudrais surtout pas abuser.
        Je vous proposerai encore quelques mots strictement slaves, qui, tous, désignent le très champêtre épi. Oui, l'épi en pointe, qui pique...
        • le - oh oui, oh oui - vieux slavon d'église klasъ,
        • le russe et l'ukrainien kólos,
        • le tchèque et le slovaque klas,
        • le polonais kƚos,
        • le serbo-croate et le slovène klâs,
        et enfin...
        • le bulgare klas
        de beaux épis...
        Mais donc, je n'ai pas rêvé,
        le soleil et le ciel bleu, ça existe vraiment ?



        Et voilà pour la descendance balte et slave de notre indo-européenne kelh-.



        Vous rendez-vous compte ?
        De tous ces mots ce que nous a apportés cette racine indo-européenne toute petiote ?

        Auriez-vous jamais imaginé qu'étaient si étroitement liés...
        • le latin clādēs, “destruction, désastre, défaite...”,
        • le moyen français procelletempête”,
        • le vieil irlandais claidid, ·claid“creuser”,
        • le breton klazañ,
        • le moyen breton kleuz“levée de terre, talus”,
        • ces beaux toponymes gaulois que sont Uindo-cladia“la Tranchée Blanche”, aujourd'hui Badbury Rings et Uo-cladum“Double Fossé” ou “Sous-Tranchée”, devenu... Vouillé, dans la Vienne,
        • les toponymes bretons CleuyouKleuyoù,
        • le moyen irlandais cellach“conflit, dispute”, à l'origine du prénom Kelly,
        • le théonyme gallo-romain Sucellos, qui pourrait signifier “le bon frappeur”, ou “Qui a un bon marteau”,
        • le vieil irlandais colg, calg, aiguillon, pointe...”,
        • le vieil irlandais claidebépée”, d'où l'irlandais claíomhépée”, le gaélique écossais claidheamh, “épée”, et le gaulois cladio-“glaive, épée”, qu'empruntera le le latin gladius“glaive”, d'où les français glaive et glaïeul ?

        Hein ? Hein ?

        oui, je sais...
        On ne s'y fait vraiment jamais.



        Non mais, sans rire, auriez-vous fait le rapprochement entre le prénom Kelly, Vouillé dans la Vienne, les français glaive, glaïeul, claymore, le vieux slavon d'église klasъ,épi, le letton kal̄vis“forgeron, maréchal-ferrant”, et le lituanien kùlti, battre (le grain)?


        C'est quand même dingue, non ?

        Merci à qui ?
        Mais... à l'indo-européen, évidemment.




        Je vous souhaite un excellent dimanche, une heureuse semaine.





        Frédéric


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        Attention,
        ne vous laissez pas abuser par son nom :
        on peut lire le dimanche indo-européen
        CHAQUE JOUR de la semaine.
        (Mais de toute façon,
        avec le dimanche indo-européen,
        c’est TOUS LES JOURS dimanche…)

        ******************************************

        Et pour nous quitter,

        puisque 2021 marque le 500ème anniversaire de la mort de Josquin des Prés,
        que le nom de cet immense compositeur évoque la vie rurale,
        et qu'en plus la commissaire européenne Helena Dalli
        - l'appellation commissaire du peuple lui conviendrait peut-être mieux ? -
        préconise de ne pas utiliser le prénom Marie, par trop connoté,

        et puis aussi, parce que ce morceau est simplement beau, mais beau,

        je vous propose, par les huit voix, inspirées, de

        VOCES8,

        une somptueuse interprétation du motet probablement le plus célèbre de Josquin des Prés, motet à quatre voix qu'il écrivit en 1450,

        Ave Maria, Virgo Serena.


        Ave Maria, Gratia plena,
        Dominus tecum, Virgo serena.

        Ave, cuius Conceptio,
        Solemni plena gaudio,
        Caelestia, Terrestria,
        Nova replet laetitia.

        Ave, cuius Nativitas
        Nostra fuit solemnitas,
        Ut lucifer lux oriens
        Verum solem praeveniens.

        Ave pia humilitas,
        Sine viro fecunditas,
        Cuius Annuntiatio
        Nostra fuit salvatio.

        Ave vera virginitas,
        Immaculata castitas,
        Cuius Purificatio
        Nostra fuit purgatio.

        Ave, praeclara omnibus
        Angelicis virtutibus,
        Cuius fuit Assumptio
        Nostra fuit glorificatio.
        O Mater Dei,
        Memento mei.

        Amen.



        Salut à toi, Marie, comblée de grâce
        le Seigneur est avec toi,
        vierge sereine.

        Salut, toi dont la conception
        chargée d'une joie solennelle
        remplit le ciel et la terre d'une joie nouvelle.

        Salut, toi dont la naissance
        fut pour nous une fête solennelle,
        une lumière qui se lève comme une aurore avant le vrai soleil.

        Salut, bienheureuse humilité,
        fécondité sans aucun homme,
        dont l'annonciation fut notre salut.

        Salut, virginité véritable,
        chasteté immaculée
        dont la purification nous a rachetés

        Salut, toi qui resplendis de toutes les vertus angéliques,
        toi dont l'assomption fut notre gloire.

        Ô mère de Dieu, souviens-toi de moi.

        Amen.

        https://youtu.be/kyGlFisv7Ng

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